‹ Œuvres complètesChapitre 56 sur 67 · LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE

dans le temps des sophistes. Couronnée d'hier, ses vices tiennent encore du parvenu. Elle s'abandonne à ses fantaisies tyranniques, persuadée que, puisqu'elle est maÎT tresse, elle peut tout en effet; c'est-à-dire, élever et détruire, affirmer et nier, soutenir le pour et le contre*, créer et abolir, sur son bon plaisir, la nature des choses par la seule autorité du raisonnement. Cette souveraineté trop subite l'enivre, et l'on remarque cette différence entre les commencements de la philosophie païenne et chrétienne, que la subtilité des scolastiques du moyen âge naquit de l'excès de leur dépendance, et celle des sophistes de l'excès de leur liberté.

Socraic; qui ramena l'ordre dans ce chaos, est à la philosophie ce que Phidias est à la statuaire. Chacun de ses disciples devient entre ses mains une ébauche qu'il forme, corrige, jusqu'à ce qu'il mette en relief avec Thomme universel la divinité intérieure. D'une part, il porte la sérénité d'Homère dans les abîmes de l'esprit; il se promène en jouant au milieu des problèmes dont s'effrayera Tavenir; de l'autre, ramenant tout à l'homme*, jugeant tout sur celte mesure, il réduit en système le caractère principal des croyances grecques ; et sous ces deux aspects, il résume le génie de ces religions qu'on l'accuse de détruire. Le Verbe du Paganisme s'incarne dans l'esprit de ses disciples; la philosophie athénienne conflf me l'apothéose de Thumanité dans la mythologie.

Isolant la philosophie de la religion, il n'est pas étonnant que les historiens modernes aient méconnu la grandeur originale du scepticisme grec. C'est dans cette école qu'éclate avec le plus d'évidence la différence de l'antiquité et du monde chrétien. Loin de chanceler dans le

* Diog. Laert., IX, 51.

« Plat., PfeBrfr.,287.

354 LES RËLIGIOIfS GRECQUES.

doute, le philosophe païen s*y retire ea paix, comme dans sa demeure naturelle. Il le proclame dès Torigine*, il le cherche par toutes les voies ; autant nous regrettons la foi que nous n'avoqs plus, autant il supporte avec impatience le peu qui lui en reste. Sa croyance n'ayant jamais été immuable, pourquoi s'effrayera it-il, comme Pascal, en tombant de la foi dans le doute? Sans secousse, il passe de la religion à la poésie, de la poésie au pyrrho^ nisme; loin d'être meurtri par la chute, il triomphe. Le front assuré, il s'avance au milieu des fantômes de Topinion, comme Énée avec le rameau d'or au milieu des ombres du Styx; il les brave, il les disperse. Dans chaque espoir qu'il foule 9ux pieds, .11 s'applaudit de déconcerter renchantement du sophisme,, de briser la servitude des vaines terreurs. Parvient-il enfin à se dépouiller de toute croyance, il respire. Dans cette nudité profonde, il jouit solitairement de la liberté du Vide; il s'écrie qu'il goûte les plaisirs du dieu*. Jamais le décri des sens ne fut porté si loin que dans cette société sensuelle. Et ce n'est pas le rire amer d'un esprit désabusé ; c'est un scepticisme héroïque qui, sentant que le monde repose sur une illusion, refuse obstinément d'y acquiescer, et sur les ruines de toute certitude conserve un inaltérable équilibre; c'est un doute prophétique, enthousiaste, qui exorcise* les vains spectres de l'intelligence, affranchit le monde païen, prépare sans impatience l'avènement de Tordre futur. Le sceptique païen ne nie rien, n'affirme rien ; il fait mieux, il attend*.

* Dîog. Laert. Xenophan* ap. Sext. Einp., Ad». Math.f p. 280.

* eeoO T/sdïçov. (Diogen. Laert.. IX, 65.)

5 Lucrèce, deNat. rer.^ V, v. 1*47. Les mêmes vers se retrouvent dans le second livre, v. 60.

* ZïjTOWTt 5« oi SxeicTtxoi. (Sext. Empir. Pyrrhon., p. 1.)

LA PJULOSOPHIË. . 355

Le fond de la philosophie, comme de la religion grecque, étant ridentité de la raison humaine^ et de la raison divine, il s'ensuit que toutes les écoles, malgré letir différence, avaient nécessairement un but commun, qui est le calme, Fimmutabilité, le repos imperturbable des Olympiens. Toutes semblent avoir formé leur sage sur le modèle des marbres impassibles de Phidias '. Sceptiques, épicuriens, stoïciens, prétendent au même repos; et piud le monde se trouble et chancelle, plus les esprits cherchent leur équilibre dans l'indifférence; depuis le temps d'Alexandre, c'est le cri de toutes les écoles. Voilà pourquoi le sublime de la morale antique a quelque chose de théâtral; il faut que l'homme joue en passant le rôle de Dieu. Sous quelque manteau qu'il se cache, il faut qu'il accepte la douleur comme si c'était l'ambroisie. Élevé sur le piédestal, il joue de son mieux la félicité suprême; il déguise sa misère sous l'apathie; il se roidit à l'exemple d'Hercule*. Voulant par avance ce que veut le destin, il s'imagine en triompher; subtil jusqu'au bout, il revêt le dieu avant d'avoir dépouillé l'homme*.

Cet Hercule spirituel, qui par ses travaux se divinise sans perdre sa personnalité, est le patron, l'image des grandes écoles d'Occident. Elles se règlent sur lui, comme sur l'imitation d'un Christ païen. Lorsque dan« les écoles d'Alexandrie l'homme aspira au contraire à s'engloutir dans le sein de Dieu, ce fut le terme de l'esprit grec et la première renaissance du génie de l'Ûrient.

C'est la gloire du stoïcisme en particulier, d'avoir rcr

• Tôv xocvôv là'id'i xaè ô«ïov.

* Sext. Emp. Pyrrhon., p. 3.

5 Xenophon., Mem&rab.f 11, c. i. Le surnoui de Cléaiithc était le seooml Hercule. — Diog. Laert., VI, 2; VII, 470. Diogène est représenté avec la niassue.

♦ Diog. Laert., IX, 66.

connu d'abord un seul Dieu sons les masques différents du polythéisme; et cette idée pénétrant peu à peu le dogme, on croyait encore avoir une religion, quand depuis longtemps on n'avait plus qu'une philosophie; elle s'assied peu à peu dans le sanctuaire à la place du prêtre. Rien ne montre mieux à découvert cette révolution intérieure du Paganisme que les hymnes attribués à Orphée. Refaits de siècle en siècle, corrigés, transformés suivant l'esprit de chaque époque, ceux qui subsistent ont été recomposés à la dernière heure du Paganisme. Poésie toute liturgique, empreinte encore des parfums des temples d'Alexandrie, quel est l'esprit de ces hymnes ? Par où se distinguent-ils de ceux d'Homère ? La différence est immeuse. Ces chants, testament d'une religion mourante, sdnt encore adressés individuellement à chacun des dieux du polythéisme. Mais les attributs, les personnes qui autrefois se distinguaient si aisément, se confondent désormais dans une même divinité vague, formée de leurs débris; à graud'peine pouvez-vous distinguer Tun de l'autre Jupiter, Apollon, Neptune, le Soleil, Junon, Cybèle, la Nature*. Masculines ou féminines, grandes ou petites, ces puissances reçoivent toutes mêmes invocations, mêmes prières, mêmes noms*. Dans le sein de chacune d'elles, vous découvrez Tinfini qui s'étend pour envelopper et absorber toutes les autres; la poésie se perd dans la théologie de Plotin et de Proclus*. Dernier songe du polythéisme sur le trépied, il touche à la pensée chrétienne, c'est-à-dire, il se renie, il embrasse, en défaillant, l'unité qui va lui survivre.

* Orphie, lîym. x.

'^ fiCS plus généraux reparaissent le plus souvent : ùy/j^ ttkvtwv, ô6/6tf'ÂÔOjtjLi^ «avrox/sârw/s, '/cj6vo\j itinpf ttowto'/îvvj, y'virw/s Trâvrwv, ô-wv TzxTsp hSi xxl àv^/jôv. Orphie, pass, CI'. rUyiimc de Clêanthc.

^ Procli instUutio theologka, c.cxxxn, p. 197; c. cxvxni, p. WJ, clc.

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