‹ Œuvres complètesChapitre 58 sur 67 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Un nouvel âge commence dont les sibylles prédisent * déjà lé terme. Rome est fondée; pour la première fois dans l'antiquité, la société nouvelle n'apporte pas, en naissant^ un principe religieux qui lui soit propre. Elle vit du fond commun des cultes antérieurs; elle emprunte, elle concentre la tradition universelle du paganisme; elle n'agrandit pas les cieux païens. Ses croyances ébauchées s'eKacent au premier souffle devant les croyances plus éclatantes du reste du genre humain. Maîtresse des autres nations dans la politique, cette société leur est asservie dans la religion. Nul souvenir inspiré du monde naissant; nulle empreinte du commencement des choses; le murmure des temples, cou vert par le bruit de la vie civile et par les orages du Forum; l'homme accoutumé déjà au

* Plut., Syll, 16. — Micholet, Histoire romaine, t. I.

360 LES RELIGlOr^S ROMAINES.

prodige de l'univers; la nature, dans sa majesté première, domptée, bornée par l'industrie et par l'agriculture; la loi révélée, non plus dans l'immensité de l'Océan, mais sur la glèbe du sillon; des dieux sans Olympe, sans amour ni postérité, faits pour mourir ensemble, qui, sous le visage de l'enfant, montrent déjà* une prudence de vieillard, comme s'ils avaient hérité de l'expérience des époques précédentes; plus de familiarité avec les puissances célestes; plus de mariages des mortels et des immortels; la raison d'État, surtout la peur, ce sentiment sénile, succédant au besoin natif d'adoration, à l'hymne, à l'extase, à l'enivrement, à la volupté; tout annonce que la sève des Religions de la Nature se refroidit et s'épuise; l'âme de l'antiquité commence à dépérir. Le principe qui l'animait ne se renouvelant plus *, on pressent, dès lors, que la cité romaine qui vit et s'alimente de la substance de toutes les autres, sans presque y rien ajouter, sera la dernière société et la Révolution suprême du monde païen.

I/originalité des Romains est dans les rapports nouveaux qu'ils établissent entre les Religions et l'État politique. Quand ils parurent dans le monde, leurs dieux incultes se trouvèrent si inférieurs à ceux de l'Italie, de la Grèce, de l'Asie, que jamais l'idée ne put leur venir d'imposer leur culte au monde, et de faire des progrès de leurs Divinités la marque de leurs conquêtes. Ils firent tout le contraire'; ils s'asservirent aux Dieux des vaincus, car ils commencèrent par avoir peur de tous ceux dont ils ouïrent parler dans l'univers; et même, ceux qu'ils connaissaient le moins leur inspiraient le plus

*■ Tages, puerili specle, senili prudentiâ. (Cic, de Divin,, II, 25.) • Ceux qui sont hors de toute société, les Cyclopes n'adorent ni Jupiter ni les autres dieux.

' Servius, ad ^neid., Il, p. 598. — Macrob., Saturml, HI, 9.

d*effroi, ce qui d'abord les décida à ne se commettre avec aucun cl' entre eux ; ils les placèrent, sans discuter, dans le Capitole. En même temps, ils firent tottt ce qu'il fallait pour brouiller les dieux étrangers avec les sociétés qui les adoraient. C'est-à-dire qu'ils changèrent* tout le droit divin de l'antiquité; si l'on veut y prendre garde, on verra que la suite de leur histoire est sortie de la révolution qu'ils produisirent, par là, dans le Paganisme oriental et grec.

Dans le temps qu'ils assiégeaient Véies, l'un d'eux s'approcha de la déesse nationale des Véiens, et lui dit: « Veux-tu venir à Rome, Junon*? » La déesse étrangère fit un signe d'assentiment, et réjyondit : « Je le veux.» Elle fut portée dans l'enceinte de Rome; son peuple l'y suivit; il y reçut, après elle, le droit de cité. Cette histoire, qui fut répétée cent fois, est celle de chacune des conquêtes des Romains. Sur tous les points de l'univers connu, il s'est trouvé un fécial, la tête couverte d'un voile, ou un consul j qui, avant de franchir le territoire ennemi, ou avant de livrer l'assaut, a répété la formule sacrée • d'évocation :

« S'il est ici un dieu ou une déesse* qui ait sous sa « tutelle ce peuple et cette cité, nous les prions, supplions, « adjurons de quitter, abandonner, délaisser, ces tem- « pies, ces sanctuaires, de sortir de ces murailles, d'y « inspirer la terreur, l'oubli, et de venir à Rome, près de « moi et des miens ; afin que nos autels, nos sanctuaires, a leur étant plus agréables et plus précieux, ils se prépo- (( sent à la garde du peuple romain et de mes soldats,

* Minutius Félix. {Odav.y 6.)

* Visne Romam ire, Juno? (Tit. Liv., V, 22.)

5 Ëvocationem numinum discessionemque. (tÊACtoh., SatUrnal. y Ilf, 9.)

* Si deus, sidea est. (Macrob., Saturnal., 111,9.)

set LES RELHSfOKS ROMAINES.

«( élant convenu et entendu de tous que nous leur vouons « <les temples et des jeuxi »

C'est avec cette formule que la terre a été conquise. Les dieux de Rome sont d'abord des dieux de proie ' ; elle les attire de tous les bouts-de l'univers par l'appât' des dépouilles; comme on n'oserait les faire prisonniers •, on commence par les gagner pour mieux gagner les peuples.

Dans une ville ainsi désertée par les dieux, que devenaient les vaincus auxquels il ne restait que les murailles nues* et les portes à adorer? ils ne |>ouvâient retrouver la possession entière des choses sacrées qu'en entrant, dans la cité romaine. De là, le désir qui s'allume chez eux de faire partie de la cité victorieuse où désormais leur religion a son foyer.

S'ils obtiennent par grâce d'y entrer à la suite de leurs divinités irritées, ils ne font pas leur paix avec elles, en un moment. Rejetés par elles, ne leur sont-ils pas odieux'? Eux-mêmes se sentent frappés d'interdit ; ils deviennent ce que l'on appelle des plébéiens.

Et comme ils ne peuvent se réconcilier avec leurs propres dieux que par la médiation du peuple romain, vous voyez naître de là le droit divin de tutelle et de patronage que le vainqueur exerce sur le peuple des clients. Les Romains étant détenteurs des dieux des vaincus, ceux-ci n'ont plus d'autels, plus de culte public ; ils n'ont plus

* Pythice Apollb..., tibique hinc decimam partem praudîe tovco. (Til. Liv., V,21.)

* Irruimus ferro ; et diyos ipsumque vocamus In partem prœdamque Jovem.

(Virg., ^V, III, 222.) ' Nefas œstimarent deos habere captlvos. (Macrob.. Satum., III, 9.)

* Parietes postesque nudatos quos adorent. (T. L., XXXVill, 43.)

* Tanquam invisi diis immortalibus. (Tit. Liv., IV, 6.)

de sacrifices. Comment pourraient-ils être les prêtres des autels qui les ont rejetés? ils ont besoin d'un patron pour faire agréer leurs offrandes. Dans l'interdit qui suit la défaite, même la puissance des prières leur a été enlevée; à plus forte raison, ils ont perdu l'intelligence des signes divins ; ils se croient maudits. Tout cela s'exprime par un seul mot sacramentel : « Les plébéiens ont perdu le droit des Auspices. »

Tel est le fondement de l'Aristocratie romaine; elle repose sur le principe de la déchéance païenne, ou sur l'inégalité des classes devant les dieux. Le principe qui avait fait les castes en Orient reparaît au bord du Tibre ; et tant qu'il y subsiste, c'est-à-dire aussi longtemps que le peuple croit que les patriciens ont seuls les mains assez pures pour toucher aux choses sacrées, il est évident qu'aucune loi, aucun changement, aucune révolution ne peut donner à ces hommes Pégalité qu'eux-mêmes regarderaient comme un sacrilège.

Dans cette cité où les immortels refusent de lui parler, un secret étemel enveloppe le plébéien. Tout lui est fermé par une main invisible, loi civile, fastes, histoire*, formalités juridiques, passé, présent. Après avoir perdu ses autels, il est égaré et aveugle* légalement. Malheur à qui soulèverait le voile qui l'environne I le duumvir Tullius est cousu dans un sac et plongé dans le Tibre pour avoir divulgué les formules des rites civils. Le sentiment de l'interdit est entretenu par le culte systématique de la Peur, que je trouve partout au fond du génie romain.

Que sont, dès Torigine, ces collèges de prêtres de la

*■ Si non ad fastos, non ad oommentarios pontificum admitlimur. (Tit. Liv. , IV, 3.)

• Cicéron affecle de croire que le mystère n'était que dans l'intérêt des jurisconsuUcs. V. Cicer, pro Murena^ p". 200.

Peur, de la Pâleur*? Par quels rites* ont-ils fait entrer jusque dans la moelle des os Thorreur sacrée, la terreur spirituelle, dont ce peuple ne se remettra que pour devenir incrédule? Voyez dans ses plus anciens bas-reliefs sa divinité vraiment nationale de TÉpouvante. La bouche entr'ouverte, les cheveux épars, mêlés au bâton des Augures, c'est elle qui communique aux Romains ce frisson qu'ils ont toujours éprouvé devant le plus petit présage, devant le moindre des esprits du paganisme. Je crois de plus reconnaître dans ce génie hagard, livide, je ne sais quoi de la stupeur qui glaçait Tâmc du plébéien, dans une cité où tout était pour lui mystère, piège sacré, danger, abîme, malédiction. Le règne des dieux de la Peur et de la Pâleur fut Page d'or de PAristocratie romaine. En comparaison de ce lien d'épouvante, qu'était-ce que la chaîne de fer du débiteur dans Pergastule du créancier?

Lorsque la pensée de Pégalité des hommes devant les Dieux rentra, enfin, dans le cœur du plébéien, il arriva que de longs scrupules Passaillirent avant que son droit lui parût assez clair pour qu'il osât le revendiquer; d'où le caractère tout nouveau des révolutions démocratiques dans l'ancienne Rome. Les prolétaires ne s'insurgent' pas contre l'autorité de la noblesse. Comment oseraientils lutter contre les familles des prêtres? Ce serait rengager le combat contre les Dieux eux-mêmes. Le comble de Paudace, c'est de se retirer sur PAventin ou sur le Janicule. Leur émeute est une fuite ; ils sentent que la terre manque sous leurs pas, dans l'enceinte de cette cité où

* Duo sunt gênera Saliorum, Gollini et Quirinales à Numâ instituti ; ab Hoâtilio verè Pavorii et Pallorii instituti. Servius, ad jEneid.j VIII. — Colerus, ap. Valer. Max., I, 15.

* App., Bell, putdc,

* App., 6'fv., I.

tout leur est refusé par la main des Immortels. Ils ne combattent pas, ils se retirent. Les historiens voient l'effet de la modération d'esprit dans les sécessions plébéiennes, qui ne sont que Teffet de l'interdit et du terrorisme religieux.

D'autre part, la noblesse, en faisant dépendre toutes les fonctions civiles, politiques, sociales du droit des auspices, pouvait faire une multitude de concessions sans rien perdre, et le peuple, d'innombrables conquêtes, sans rien gagner. 11 faut voir la subtilité prodigieuse avec laquelle l'Aristocratie défend \ comme son fort, le privilège des choses saintes. Quand elle est menacée, elle accorde tout à la plèbe, hormis une chose, la réforme religieuse. Ce point unique écarté, elle sait qu'elle peut tout donner, parce qu'elle peut tout reprendre. Après chaque révolution, elle cède un droit qui n'a aucune application, que par son bon plaisir. Le peuple satisfait conquiert le mot, l'Aristocratie garde la chose. Quand le peuple s'aperçoit de la méprise, l'Aristocratie fait une nouvelle concession également chimérique. Ainsi toujours abusé, que restait-il au peuple que le désespoir? C'est alors qu'incapable de reconnaître où est la source du mal, il se décide à fuir une cité où les plus grands biens sont stériles pour lui seul.

Dans un État où l'existence entière était enveloppée par la Religion, celui qui était maître du droit religieux était maître de tout; réciproquement, celui qui ne possédait pas ce droit possédait inutilement tous les autres. Qu'importait qu'il pût nommer des consuls, si l'augure pouvait toujours annuler l'élection par son veto? Comment, d'ail- • leurs, investir de la magistrature suprême un homme au-

^ SifToniiis, de antiquo Jure dvium Romatiorum, I, i9.

quel les Dieux refuseraient de parler? Qn^mpor tait que le mariage fût autorisé entre les deux classes? La première Romaine d'origine noble qui eut le front 4' épouser un consul plébéien fut arrachée, comme impie, du temple de la Pudeur patricienne.

Que servait au prolétaire de posséder le sol, s'il était incapable d'orienter son champ? Dans un pays où Ton ne pouvait*, sans faire intervenir le droit augurai, ni bâtir une maison, ni relever un mur ou un four, ni fixer une porte sur ses gonds, ni planter une borne, il est plus clair que le jour que celui qui se réservait le monopole religieux* restait le maître de tout après avoir tout donné; et si nous ne voyions ce qui se passe encore chez les modernes, dans la plus grande partie de l'Europe, il serait incompréhensible qu'il ait fallu aux plébéiens romains trois siècles pour déooiuvrir une chose si simple, et plus d'un siècle encore pour la changer, quand ils l'eurent découverte.

La révolution démocratique qui donna le pouvoir aux dccemvirs ne fut qu'une illusion de plus '; c'est la raison pourquoi elle entraîna avec leur chute une révolution nouvelle. Ils avaient été. choisis pour rédiger une constitution populaire. Mais les Douze Tables, cette charte de libertés, en maintenant le privilège sacré, n'apportait dans l'application aucun changement réel dans la condition des personnes, ni dans l'état des propriétés. Encore une fois, le peuple se sent trompé, sans savoir comment. Il renverse les réformateurs qui se jouent de leurs réformes. C'est le fond de l'histoire de Viiçinie.

* Festus, Rituales.

* Pênes quos igitar sunt ausjHcia more majorum? nempe pênes patres. (Tit Liv., VI, 41.)

5 Lœta enim principia ma^istratûs ejus nimîs luxuriavere. (Tit. Liv., in, 33.)

Dans toutes ces révolutions , le peuple s'agite à l'aveugle; il n'aperçoit pas l'obstacle qui les rend illusoires; il mord le frein, et il ne sait pas que le frein le retient. Sans se' remuer, la noblesse le tient en bride par cette clause qu'elle laisse subsister dans tous les changements de constitution : « Que les auspices soient incommunicables au peuple. » Le désespoir aveugle des uns, la majesté tranquille des autres, tel est le tempérament de Rome, tant que dure ce secret de Tempire.

L'histoire romaine met ainsi, mieux qu'aucune autre, cette vérité dans son jour : qu'aussi longtemps qu'un peuple n'a pas porté l'esprit démocratique dans la constitution de sa religion, il essaye vainement de s'émanciper de la tutelle de l'Aristocratie. Ses révolutions les plus hardies sont des leurres; ses lois les plus humaines une lettre morle. Pour annuler toutes les concessions faites à Tesprit nouveau, il ne faut que le bâton d'un augure, qui déclare, au nom d'une caste, que telle innovation est illégitime, telle nomination caduque, parce que les auspices ont été mal observés ^ Avant d'avoir porté la révolution dans la religion, quels droits les plébéiens n'avaient-ils pas conquis? Des tribuns, des consuls; l'accession à presque toutes les magistratures; la réforme des dettes; la pudicité dans la famille avec le mariage solennel des patriciens; tout cela était écrit dans la loi, et tout y restait enseveli sans entrer dans la pratique. Tant de rogations populaires demeuraient frappées de stérilité. Les plébéiens, faussement émancipés, ne nommaient que leurs ennemis. Quand ils avaient le droit, ils n'osaient l'exercer; quand ils l'osaient, toujours à point nommé il se trouvait un patricien pour annoncer qu'il avait entendu gronder la foudre; aussitôt

* Contra auspicia esse latas. (Tit. Liv.)

se montraient les divinités de la Pâleur et de rKpouvante ^ la plèbe se retirait la tête basse ; sous une émancipation apparente se perpétuait la servitude réelle.

Le vrai jour de l'émancipation fut celui où le plébéien Publius Décius réclama ouvertement l'égalité des droits religieux : quel était le droit des patriciens à s'arroger le privilège de comprendre seuls, dans les éclats de la foudre, le langage de Jupiter Conseiller? Avait-on ouï dire qu'ils fussent descendus des cieux? fallait-il que toute supplication passât par leur bouche? Pourquoi les plébéiens ne sauraient-ils aussi faire entendre leurs prières, et communiquer avec les Dieux? Ne les croyait-on faits que pour se plonger dans le gouffre? Si déjà ils avaient* les couronnes murales, les chaises curules, pourquoi seraient-ils éternellement incapables de porter le bâton de l'augure?

Ce jour-là, une lumière terrible brilla dans l'antiquité, comme chez les modernes, le jour où Luther brûla les . bulles du pape; le principe de l'ancienne autorité se trouva renversé.

Aces questions, les patriciens répondirent* qu'il s*agissait, non de leur cause, mais de celle des Dieux; que l'égalité religieuse, c'était le renversement de la société divine et humaine*; qu'eux seuls savaient lire dans le ciel, qu'eux seuls possédaient le secret et la science incommunicable des auspices; que ce qu'ils faisaient, d'ailleurs, était pour empêcher que les religions ne fussent polluées par la prêtrise du peuple; qu'ils sauraient garantir de la souillure et de la promiscuité des autels plébéiens leurs divinités de famille. Puis, avec l'ironie qui est la dernière

* Pallor, Pavor.

« Tit. Liv., X, 6.

' Ibid , X, 7.

* Oiiiiiis buniaiia socielas lollitur. (tit. LÎV.)

Là AKL1G40N ET L V POLITKIUE. SGÔ

arme des cUsses éieirées , ils ajoutaient qu'ils voulaient Wc», après idul, qu'un plébéien, un prèléfaire, ftU prêtre, augure, pontife, pourvu du moins qu'il fût homme *.

Sous ces discours perçait la terreur; comme il arrive aeuvenl dana les causes perdues, on trouva le moyen d^a- Joumer de quelques heures^la loi qui renversait un monde: A force dej^ubtilités, le vieux génie de Rome fut heureux de gagner ntéiae un jour. Le lendemain, la question reparut; il faHut se résigner; la loi* de Vcgalité fut votée avec ua immense applaudissement, ingenti eonsensu *.

Cette révolutioTi est celle qui changea tout dans Rome, et vous vous en convaincrez par ce peu de mots : avant cette réforme, tous les progrès de la Démocratie sont illusoires; elle ne peut s'emparer de Tavenir; après cette réforme, tous les efforts de l'Aristocratie sont Tains; elle ne peut ressaisir le passé. Avant ce changement, c'est la Démocratie qui n'ose l'exiger; quand il est accompli, c'est la noblesse qui n'ose l'abolir.

Toutefois il lui restait encore une chance* Après les pre^ miers échecs des magistrats plébéiens, la noblesse s'écria que Ton voyait bien que ceux-ci étaient odieux aux Immortels qui se vengeaient sur l'État de la promiscuité des sacerdoces. Ce dut être une grande tentation pour le peuple; s'il se crut rejeté de nouveau par les dieux, ce moment fut de courte durée. En retenant, malgré les revers, le droit des auspices, le plébéien eut foi dans le plébéien, et tout fut alors consommé.

Ce fut une révolution analogue à celle qui, chez les modernes, en établissant la liberté des cultes, détruisit le

* Diimmodô li6mo sit. (Tit. Liv., VI, 41.) 2Til. Uv.,X, 9.

^ la loi Ogulnia décida qu'il y aurait, 5 Tavenir, quatre poulifes et cinq augures picbéieas. Tit. Liv., X, 9.

570 LES MLIGIOMS ROilAISES.

principe du droit divin. Quand le privilège des auspit^s eut été attaqué une fois, il fui impossible de le sapver; et quand il eut été détruit, il fut plus impossible encore dé le remplacer. La Démocratie déborda par edte brèche; oe fut fait du moyen ège^ée fioihe; La révoiotion rdîgieose n'ayant pu être vaincue, rien au: monde n» fiil capaèle d'empêcher la Iransfermatien de la famille^ de la propriété, de la cité et de tous les rapjports sociaux. Ce qui n'était jusque-là qu'apparence se changea par degrés en réalité. Après l'égalité religieuse, vint T^alité^ civile, par la publicité des lois, par l'extension du drait de cité, par rapplicalion des lois agraires. Rien n'arrêta plus le torrent.

Depuis ce jour, il y a deux hommes qui iie meurent plus et ne cessent d'ébranler Tandleanesoi^été : le tribun dans le droit politique, le préteur dans le droit civil.

Malgré les fureurs de TAristoçratie, elle ne peut parvenir à trouver un S3ul point immuable pour hxer l'État dans la forme ancienue; tant il est'vrai que les révolutions qui changent Tordre religieux sont les seules snr lesquelles il vous soit permis de compter. Car, de même qu'il sem* blait d'abord impossible que vous fissiez de telles conquêtes, il semble ensuite impossible que vous les perdiex; et ceux qui croyaient auparavant qu'elles ne leur seraient jamais arrachées en arrivent bientôt à ce degré d'abattement qu'ils n'entreprennent plus rien pour les ressaisir.

C'est alors que l'Aristocratie romaine se sentit atteinte mortellement, et commença de se démoraliser. Au contraire, sitôt que les plébéiens eurent réfortné la constitua tion religieuse, ils ne songèrent plus en aucune circonstance à se retirer de Rome. Ils avaient dans la cité tout ce qu'il fallait pour lutter et pour vaincre; les sécessions ne se reproduisent plus, parce qu'elles n'ont plus d'objet.

ROME m' LE 1I0NI»K. 371

ÀTec le mystère des religions, le peuple possède k mys^ tère de» lois; avec les loisj le moyen de profiter de sa ykt toire; U sait les formules sacrées par lesquelles il peut en*^ raciner chaque révolution en se partageant les terres du domaine public. Pourquoi quitterait-il de nouveau la cité? il u'a. plus que d^ hommes à combattre; les Dieux aussi i9ont avec lui.

UOUË ET i£ MOKOE.

De ce que les Romains avaient fait leurs conquêtes en évoquant les Dieux étrangers, ils tiraient une conséquence singulière : c*est que le moyen d'être invincibles était de cacher au monde le nom de leur Divinité nationale. Au lieu de l'imposer aux autres nations, ils ne permirent à personne de l'invoquer* de peur qu'on ne l'attirât, par de meilleures offrandes, hors de leurs retranchements. Le secret fut en effet si bien gardé, que la plupart des Romains moururent sans savoir au juste comment s'appelait la divinité nationale de Rome. On parle* d'un tribun mis en croix seulement pour avoir prononcé son nom.

Des religions, le mystère passe dans la politique et devient la raison d'Ktat. Bans les époques les plus libres, il reste quelque ombre de cet interdit. Les historiens latins eux-mêmes ne connaissent que la face extérieure des évé-

' Ipsi Romani et Deum» in cujus futelâ urbs Roina est, ut ipsius urbis nomeu igootiuu esse volueruiit. (Maarob., Satum», lU, 9.)

* Vcrum nonien nuniinis quod urbi Roinie pi-aeest, sciri sacroruiii li^ prohibciur; quod ausus quidam tiibuiius plebis euuiiliare, iu ct'uceiu est subiatufi. (Ser^wis, «d Jitwid., 1, 4é7; U, 1»8.;

nements; le secret de rcmpire leur échappe. Tout disposé qu'il est à se flatter, Cicéroti avoue* qu'il n'est pas dans le secret des prêtres, et qu'il n'a rien à dire du droit pofntifical, ni de la religion, ni des cérémonies. Sans le vouloir, Virgile fait cet aveu à chaque page. Je croîs sentir en toutes dioses que l'aristocratie ne s'est jamais confiée même aux princes de ses écrivains; le Dieu leur reste caché. Ce qu'ils me disent ne contente qu'à demi ma curiosité sur les choses saerées; j'attends toujours une parole plus .intime, plus profonde qui lève le voile. Mais en vain; il me semble qu'eux-mêmes ignorent, presque autant que moi, ce que* je voudrais le plus savoir. Je cherche chez eux l'âme des choses, je ne la trouve pas ; ils me laissent en dehors du temple '.

Voilà la vraie différence d'avec le génie grec, si expansif, si impatient de prêter sa religion à toute la terre. Lisez chez eux l'histoire de leur Hercule ou de leur Apollon ; vous savez, en partie, l'histoire des peuples qui les ont adorés. Interrogez l'ancien Dieu des Latins, sous la figure d'un fer de lance*; il n'a rien à raconter de son peuple; il n'a point de voix pour livrer le n?.ystère de la Raison d'État diviiiisée.

Sur ces deux principes opposés, s'ordonnent deux sociétés distinctes : les Grecs, établissant partout où ils s'arrêtent un Dieu national puissant, laissent partout derrière eux un foyer de civilisation. Chacune de leurs colonies porte en soi un germe sacré et devient une société indépendante. Au contraire, la cité du Tibre, enfermant dans ses murailles tous les germes religieux de l'univers, il n'y a

^ Nihil loquor dB pontifieio jnre, nthiide retigione^ cderemenirs. Non dissimulo m€ nescire ea. (Cic, Pro damo, 46.) * nia inieriora, jam vestra sunt. (là.) ^ Non sum in exquirendo jure Migurum curiosiid. [ià., 15.)

qu*un point vivant dans le monde romain, c'est Rome; ses colonies ne sont que des camps ou des marchés.

Ce fut, si Ton y songe, une chose toute nouvelle dans le monde, que tant de conquêtes purement matérielles, auxquelles ne se joignait aucune ambition de domination morale. Dans les sociétés qui avaient précédé, les Dieux s'opposaient et luttaient entre eux comme les peuples; c'est encore le fond d'Homère dans V Iliade, Les Romains, ,au contraire, n'osèrent jamais faire acte de souveraineté dans le monde religieux. Comme il n'y avait plus ni vain* queurs ni vaincus entre les Dieux, cela produisit des conséquences sociales toutes nouvelles ; il arriva un moment où il n'y eut plus^ni vainqueurs, ni vaincus entre les peuples : ce moment fut la fin de la cité antique.

Tant qu'ils ont vécu, les Romains se sont persuadés qu'ils se servaient des Religions comme d^instruments de conquêtes, et ils n'ont pas vu qu'ils ont été continuellement dominés par l'esprit même des cultes dont ils croyaient se jouer. Ce qu'il y a d'étonnant, Tillusion des anciens à cet égard dure encore.

Polybe* admire beaucoup la politique de TAristocratie romaine dans la Religion. S'il eût vécu plus longtemps, il eût vu ces fiers patriciens, dupes de leur diplomatie sacrée, arriver au but opposé à celui vers lequel ils tendaient; le nivellement des Dieux privilégiés entraîner après soi la destruction des privilèges civils; au-dessus des fraudes des Augures, la politique de la ruse vaincue par la force des choses; les Religions étrangères* une fois établies devenir plus fortes que l'ancienne constitution et la ruiner; Rome laisser une partie d'elle-même dans

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