LE DRAME
s'alliait au sarcasme dans une ingénuité maligne; et c'est là sans doute une des plus vives originalités de l'esprit grec. Car si, dans le moyen âge, au sein de la foi la plus fervente, la statuaire catholique a assayé de prendre quelques libertés Semblables, si dans les sculptures des cathédrales il est des figures grotesques qui semblent se raillerde tout l'édifice, je ne vois pas cependant que l'art vraiment chrétien soit allé jusqu'à parodier le Christ.
Ce qui fit tolérer l'ironie d'Aristophane, c'est qu'elle était universelle. Rien de moins systématique que cet esprit qui sur les ailes du rire s'élève au-dessus de tout le créé. 11 se moque de Sparte comme d'Athènes, de l'aristocratie comme de la démocratie, de Cléon comme de Platon, d'Eschyle presque autant que d'Euripide; il ne respecte pas même Homère. A l'égard du peuplé athénien, sous la figure d'un vieillard facile à tromper, à berner, il le bafoue avec ses dieux. Qu'épargne-t-il donc? Rien, en vérité, puisqu'il ne s'épargne pas lui-même; mais cela même était cause que les hommes se consolaient d'être raillés, puisqu'ils l'étaient avec la nature entière. Malgré les dures morsures du poète, la Grèce ne pouvait s'empêcher de se sentir sa complice ; puis il faut surtout se hâter d'ajouter que cette moquerie est corrigée dans les chœurs par la poésie la plus haute, la plus héroïque, la plus religieuse, et qu'ainsi l'âme est aussitôt relevée que frappée. Après le dialogue burlesque, vous entendez éclater des hymnes enthousiastes qui partent du seuil embaumé des temples^ Le comique et le sublime, la parodie et le dithyrambe sacré, le démon et l'ange, quel autre poète a su les réunir dans un art qui semble être celui de la nature même? Imaginez l'ode de Pindare purifiant le génie de Rabelais, vous mesurer<^z ainsi l'envergure du poëte qui a pu embrasser de l'aile les deux régions oppo-
incertaine. L'histoire politique n'existait pas encore, ou plutôt elle était renfermée dans l'histoire des dieux. La vérité et la fiction, ne se démêlant pas, avaient même langage, celui des vers; mais lorsque Xerxès vint mettre le feu aux temples d'Athènes, l'histoire commença à apparaître toute nue. On avait vu de grandes journées qui de^ vinrent des époques. Le nom des peuples confédérés fut inscrit au pied de la statue du Jupiter de l'alHance; c'està-dire que la réalité fut mise sous la protection du dieu. Le vers céda à la prose, la tradition à l'écriture, la mythologie à l'histoire. Homère et Hésiode eurent pour successeurs Hérodote et Thucydide.
Comment a-t-on pu un instant ne voir dans Hérodote qu'un Froissard d'Ionie'? C'est enfermer une statue du Parthénon dans une châsse féodale. Il ne raconte pas seulement les actions des hommes, mais aussi les œuvres de la nature, ce qui fait que son histoire tient plus encore de la genèse orientale que de la chronique du moyen âge. Sa curiosité s' éveillant à la fois sur tout ce qui l'entoure, il trace le cours des fleuves en même temps qu'il suit les migrations des peuples. Avec un étonnement candide, il sort de son pays; il va toucher de ses mains les peuples, les objets étrangers qu'il mêle dans son récit oii se mirent les peuples naissants dans un monde naissant. Et ce qui donne à son œuvre le caractère de l'épopée, ce n'est pas tant cet accord de la nature et de Thumanité que la marche et le plan qu'il suit à son insu. Quand les modernes se vantent d'avoir inventé la philosophie de l'histoire, ils oublient de dire que le désordre d'Hérodote cache un enchaînement d'autant plus profond qu'il se dérobe en partie à l'écrivain. D'abord il n'est rien qu'un voyageur, un pè-
^ V. la préface de P. L. Courier h sa traduction d'Hérodote.
lerin païen qui va errer de temple en temple. Il pénètre au sein de» sociétés orientales où il reconnaît les traditions de son pays. Quoique très-pieux^ il y a déjà autant de curiosité que de religion dans le fond de son esprit; quoique Dorien par l'origine, ih s'orne des fleurs du dialecte et de Tordre ionique. Partout il visite les prêtres, mais il ne se contente pas comme eux de prier et d'adorer. Il les interroge; partagé entre la crédulité et une sorte de scepticisme inné, souvent il n'admet qu'une partie de leurs récits. H les pèse, les juge. C'est le génie de la critique* qui, avec toutes les apparences de la candeur, s'introduit pour la première fois dans les sanctuaires orientaux. Les vers des oracles* qu'il mêle çà et là à sa prose proclament euxmcmes une religion politique toute pareille à la réforme de Pindare et d'Eschyle. D^ailleurs aucun plan ne semble encore régler sa marche. Longtemps il vous promène dans la Perse et dans Babylone, dont il décrit la splendeur fabuleuse. 11 vous fait monter avec lui sur les vastes murailles de brique, et jusqu'au sommet du temple de Bel. De là il vous ramène dans la vallée d'Egypte. Vous entrez dans le labyrinthe, vous touchez les pyramides. Vous mesurez cette civilisation qui était déjà à son déclin. Jusqu'à ce moment, vous n'avez suivi qu'un voyageur capricieux. Voilà que l'historien va se révéler. Après qu'il vous a fait peser, en quelque manière, l'énorme fardeau de ces empires, après que votre imagination est accablée de leur puissance, que vous en avez compté les richesses, les provinces, les villes, vous voyez peu à peu ces provinces, ces Etats, ces royaumes, se réunir sous la main de Darius, de Xerxès, en une force unique, qui se déchaîne à l' improviste
* Hérod., VII, 137, 191.
« Hérod., Vni, 77.
sur le berceau de la société grecque. Plus tous avez été retenu longtemps en Asie, errant sans dessein dans ces vastes contrées, plus aussi cette conclusion est frappante lorsqu'elle se découvre. Youis avez èommencé par reconnaître les limites extrêmes de l'horizon de l'antiquité, Suse, Babylone, Persépolis, Memphis, Thèbes, la Scythie; puis le cercle se resserre. Vous entendez, comme un écho lointain de la Grèce, résonner les rivages de l'Asie Mineure, et ces petites révolutions des villes ioniennes qui donnent le signal. Puis l'enceinte se rétrécit encore. Cet Orient, dont vous venez de compter les peuples dans un dénombrement homérique, se précipite tout entier par l'Hellespont, sur cette Grèce naissante que l'écrivain vous a nommée à peine, tant elle est faible et obscure. Gemment résistera-t-elle au choc de l'Asie? Voilà la première pensâe qui s'élève; et c'est ainsi qu'en resserrant toujours son horizon, Hérodote vous conduit au défilé des Thermopyles. Quand il vous Ta fait franchir, entraînant toujours après lui ces peuples qui tarissent les fleuves sous leurs pas, il vous amène à Salamine. Tout vous semble perdu. La veille môme de la bataille, les généraux sont près de se disperser devant cette apparition de l'Asie dont votre esprit est obsédé; car, par ce long détour, vous sentez bien qu'il ne s'agit pas seulement du destin d'un empire, mais d'une bataille où l'humanité est en jeu. Enfin, lorsque les statues des demi-dieux ont été couronnées au soleil levant, que la bataille est gagnée, que cet immense péril, si lentement accumulé par l'historien, est pour jamais dissipé, que les noms de Platée, de Mycale, s'ajoutent à celui de Salamine, et que l'Orient s'est brisé contre la lance dorienne, quel est le sentiment qui subsiste après tous les autres? Celui d'un miracle accompli par l'héroïsme de l'homme. C'est le faible qui l'emporte sur le fort, c'est le
droit qui triomphe de la violence. L'art a surpassé le nombre, la pensée la matière. La première victoire de Tesprit sur le destin oriental, voilà Te dénoùment. N'est-il pas conforme à l'exposition, si l'on ajoute que les événements sont encore agrandis et interprètes par tes légendes ^ de la guerre de Troie, que la politique et les traités se fondent en partie sur i'Iliade, que les figures des héros d'Homère ne cessent d'npparaitre à l'historien comme les génies propices des guerres mcdiques? Supposez la ré- ' ftexion la plus savante : se serait-elle mieux accordée avec le plan, Fart de la Providence? Hérodote a composé son œuvre comme la <livinité cachée compose l'histoire. Sans montrer son but, sans le proclamer d'avance, il l'atteint; le dénoùment explique ce qu'il y avait d*obscur dans le point de départ. Sans doute il n'a pas la ilfiarche sententieuse de Bossuet; il ne dogmatise pas, il n'aperçoit pas distinctement la Providence. Pourtant, à chaque pas il s'en rapproche. A la fin, il Tembrasse sans paraître la voir; et c'est cet instinct de l'ordonnance générale, joint à Tmnocencây non-seulement de la diction, mais de la pensée, qui fait sa grandeur et son originalité.
Chez les historiens, plus encore que chez les poètes dramatiques, l'esprit du Paganisme se transforme; l'enthousiasme du combat fait violence à la fatalité. La Grèce commence sa vie politique par désobéir* à ses prophètes. Avec une subtilité héroïque •, elle convertit l'oracle et le dieu de Delphes, qui, ne calculant que la force, annonçaient la victoire de l'Orient*. Couronnées de guirlandes, aux chants du psean, après le sacrifice aux Muses, les ar-
' Héro.1., Vn, 123, 159, 169; IX, 26.
* im., vu, 149.
» làid.y 142.
♦ /Wd., 147,168,220.
344 LES REUGIONS GRECQUES.
mce8) dans leurs danses guerrières, semblent, au plus vif des batailles, célébrer la fête de la volonté humaine. Jusqu'au dernier moment, les historiens vous laissent incertains du dénoûment , sachant bien que souvent il suffit d'une pensée pour faire pencher d'un autre côté la balance des choses. Voilà surtout l'esprit des harangues mêlées à leur récit. Ces discours ne sont pas, comme on Ta si souvent répété, un simple ornement de Fart, ou tout au plus le résumé d'un système politique ; ils sont l'expression de cette liberté des grandes âmes qui, planant audessus de la nécessité, commandent aux événements euxmêmes. Ils sont dans l'art des historiens ce que les chœurs sont dans les drames. Au milieu du tumulte du monde, ils proclament l'indépendance de la pensée; ils maintiennent, ils relèvent les droits de la justice, de la raison, de la conscience; ils tiennent à la nature même des choses, puisque toute histoire est en soi une tragédie où luttent ensemble la liberté et le destin. Quand les âmes- sont fortes, c'est la nécessité qui plie; et c'est ce que l'on a vu dans l'antiquité grecque, alors que la voix de ces grands cœurs protestait , se roidissait contre le joug même des événements. Dans les temps vraiment chrétiens, Thomme dépossédé se résigne en silence. Il se tait devant la parole sainte qui éclate dans les faits accomplis. Dieu seul fait entendre sa voix dans l'histoire de Bossuet. Son discours rempht tous les siècles. Par une raison opposée, de nos jours où les âmes sont muettes, la fatalité parle haut. Historiens, hommes d'État, philosophes, n'estiment plus, ne comprennent plus, ne comptent plus que l'éloquence et la force des faits. Chez eux les choses parlent, l'homme se tait; la résignation devenue inertie, le danger est d'aboutir à un fatalisme chrétien, comme les anciens aboutissaient à une providence païenne.
Autant l'histoire d'Hérodote tient de l'épopée, autant celle de Thucydide tient du drame, Tun racontant comment l'unité de la société grecque s'est formée à Salamine, l'autre comment cette unité s'est brisée dans la guerre du Péloponèse. A l'expérience, des affaires, à la précision savante du génie moderne, se mêle un dernier rayon des croyances héroïques. C'est un plan de campagne gravé sur le bouclier d'Hercule. On est encore occupé des souvenirs de l'invasion des Perses ^ comme pendant Tinvasion on l'était des légendes de la guerre de Troie. Au jni- Ueu des chances variées de la lutte, ce que l'on trouve toujours dans l'esprit de l'historien, c'est le sentiment vif de deux races aux prises, le dialogue impartial de deux systèmes religieux et politiques; c'est le duel sacré d'Apollon et de Neptune*, qui, au lieu de se çaclier dans le nuage d'Homère , continue chez leurs peuples par la guerre^des Doriens et des Ioniens, de l'aristocratie et de la démocratie, de la tradition et de l'innovation ; et ces systèmes sont personnifiés de la manière la plus éclatante, l'un par Sparte, l'autre par Athènes; en sorte que ce sujet a iout ensemble un intérêt universel et une forme précise, ce qui en fait la vie au point de vue de l'art. Dans cette guerre civile qui de l'Olympe est descendue sur la terre, tout ce qui est peuple se joignant aux Athéniens, tout ce qui est oligarchie aux Spartiates, chacun des deux personnages conserve jusqu'au bout l'unité de son caractère. Du côté des Doriens, la tradition religieuse, le culte rigide, la vieille royauté des temps héroïques, souvent la froide cruauté de la raison d'État; chez les Ioniens le scepticisme philosophique, la profanation des temples, des
* Thucyd., m, 58,62.
• Hom., Iliade, XXI. — Thucyd., VII, 57, 4155. — Die Dorier, Ot. Mul- 1er, I, 194.
caprices sanglants, et de snbjimes contradictions qui n'appartiennent qu'à eux. Rappelez-vous (c'est peut-être le plus beau jour dé rantiquité) ce peuple de Mitylène ^ qui vient de trahir les Athénien^. A la première nouvelle, ceux-ci condamnent le peuple parjure à périr jusqu'au dernier homme; la ville a été prise, le décret de mort est rendu, une barque l'emporte; il est conforme atf droit antique. Cependant la nuit se passe; Athènes n'a pu dormir. Elle est tourmentée non par le sentiment dé l'injustice, mais par celui de sa sévérité. Elle se repent. Le jour naît; l'assemblée se reforme. Le peuple revient sur la décision de la veille; il pardonne; il pardonne à la ville qui l'a trahi, il rend un second décret. Rappelez*vous «ette barque rapide qui emporte à son tour cette loi de grâce, et le récit de l'écrivain, en ce moment aussi rapide que cette barque remplie de rameurs; enfin le pardon qui arrive plutôt que le châtiment, et tout ce peuple condamné, déjà rassemblé les mains liées sur la place publique, et sauvé au moment où il croit périr. Ce jour^là appartient-il à la religion de la force?
Cette lutte des croyances, dès races, des coutumes, est surtout marquée dans Thucydide par les proclamations, les harangues de tribune, tes messages des ambassadeurs, les plaidoyers des peuples suppliants. Quelquefois ' elle s'annonce d'une manière plus énergique encore par un véritable dialogue entre deux villes. C'est dans cet historien plus que dans Hérodote que le destin oriental est vaincu pour toujours; puisque, au milieu de la confusion des partis, du bruit des combats de terre et de mer, de jour et de nuit, du chant guerrier du paîan et du grand
* Thucyd., H!, 56, 49, Mi>/d., V, 85.
1/HISTOIHE. 347
chœur des affaires civiles \ ce que Ton entend plus haut que tout le reste, ce qui demeure fixé dans votre esprit, ce sont tes nobles discours, ces grandes paroles qui ne cessent de régir la tempête. Les oracles môles d'encens qu*Hérodote recueillait à Fentrée des temples ne sortent plus désormais que de la bouche des hommes d'État*. Chacun devient à lui-même sa providence, lia tribune remplace le trépied : c'est elle qui donne le ton à Técrivâin. On a remarqué que les discours de tous les hommes politiques de ce temps ont dans Thucydide le même ca^ ractère, repos, modération, sang-froid impassible, quand on ne pénètre pas att delà des apparences. C'est un sentiment de virilité orgueilleuse tout semblable à celui qui vit dans les odes de Pindaré; et si les figures équestres de Phidias pouvaient s'animer et parler, ce serait encore la/ même majesté, la même sérénité, la même concision splendide dan$ une langue de marbre. Pourquoi la parole politique avatt-elle alors un caractère tout différent de celui qu'elle reçut à l'époque de Démosthène, alors que la passion en fut le trait dominant? Après y avoir bien réfléchi, je crois en avoir trouvé la raison. Le lendemain des guerres médiques, au sein de l'orgueil que la Grèce puisa dans sa victoire, ces peuples encore neufs avaient un excès de vie. Leurs orateurs, investis d'une royauté temporaire, étaient contraints de modérer cette impatience. Pour dominer ces sociétés ardentes, ils avaient besoin surtout de la sérénité que l'on puise dans les plus hautes régions de l'âme. Leur principal effort était de se posséder eux-mêmes. De là cette parole mesurée, impassible de Périclès, ce front serein, cette absence d'émotion appa-
« Plat., Pau,, p. 76.
^ Plutarqiir : DémoRthèncs, Béinétriiis.
rente, cette froideur de la pierre de Paros, cette poitrine assurée au milieu des orages civils. Quand le cheval de guerre se précipite de lui-même dans la mêlée, ne fautai pas que le frein le retienne? C*est le secret de cette éloquence propre à tous les orateurs dans les premiers temps de la vie politique des Grecs, et que Thucydide a consacrée au milieu des trophées de la guerre du Péloppnèse. Plus tard, au temps de Démosthène, tout était changé. Les peuples étaient las; ils doutaient d'eux-mêmes. Leurs forces s'étaient détruites les unes par les autres. Ils étaient impatienta non plus d'activité, mais de repos. Sparte et Athènes, épuisées par la lutte, ne demandaient, n'invoquaient que la paix. Gomment une si grande révolution ne serait-elle pas entrée dans leMiscours politique? Exciter, réveiller, éperonner le peuple haletant, ce fut la mission de l'orateur. Alors Démosthène lâcha les rênes. La parole eut des aiguillons, des morsures, des flagellations; elle devint passion, transport, colère, menace. Tout ce qu'elle peut contenir de venin, il fallut le répandre pour enflammer des esprits attiédis. L'orateur dut se précipiter luimême au loin dans l'avenir pour entraîner après lui les démocraties paresseuses; la parole ardente.de Démosthène fut à celle de Périclès ce que dans la statuaire le groupe pathétique de Laocoon est aux marbres harmonieux de Phidias.
En quoi diffère cette éloquence politique de celle des modernes? Je n'examinerai pas si de nos jours les peuples ont besoin d'être excités ou retenus. Je dirai seulement que les orateurs modernes semblent avoir renoncé à cette lutte de l'âme avec les événements et la société. On veut être l'expression de son temps; on n'aspire plus à le dominer; on craindrait d'être seul, et la royauté de la parole semble ne devoir plus exister pour personne. Si l'opinion
fermente, l'orateur est violent; si le peuple s'incline, l'orateur s'agenouille. Au contraire, la parole du Jupiter d'Athènes descendait de la tribune comme la raison pure descend des nues de Tintelligence. Dans cette éloquence solitaire j on reconnaissait comme un héritage de la royauté héroïque des premiers temps; et e'est dans Thucydide le plus grand spectacle que Ton puisse se donner que celui d'un peuple^ qui, toujours grondant, toujours retenu par le seul frein de la parole sévère de Périclès, inaugure chez lui la tyrannie de la raison.
Quoique Thucydide ail écrit son histoire dans l'exil, vous ne trouveriez pas dans les huit livre» de sou récit une parole de plainte ou d'apologie. Ce cœur était trop fier pour laisser voir sa blessure. Dans sa langue, faite des débris de la lance de Minerve, tout respire une âme d'airain. Cependant, malgré cette aspérité, je crois reconnaître Texil dans chaque Hgne, et je ne doute pas que la nécessité où il fut de se contenir toujours n'ait ajouté au naturel austère de son génie. La torture a donné un tour pareil à celui de Machiavel. Voyez si de nos jours la même épreuve n'a pas trempé du même acier la plume de Napoléon à Sainte-Hélène. Qu'il y a loin de la sévérité de l'historien de Waterloo à la splendeur orientale des proclamations du général d'Italie et d'Egypte I Plus les âmes de cette famille se compriment au dedans, plus elles régnent au dehors; la pensée, irritée par la blessure, laisse dans chaque mot la trace d'une vie tout entière.
Quand la démocratie et l'aristocratie se furent entredétruites, Alexandre acheva la victoire de l'Occident sur rOrient. L'esprit grec triompha, mais il n'y eut plus de Grèce. On vit errer solitairement de grands hommes à la
* Tlmcyd., 1,60, C5.
350 LES RELIGIONS 6REGQIJE&.
place des peuples. Thèbes fut tout entière dans Épaminondas. Pour répondre à cetle révolution, quelle forme nouvelle l'histoire pouvait-elle revêtir? Celle de la biographie, qui, exaltant Findividu jusqu'à l'apothéose, était d'accord par là avec la dernière constitution du Paganisme. C'est le temps de Plutarque. Dans son récit, surgissent, Tune après l'autre, de grandes Kgures isolées, sans nulle relation les unes avec les autres^ comme si le fondement religieux qui les unissait d'abord s'était évanoui. Plus d'États, de peuples, d'institutions, plus de continuité dans le récit. Vous sentez à chaque ligne que la société qui liait ces vies éparses a cessé d'être : nobles statues qui tontes ont pour piédestal commun le tombeau de la Grèce.
LA PHILOSOPHIE DANS SES IIAPPOUTS AVEC LA RELIGION. — CHUTE DU POLYTHÉISME.
Quand les philosophes grecs ont dierclié les .causes des révolutions civiles et politiques, je m'aperçois qu'ils n'ont rien oublié que la religion ^ ; ce qui les a nécessairement entraînés à substituer au principe général autant de motifs secondaires qu'il y avait de villes dans l'Etat et d'États dans la Grèce. A proprement parler, il n'est qu'une seule révolution dans l'antiquité : c'est celle qui presque partout en même temps, a fait siuccéder la république à la royauté, l'élection à l'hérédité. D'où est venu un changement si frappant, si unanime, qui aflecte au même moment le tempérament de toute une race d'hommes? Si j'ouvre les historiens, la question est à peine indiquée; si
» Platon, Rep., VIÎI, p. 188. - Arist., Polk., VHÏ, c. vi, p. 398.
LA PHILOSÔÏ>fflE. 35i
je m'attache aux variations dB la religion, on a vu précédemment que celles de la politique en sortent d'ellesmêmes; car aussi longtemps que le culte a consisté dans Tadoration de la nature première, le fondeinent de l'autorité est resté enveloppé de ténèbres ; époque qui a marqué le règne du droit divin dans le Paganisme. Des rois héréditaires qui tiennent du chaos* leurs sceptres encore verdissants sont les conducteurs des peuples. Leur légitimité repose sur celle de Saturne. Plus tard, lorsque l'humanité se fait son apothéose sous la figure des Olympiens, elle met en quelque sorte sur son front la couronne du Dieu'. Sacrée de ses propres mains, pourrait-elle à la fois s^adorer et se soumettre à un pouvoir qui ne viendrait pas d'elle? Non, évidemment. Déifier dans la société religieuse la raison générale, c'est consacrer dans la société politique la souveraineté de tous, ou, en d'autres termes, fonder le gouvernement républicain à la place de la constitution des monarchies orientales. Devenu autocrate, l'esprit humain s'octroie à lui-même sa constitution. Ce n'est plus le prêtre qui est le législateur, c'est le philosophe*. Pour la première fois, la fiction du contrat social se réalise ; l'aréopage succède à la dynastie de Thésée. Mais sitôt que le Paganisme eut subi une troisième révolution, quand les dieux dégénérés ne représentèrent plus que d'anciens rois immortalisés par les peuples, cette dernière doctrine, qui éclate sous Alexandre, devint la sanction religieuse du despotisme macédonien. La Grèce se couvre de dieux mortels, postérité menteuse des Olympiens. Alexandre est le fils de Jupiter; Démélrius est le frère de Minerve ; pour palais il a le Parthénon. La république est devenue tyrannie.
* Hom., Uiad., IV, 101. - Plat., Eutyphran, 159.
* Solon, Parménide, Aristote, etc.
352 LES REUGIONS GRECQUES.
De la mobilité perpétuelle du dogme, il est résulté qji'on n'a pas connu en Grèce ces débats violents qui, dans rinde et le monde chrétien, ont divisé la science et la croyance. Les premiers philosophes semblent même enfermer sous leurs systèmes Vâme des religions éteintes * ; ils résument quelquefois dans une parole toute une civilisation antérieure. Est-ce l'âme humide de l'Egypte qui revit dans le monde de Thaïes? Est-c^ la flamme de l'esprit de la Perse qui se rallume dans l'esprit d'Heraclite? Assurément le souffle de la grande' Cybèle d'Asie respire tout entier dans les vers cyclopéens d'Empédocle*. L'âme lumineuse des dieux de l'Orient brille dans les théories de Pythagore; l'harmonie de ses nombres est un écho de la lyre d'Apollon, coryphée des mondes.
D'ailleurs, sitôt que la philosophie est embarrassée de la religion, elle la confond avec l'art; toujours elle peut condamner impunément dans le poëte ' ce qu'il lui faut respecter dans le prêtre. Elle châtie Homère des erreurs è'Orphée. Bientôt, désespérant de ramener aux conditions de la vérité les croyances nationales, elle ne leur accorde rien; elle les oublie, ou, ce qui est pis, elle s^n feit un ornement *. Comme s'il n'y avait jamais eu dans le monde ni révélation, ni doctrines, ni disciplines antérieures, elle se met à disposer à sa fantaisie du monde de l'inteUigehce. Pour un moment, la voilà reine absolue de l'abîme. Une pareille liberté, qui ne s'était pas encore vue, ne s'est pas retrouvée. D'abord la raison humaine eut de la peine a porter froidement ce pouvoir absolu. Elle en fut infatuée
* Kai T«'JTaç ràç ^dÇag ixstvwv oTov Xsi^uvx iispi<ss9Û7dai fiixp^ tow vOv. (Arist., Metaph., p. 254, éd. Brandis.)
* Sext. Empificus, Adv. Mathem., p. 367.
3 Plat.,iiep., II, p. 247; III, p. 262. — Sext. Empir., Adv. Mathem., p. 510, 321.
* Plat., Phileb., 237; Phxdr,, 310, 342.