LES GËSÂRS. FIN DE LA CITÉ ANTIQUE. S
Papinien avec Caracalla, Ulpien avec Héliogabale. Les Césars, qui semblaient autant de barrières vivantes à rinnovation, en deviennent les instruments serviles. Tel de ces fiirieux traîne, en rugissant, le char de FHuma* nité.
or Nous avons jusqu'ici parlé du Prince, dit Suétone; maintenant parlons du Monstre. » De même dans Tacite. On ne remarque pas assez chez lui, qu'il y a deux personnages dans chaque César, le prince et le législateur : les actions de Tun sont infâmes; les constitutions civiles du second sont presque toujours libérales et humaines. C'est que dans les uns, ils obéissaient à leur génie particulier, et dans les autres, à Tesprit général des Religions transformées par les stoïciens. Quelle singulière préoccupation pour les misérables et les faibles chez ces hommes gorgés de sang I Ce sont leurs mains exécrables qui corrigent ce qu'il y a de barbare dans l'ancienne famille patricienne. C'est par leurs édits * que sont relevés l'affranchi, la femme, le mineur, l'esclave. Combien de fois a été répété sous leurs règnes, ce root de Tun d'entre eux : a Permettez que je nourrisse la plèbe. Le proscripteur Octave assure la liberté, la dignité des femmes ; c'est Tibère^ qui établit, au nom de l'État, le crédit foncier ' sans intérêt. Néron rend la justice gratuite*, et propose d'abolir les impôts, a présent le plus beau, dit Tacite, qu'il « pût faire à l'univers. » C'est lui qui réprime le droit de la lance contre les pauvres; il prend en main contre la noblesse la cause des affranchis, c'est-à-dire, de presque
* Gaius, Instit., p. 76.
* Fadâque mutuandi copia sine usuris. (Tacit., Ann.y VI, t7.)
^ Publiée manificentiam bis omninè ezbibuit. Proposito millies seatertio gratuite in triennii tempus. (Sueton., Tiber.^ 48.)
^ Hercedem pro subselliis nuUam omninô darent, pnebente aerario fsytk" tuita. (Sueton., iV^-fl, 47.)
388 LES RELIGIONS ROHAIICËS.
tout le inonde. Doraitien leur assure Fégalité avec les chevaliers. Quel est celui qui rend inviolable la vie de Tcsdave ^ autant que la vie de Thomme libre? Qui défend le principe d'égalité contre le privilège, Tesprit novateur ' contre l'esprit de routine? C'est l'imbécile Claude. Où l'époux de Messaline a-t-il puisé cette commisération toute nouvelle pour la mère' privée de sesenrants? Adrien, Commode, Alexandre, protègent l'esclave contre la prostitution, contre l'abandon, et même contre l'injure; c'est déjà presque un homme. Quel est le nom <iui se trouve au bas de ce rescrit magnanime : a Si tu as donné la li- « bertéà qui tu ne la devais pas, tu comprends que tu ne a peux la reprendre. » C'est le commencement de Garacalla. Plus tard, il s'indigne à l'idée de la peine des fers à perpétuité, dans une société d'hommes libres*; il finit par dépasser les Gracques en donnant l'égalité sociale à tous ceux qui sont dans le monde romcùn % c'est-à-dire à presque toute la terre : tant est grande la puissance d'un dogme nouveau dès qu'il commence à pénétrer les institutions sociales; les monstres mêmes y obéissent.
Comme des éléments aveugles, l'eau, le feu, la vapeur condensée, servent de nos jours à l'alliance des peuples, et font une œuvre que souvent la conscience humaine abandonne ; de même, sous l'Empire, on vit des puissances effrénées consommer les réformes sociales, et les plus grands ennemis du genre humain achever, malgré eux, l'œuvre des plus sages philosophes.
^ Qu6d si quis necare quem mallet, quam exponere, cœdis crimine teneri. (Sucton., Claud., 25.)
* Tacit., Ann., XI, 94.
^ Matri ad aolatium liberorum aœissorum.
* Incredibile est quod allegas liberum hominem ut vmculis pcrpetuis contiiieretur, esse damnatum. [Cod., tit. xlvii, 6.)
* In orbe romano qui siint. (Ulpicn, Digest», lit. v^ 17.)
LbiS CÉSARS. FIN DE LA CITÉ ANTIQUE. 3B9
Ces tyrans qui paraissent aliénés ont les mains liées par nne force qu'ils ne connaissent pas ; ils ne peuvent subsister un moment qu'à la condition de s'abandonner au courant des choses noù Telles^ et d'entraîner en passant tout ce qui reste des tyrannies de la société patricienne. Car ce ssont eux qui détruisent ou qui ruinent le privilège do père sur le fils, de l'homme sur la femme, du noble sur le plébéien, du plébéien sur l'étranger, de Rome sur les Latins, des Latins sur les Italiotes, des Italioles sur les provinciaux, des provinciaux sur lés Déditices, de la Cité sur les Colonies, des Patrons sur les Aflranchis, de la Propriété romaine sur la propriété provinciale, du vieux Droit quiritain sur TËquité naturelle. Après cela, que reste-t^il des inégalités sociales, des embûches juridicpies de l'ancienne société? Où Caton pourrait-il reconnaître la Rome implacable de son temps? Sans le savoir, ces ouvriers aveugles ont élevé la Cité universelle des stoïciens.
Tel est le spectacle que donne le Droit romain. Le Principe d'égalité sociale, sous la forme païenne du stoïcisme^ s'organise dans la Loi, en dépit du législateur lui-même. La Conscience humaine semble n'être pour rien dans ce travail, et la justice descendre dans les institutions civiles, comme nne géométrie sacrée. Cette force indomptable, qui éclate, pour ainsi dire^ d'elle-même, et à laquelle se plient en esclaves les Empereurs, sansjamais songer même à la contrarier, est le dernier miracle de l'antiquité. Parcourez une à une leurs constitutions, c'est à peine si vous découvrez une différence entre les Marc-Aurèle et les fléliogabale. Tous sont asservis à une sorte de mathématique du Droit, qui se poursuit impassible d^ règne en règne, et les enchaîne également au même niveau. Une Société se recueille avant de disparaître pour laisser au monde un testament de justice qui le régit encore. .Vous drriez que
302 LES RfiLLGKMfS ROMAINES.
toute (fuesticm politique, il se trouva que Von avait détrait l'ancienne Cité, qu'on en avait élevé une nouvelle, qu'on avait fait d'excellentes lois, niais qu'il n'y avait plus personne dans l'État à qui les appliquer.
Il me semble que cette histoire peut sç résumer ainsi. Quand la lutte se prolonge trop loi^temps, il arrive que Umt ce que l'homme est obligé de faire- pour réussir le déprave; en sorte que bien souvent, lorsqu'il achève de vaincre, il a cessé d'être digne de la victoire : témoin la Démocratie romaine. Royauté, aristocratie, plèbe, sénat, république, empire, tout semblait ne servir qu'à l'établissement de l'égalité, dé l'unité sociale, qui éclate, au dernier moment, avec une puissance invincible. Le char est alors si bien lancé, qu'il arrive au but sans qu'on puisse en faire honneur à personne. Il va, il se prédpite à travers des générations maudites, poussé par la seule foroe des idées; quand à la fin il touche au but, il n'y a plus personne dans l'Empire pour profiter de ces lois. Un monde nouveau survient qui en hérite.
Il ccliappe à Velléius Patcrculus , dans ses hymnes à Tibère, des choses qui montrent à nu quelles étaient les illusions des classes élevées. Elles couraient au-devant de la servitude de l'Empire, parce qu'elles en attendaient le rétablissement des privilèges de la noblesse et du sénat, la restauration des anciennes formes aristocratiques et de tout le vieil ordre de choses^; et ces familles devaient, au contraire, être exterminées jusqu'à la dernière par le sys* lème impérial. Elles s'agenouillent devant le prince, qui leur promet la paix dans la jouissance du passé. Au lieu de tous les biens espérés, elles reçoivent le fer dans la gorge.
' Rcstltuta senatul majestjs, iinpcrium ma^isliMluuin ad pristinum redacliun modiim, prisca illa et antiqna reipiiblicuc (orm i rcvocala. (Vcil. Palerc., p. 249.)
LES GÉSAR& ¥iH m U CITÉ ANTIQUE. 305
De tous les préfets que l'on attribue à Catiiina, incendie de Bome^ proscriplio|B des riches^ meurtre de la noblesse, anéantiâsement de toute supériorité sociale , il n'en est point qui n'ait été repris par Vun des Empereurs. La consptratioft eovÉre TaBcien ordre de choses s'était d'àberd oacltée *■ i^ous les aigles de Marius. Elle se consommé par les Ccàars; la vieille société périt ainsi par les mains appelées à la saurer.
Unité des Dieux par le Stoïcisme; uniité du monde social par les Empereurs : la cité patine ne pouvait aller plus loin.
La conscience flétrie et le droit adoré, cela pouvaitHl être l'état permanent et la religion du genre humain? Dans ia justice de.ces hommes injustes, il y avait une monstruosité par où le monde ancien devait périr; c'était chez lui le défaut de la cuirasse.
Julien, Symmaque, Zozime, ont vu clairement que la société antique était perdue si l'on renversait les Dieux; mais ils n'ont pas vu que ces mêmes Dieux étaient hors d'état de la soutenir plus longtemps. C'était un édifice qui n'avait plus de base, et qui a croulé dès qu'on a voulu changer ses assises. La plus grande épreuve pour une société est de passer d'une Religion à une autre; la sodéfé antique a disparu dans cet dffort. . Sitôt qu'Arcadius et Honorius eurent ordonné la destruction des monuments païens*, on entendit les esprits du Paganisme s'enfuir, et l'Empire romain s'engloutit avec les fondements du dernier temple.
La multitude de nationalités hostiles les unes aux autres, dont se formait l'ancienne Cité, n'avait pour lien mo-
* SaU., CaïU., m,
* Cad. Theod. ^ Voyez mon iiilroduciion aax Œuvres de Mamix. Ia Révolution religieuse au dix-neuviètne siècle. Bruxelles, 1857.
39é Lies 'ttKLlOlOHS HOMAJMfiS.
rai que l'aUiaiiee des Dieux. Dès qfne ee Ken fiU rompu, le faisceau se. brisa. Le Paganisnœ disparu, il se fit nn vide immense dans l'Empire; les Bari»res n'eurent gij^re que la peine d'y erttrec.
= Qttand ils furent €hréliens, cek les iéîé hvl k leun^ôse. Leur religion nauveUie ne iîit longtenkps que la eondafish nation dé l'anèiennâ. 11^ ne îse présentèrent* plus «ommp alliés, ni comme suppliants pour demaBder dès tevresrj jk m fireni leur p^rt dajss le nduvéàu droit des gens, iiesl^idir^e qu'ils entrèrent sur.ks terres r^^maiaes, comme dsiMs» un monde qui leur appartenait. Tandisque ce qui restait de païi^s éUMt désespéré ', plusieurs des Barbares orurenl qu'ils étaient les exécuteurs «d'unamissioa de irengeande céleste contre l'ancien eulle; ils s'appeLàrenileMÀ»*^» de Dieu et se mirmt à renverser les tenatples, en épargnant las Eglises'. Ceux-là pensèrent qu^ils arrivjaieatidesextmnadiÉés de l'univers piour décider la vieloire divine. (le rdl une force morale incomparable; elte donna aux dernières irrupticirns l'énergie d'ujie Révolution' de la nature.^ Après avoir essaye de tous les Dieux de l'univers, Romefilt renversée par le seul qu'elle avait oublié d'évoquée, dans ie sac de Jérusalem.
De même que chaque province de Tantiguhé a porté dans le Christianisme nn esprit pifftienlier, TOrient le culte de rincarnatioti) k Grèce le Platonisme, il est. arrivé que Rome y a porté avec l'esprit d'Unité, la Religion de la Peur, attachée à ses murailles. Dès les. premiers temps des Empereurs, on avait vu ' le Sénat, érigé en conckive, décider souverainement en matière de Religion, entre
* Zoziiii., Hiit.ratn,, I, i; U.
^ Nec locis saiioloruin in aliquo peiiitûs iiijui'iaiii iiTugai'i patiuntur. (Jornandes, iU Reàm geticiSt XX, XXX.) . 5 Tacil., Mtt. ni, p. 62».