‹ Œuvres complètesChapitre 57 sur 67 · LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE

L'Orient avait développé le dogme de l'incarnation dans la Trinité divine; la Judée avait ramené cette Trinité à l'unité: la Grèce y joint l'idée du Dieu dans l'homme. Ainsi s'achève l'Ancien Testament du monde sacré et profane.

Au reste, les religions grecques étaient faites pour des jours de pompe; elles ornaient la vie sans la fortifier; quand arrivèrent les jours de détresse, cette société se délia comme elle avait vécu, sans déchirement ni douleur. La voix qui allait criant autour des îles : Le Dieu Pan est mort y ne fut suivie d'aucune lamentation. On entendit, comme auparavant, la grande sirène bercer le monde de son chant emmiellé. Ne demandez pas à ces temps ce que les époques sceptiques du Christianisme ont appelé la poésie du désespoir. Depuis Théocrite jusqu'à Longùs, les écrivains assistent à l'agonie d'uîie religion. Qui le croirait? où sont la tristesse, Tangoisse dans ces âmes heureuses? Le Paganisme n'a plus que quelques jours à vivre; tout rit encore dans Téglogue de son dernier poëte. La Grèce tombe; elle ne croit plus à rien, pas même à sa gloire, et dans ce moment suprême elle ne veut pas être enlaidie par la douleur. Elle meurt comme Socrate, en souriant; sans amertume contre ses dieux qui s'évaporent, elle lègue aussi un coq à Esculape. Et quand tout est fini, voyez comme la terre lui est légère ! Les fleurs croissent de toutes parts sur ses ruines. La sérénité s'attache à ses restes, afin qu'aucun peuple ne soit couché dans un plus riant sépulcre. Chaque jour, au lever du soleil, la grande Cybèle orne son tombeau. La cime de marbre de ses montagnes, c'est là sa pierre funéraire, l'ombre des bois, des myrtes, son inscription, et j'ai vu l'aigle de Ganymède se perdre encore en glapissant dans le sein éternellement azuré de son Jupiter.

Cependant il esl une résurrection pour les peuples comme il en est une pour les individus. Après que la société grecque a disparu, que tout annonce qu'elle ne comptera plus pour rien dans le monde, voici le miracle qui éclate : après quinze siècles la Grèce ressuscite. On ne sait comment elle brise son sépulcre. Ce qu'il y a de certain, son âme reparaît dans le monde. Elle quitte le linceul^ c'est-à-dire elle dépouille tout ce qu'elle avait de faux, de njortel, pour ne rien conserver que ce qu'elle avait de plus pur, sa poésie, sa philosophie, son art, sa beauté incorruptibles. Ame affranchie de son corps, elle reparaît au milieu du seizième siècle. Dès ce moment, tout change. Le miracle pénètre au fond de chaque esprit. Les cathédrales que le moyen âge achevait de construire sont soudainement interrompues; comme si le dieu antique reparaissait plein de vie, les ouvriers achèvent dans la pensée et la forme païennes ce qu'ils avaient entrepris dans la pensée du moyen âge. De même que Phidias avait exprimé l'idéal de la Grèce et de l'Orient, à son tour Raphaël embrasse le Dieu dans lequel s'unissent la civilisation moderne et la civiUsation antique. Des cantiques évangéliques s'exhalent de la lyre de son Apollon; Michel- Ange élève le temple du Jupiter chrétien. En se divisant entre deux religions opposées, entre Homère et l'Évangile, l'âme du Tasse se brise d'abord dans ce partage. Mais les cieux s'étendent pour embrasser le passé. Macérée ou, pour tout dire, baptisée dans le tombeau, la Grèce fait sa paix avec le Christianisme; c'est le signe de cette ère nouvelle justement appelée la Renaissance, dans laquelle se consomme le règne du Fils par le règne de l'Esprit.

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