‹ Œuvres ComplètesChapitre 15 sur 57 · XXXVJ NOTICE · texte numérisé non relu

XXXVJ NOTICE

entre les animaux et le roi de la nature *. Je suis frappé comme eux des conséquences funestes qui résulteraient d'une doctrine selon laquelle il n'y aurait entre les facultés des bêtes et celles de l'homme qu'une différence de degré. Mais, d'un autre côté, ma conscience répugne à voir de purs automates dans des êtres qui manifestent à mes yeux tant d'effets si analogues à ceux que mes propres facultés produisent, dans des êtres que je vois jouir et souffrir, espérer et craindre, discerner, et je dirai presque délibérer et choisir*.

Deux choses seulement ont ici pour moi toute l'autorité de l'évidence, parce que l'une est un fait, et que l'autre m'est enseignée par la raison et par la religion. La première, c'est que la parole est refusée aux bêtes; \dL parole^ car il est visible, comme le prouve Condillac, que chaque espèce a un langage qui lui est propre, mais un langage insuffisant pour lier les individus entre eux^ aussi borné que leurs besoins, aussi stérile que leur réflexion. Cet admirable instrument et de communi* cation et d'observation manquant aux animaux, il est évident qu'ils sont par cette privation seule doublement au-dessous de l'homme.

La seconde vérité dont je suis convaincu, et dont

' F, M. de Bonald » tome viii.

* Le chien qui a perdu son maitre, et que je vcns s'arrêter, puis s'ayancer un peu d'un côté, passer de l'autre, retourner, revenir, et s'élancer enfin dans une route qu'il suit uniquementy agît-il en automate y même en automate sentant? N'y a-t-il p^s dans celte hésitation et ce dernier mouvement autre chose que sentir?

SUR CONBILLAC. XXX vij

la première est une conséquence, c'est que la destinée de rhomme est d'une nature in6niment supérieure à celle des bêtes, ou même que les bêtes, dqnt l'âme est mortelle, ne peuvent attendre aucune destinée. La loi morale, les étemelles vérités leur sont cachées; elles n'ont point de devoirs à remplir, mais seulement le plaisir à rechercher. Elles naissent parfaites, ou flutot^nieSy selon les paroles du philosophe que je citais tout à l'heure; l'homme naît perfectible, parce qu'il a une loi qui l'oblige, et qu'il est libre de la suivre ou de la négliger : il ne m'en faut pas davantage. Des êtres qui ne connaissent ni parole , ni société, ni moralité, ne peuvent, sans un délire absurde, être assimilés, même de loin, à la plus noble des créatures.

Mais si je vais plus avant, si je cherche k m'expiiquer les facultés des animaux, à marquer avec précision en quoi elles différent des nôtres, à descendre en eux comme je descends en moi-même, je me plonge dans d'inextricables difficultés, parce qUe je tente l'impossible. ^

Avec les restrictions que Je propose, et en laissant décote ce qui, dans l'ouvrage de Condillac, se rattache immédiatement aux principes du Traité des sensations j je crois que le Traité des animaux est un des livres les plus judicieux sur un des sujets les plus ingrats que puisse aborder la philosophie. Je crois y remarquer des erreurs, mais j'y trouve plus de lumière que dans les autres écrits oii la même question ^st agitée. *

Cette question, au reste, est plutôt curieuse qu'im-

xxxyiij ïîofiCE

po^^tantf^et c'est ui^e réflej^jpn propre ^ nous Gonsolçr de notre iguorauce, qu'un problème insoluble soit yn problème à peu près indifférent ^

J'ai dit que le dessein de répqndre à uw calomnie ét^^t'ce qui ay^it dicté à Go^dillaç $oii Ti^ié' des animaux. La vengeance ^tsjit légitime; il n^aurail pas d\i peut-êfrp l'fxercef avec taiit 4^ hauteur. L'ironie \pqrdante^ Ip. $£|^pas^\e iq^^Uai^t. ^t aipet viennent trop souyei^t se fnêlef à ses ^$ivçs pb^^rvations. Ce q^est pas. que la satire n^.spil pï^rtput vive et îng^nipiis^ ; aiai^ plf4s/4p ^Iw^ f i^l convenu à réorivain q^i vouait défeifdjT^ la vérirè-

En 1768, Condillac, déjà p^embr^ç !d? ratadémie roiyale des sciences. et belles -l^ittr^ de'P'fUSse, fut nommé à l'académie française, à la place de l'abbé d'piivet. Son discours de réceptiqu renferme quelques yijes utiles sur le goyit. Qn remai^qua que dans Is^ milite il ne parut plus ^ux s.4f^pçe$.

Il ajouta^ en l'j']^^ à ç^ renommée et à ses titres philosophiques, lorsqu'il liyra à l'impression ^lusieuirs ouvrages intéressans, qu'une situation nx^uV^Ue lui ayait dojané Iteu^ piédif^r çt d? f^^^feotiOnner en sj|ence. VEst^sai sur Vqrig\ne^ d^s çof^naisific^if^e^ avait annoncé un esprit pén^tran^, et bfibile À {HVldei: les prufondei^rs de l'ame huipai^pie. IJq tf 1 hôn^me parut prppre «^ enseig|[ier le^ connaiss^anç^^ qu'il sepiblait prendre à leur berceau e^ conduire daps tous leur^

' 11 serait assez piquant de présenter, çn forme de questions à résoudre, les principales difficultés qui naissent de Texamen de ce problème. Il y aurait de quoi exercer longtemps les philosophes.

SUR GONDILLAC. , XXXIX

progrès. Sa méthpde, sûre e% lumîlieuse, dont TinsufBsance n'était pas remarc^uée , promettait au disciple qqi lui serait confié une instruction positive. Il fut nommé précepteur de Tinfant, duc de Parme, peti^fils de Loyis XY <• Le cours d'étude qu'il composa pour son r^yal élève justifia cette confiance. Condillac ne. perd pas une pccasioq de rappeler au prince les vérités les plus propres à former son esprit et spn cœur. S'il lui apprend à se défier des faux raisonqemens, il ne le pnet pas pioins e,n garde cpntre la flatterie, et jamais ses conseils ne sput empreints d'une affectation pédantescjue ou d'une vaine exagération.

On se souvient que Taqalise parait à Condillac la seule méthode d'enseignement aussi-bien que de découverte, et que cette opipipn exclusive çst fondée sur un principe jus1;ç en lui-n^ême| npiais susceptible de diverses applications. IlfautfcUre troui^er aux autres ce q^'çn leur çiueigne^ voilà le principe; je ne répéterai pas; que, ppur l'appUqueri l'observation, qui enveloppe l'an^li^e çt |a synthèse, me semble préférable à Tanali^e- Cpndillaç fut fidèle à son système , et les divers, o^vjrsiges qi^j cpnppoiiept le Cours d'étude nous le inont^e^t atten^jf ^ qondi^ire son disciple des détails les plus simples aux notions composées, des parties à l'epsemble, du cpnqu à l'inconnu.

Cest ouvrages sont i^n uirt de penser^ un ^rf de

' Le prince de Parme, Dom Ferdinand, qu'il fut chargé d'instruire, commença à régner en 1765. La cour d'Espagne s'opposa, en 1775, à la publication des ouvrages dont je vais parler. Cependant il en avait circulé beaucoup d'exemplaires , et, en 1782, on en fit une édition à Deux-Ponts,

raisonnery un uirt (décrire, une Grammaire ^ une Histoire générale des hommes et des empires.

^JJjàrt de penser contient peu de vues nouvelles. C'est une explication claire et complète de plusieurs passages fondamentaux de V Essai sur les connaissances humaines* CondiUac y établit que tout ce que nous pouvons connaître nous est connu par la sensation; c^w nos besoins développent et étendent nos connaissances* Nos sens ne nous trompent pas; ce sont les faux jugemens qui nous trompent. La puissance de la liaison des idées, la nécessité des signes du langage , et leurs effets multipliés, sont examinés ici sous toutes les faces, et élevés au rang des vérités d'expérience] Après nous avoir éclairés sur l'action de nos facultés, le philosophe nous enseigne les moyens d'acquérir des connaissances solides. Il voit dans l'habitude d'employer les expressions sans' en avoir déterminé les idées, la source unique de nos erreurs, et prépare ainsi de loin une assertion hardie, qu'il offrira plus tard à la méditation, savoir, qu'une science perfectionnée n'est autre chose qu'une langue bien faite. Comme il a i^ndiqué le mal, il propose le remède; il nous apprend à conduire notre réflexion en nous observant nous-mêmes, à lier nos idées dans l'ordre de leur génération % et à les mettre sous des expressions toujours précises, pour leur conserver aussi une inaltérable précision.

* Nous n'admettons pas cet ordre tel qu'il l'explique \ mais^ autbnd, il n'en est pas moins vrai que les idées doivent, pour être distinctes , se lier dans Tordre de leur génération. Que

SUR CONDILLAC. xlj

[a Si Dieu nous 3i condamnés à Fignorance^ dit Condillac dans Vjârt de raisonner^ il ne nous a pas condamnés a V erreur. » Ces paroles, belles et consolantes, renferment la pensée de son ouvrage et en marquent l'esprit. Pour ne pas tomber dans ces er« reurs auxquelles nous sommes exposés, mais non condamnés sans retour, gardons-nous de porter ambitieusement nos regards sur ce que Dieu cache à notre ignorance, ne cherchons pas à pénétrer la nature des choses ; un tel examen ne nous donnerait que des idées vagues , qui, vainement comparées entre elles , fourniraient à leur tour de très • vagues raisonnemensJRien ne me paraît plus judicieux que cette pensée ; mais Condillac lui donne trop d'extension , et je ne le trouve pas assez juste envers les philosophes des autres écoles. Il lui semble toujours que ceux qui parlent A^étres et de substances^ affirment que les êtres et les substances leur sont essen* tiellement connus. Il se trompe. Sans doute les scolastiques, à qui appartenaient tous les genres de ridicule, prétendaient étudier et approfondir les entités; mais Descartes , par exemple, est si loin de Topinion combattue par son adversaire , qu'il se déclare l'ennemi de ce qu'il nomme justement un fatras digne de pitié'.

IJjirt de raisonner renferme peu de préceptes ,

l'on aille du principe aux conséquences, ou des détails aux résultats, le précepte est le niéme.

^ Lettres f tome ii, page 477-

xUj NOTICE

et un grand nombre d'applications tirées des sciences physique^ et ma^hçoic^^ques. On y ql^jBrçherait y^^inement le^ fipirpie^ ç^p^j^us^s et supei^Bçif^llie^ du ^yllogism^ et de l'entliyn^ème. Coifdil|f(c p^pçe jusqu'au raisonnement, ^ ne s,'grrête pjiç à la surface Qj distinguff trpis sortes d'évidences : cçlle d^ raîsqn , ç^lie de sentifnen^ çt celle ^q fijiit. Ifi (Jéfuii^jpn qi^f'il iovpe de la prpinîèrç ^t juf te ^t profpndç : ç'^st, dit -il, r^^/fç.J&çi effçt, lqr§qu'on raiçoflpe^ iie. Irw^forinet*on pas xjjXi^ prpp9isftion pren)jè|re en piroposition tqiitej^ i^^nt^qi^gs^ ^t entre elles et à ç^]\^ qui commence Isisiérie, ppur arriver ^ un^ çpnc}^sion qui f|'^t çilp'^jx^pm& que cette propositjpn prpmièr^ §qus iipe fprmç nouvelije? }1 §igns\le d^ çrreur^ qù peut pous jet^r ré^ks^.nc^(lç sefttifnçfit^ qu'i\ définit le sen- ^Hn^J^^f(^.f ou nffi\fo-nfiéy qiCon a cie choses réelles o^éffpgtfm^^Si ^pfi^) r^pp^PÇhf'i^l^ l'évidence dç ffiit à^ ç^Iq d^ F^is(?n, iJi prouve, qu'elles dqiven| ^e prêt^ un inutuçi secours. J^ con/eptures^ ou Iç d^gréde c^âi^(((e le p]u^ élçiga^ 4^ Vévidet}çe^ dont il procfem^.l'unUté fit luêfue la nécessité flans c^rtaiuç ça^, Çt l'^wlpgi^ ou la eh^^ne qui s^çtend depuis les çonjecfw^JiJHsqit'h Vèyidmoe^ lui fourpi^spu^ d'iieureux dévf[}oppemeHs , toujours soutenus par U p^sence d'une multitude d'exemples directs et içrçpu^ahlei^

llp plnlospphe dont l'esprit ^ quelque yjgueur n'appuie jamais ses théories sur de nombreux principe$ ; il est nature) mem^ ^^ cherche ^ fai^ç tout dériver d'un seul principe; et Ja vérUé, qui ^'sfiune^ ne peut guère animer un système dont la loi n^est pas l'unité. C'est donc exprimer un reproche vide de sens,

SUR GONDILLAC. xUîj

que de blâmer Xespi^t de système ; cet e^rit mènera souvent à l'erreur, msà^ il n'a$t pas d'autre voie paup chercher la vérité. !Ne soyons pas surpris de retrouver dans la Qrûunmaire de CondiUac lés axiomes fondam^t^ux de ^ dqptrine, 6t féI^;itQiia*}e d'avoir s\x en dédi^ire 4es pop^éq^^nçe^ si fécax3^es.

On ne peut appeler cet ouvrage Une Grammmre général^ , d^ns le se^s qu'on attapbf ordinairement à pe ^lat. La. seç^dç ps^rtie ^ppleja^ent , où Coridilko passe efi revuç \^, él4pf^ep§ dy d^spQurs ^ en souuiial les rapports aux lois de l'analogie , a le mêinf objet Q^Q \^ Gj[^qfnvafi,i;re^ ^\\,^ ^^rofe^ ; mais dans une premièifç p£)r^e, biei^ plu^ ipippriante, hien* pius riohe en instfqçtiw, il établit \^ pirûftcipes iftétaphysiques suf lesqviels^ rppqse ta formatian du langage. Ici , pivs qup flairs tqHç se^ écrits, Cjondillaç apprécie. efc^éaeloppq par ynç dflçi^ ana)ise lea Sjewioea que le langage rei^ ^ l'esprit humain^ Ufs^it valoir Saittement ce^tç prqpqsitipn, qu'il a^r^ndu^ célèbre : £âJ langues ne sont que des méthodes amlitiqu^^Qn reconnaît!, aprè^ }a l^pti^re de ses^ ^^pell^na chapitres! à œ âujet , qitp, sa^ le langage, les idée^ ooexisteraient âtmuUan néinent ^ai^^ l'^^prit ; ; ^p^s il'auripn;! pof ni de conin^i^^^pes„ parce quç noUs n'auriotis aucup ipoyen d'çp i[})sj^|iguer . et d'en reopnnailrf les élaakei|s, iCt no^ faqvilt^s fraient: prompiement arrêtées dans leur action , pa^tP^. qq'^lles n'omit leur plejn éxericfce quei pac U liaj(sqn dP$l idp^s, et que la liaison des idée&n#i s'qpèç? ^uc parles signes* /

Qpuaidéré comme moyen dfe co4nmuniflation entre^ les horninçs, le langage sert à exposer successivepienf

xliv NOTICE

aux autres les idées qui sont simultanées dans notre esprit ; or , il est évident qu'avant de les analiser pour les autres à l'aide des mots, il faut que par le même moyen nous les analisions pour nous-ônêmes , et qu'ainsi le premier et le principal fruit du langage n'est pas le fait qu'on avait remarqué avant Condillac, mais celui qu'il a découvert.

Une analise plus ou moins régulière des idées est donc le caractère des langues, et plus une langue se composera de simples et exactes analises , plus elle aura de perfection.

A ces idées justes, mais incomplètes, ajoutons un complément nécessaire. Les langues sont des méthodes analitiquesy mais aussi des méthodes synthétiques\ car tantôt elles nous servent à nommer des détails que nous lions ensuite par un nom collectif, tantôt des idées générales et simples dont nous déduisons des conséquences , nommées à leur tour. Nous sommes donc en droit de dire que les langues sont des méthodes d^obseivation.

Une seule partie de cet utile ouvrage manque de la précision et de la certitude qui en sont les traits distinctifs : préoccupé de ses idées sur l'origine du langage , Condillac s'abandonne encore aux conjectures pour deviner l'ordre dans lequel on a pu inventer les mots ;. il eut été plus simple et plus digne d'un philosophe de promener ses regards seulement sur le mécanisme des langues , tel qu'il s'offre à l'observation, pour y saisir les rapports qui l'assujettissent à une loi commune, et les anomalies qui l'en écartent quelquefois. Condillac est loin de négliger cet exa^

SUB COUDILLAG. xlv

men ; mais il eut mieux valu, ce me semble, qu'un tel enchaînement de vérités ne laissât aucune place au caprice des hypothèses.

Si nous prenions à la rigueur une phrase que je trouve dans \Art décrire^ nous condamnerions ce traité sur la parole même de son auteur. Bien , dit Condillac, n^est plus contraire au goût que V esprit philosophique; c^ est une vérité qui nC échappe. Fontenelle, à sa place , n'aurait eu garde de laisser échapper une telle vérité. Je sais qu'il ne parle que d'un abus de Tanalise dans ce qui touche aux matières de goût, et que même alors il se donne pour le partisan décidé d'une analise contenue dans de justes bornes; mais ces bornes, ne craignons pas de le dire, il lésa lui-même franchies; et, si l'on peut recueillir de son u^r/ £3?'ecn>;g des principes généraux pleins de justesse et d'étendue, on n'y trouve peut-être ni une idée assez complète des qualités du style, ni une assez grande variété de conseils, ni surtout une juste application des préceptes.

Presque toutes les critiques qu'il fait de Boileau et de La Bruyère, et il y en a un grand nombre, sont minutieuses ou exagérées. Il serait impossible d'écrire, et surtout d'écrire en vers, s'il fallait subir toutes les entraves qu'il veut imposer à l'imagination. Plus heureux dans les réflexions que dans les exemples , il me paraît cependant pécher par la base, qui est ici encore le principe de la liaison des idées.

Assurément lorsqu'on ne veut qu'exprimer sa pensée sans obscurité et sans embarras, il suffit d'établir entre les idées la plus grande liaison possible. En ce

xlvj JTOTICÎE

sens Gondillac a. raison de soutenir que sa règle ne souffre aucune exception , et tout ce qu'il dit de la netteté dix style repose sur un fondement solide; mais il veut expliquer le caractère du style comme il en explique la tietteté, et cette prétention me semble trbp exclusive.

Dans les ouvrages où Ton ne s'adresse qti'à la raison , qu'aurait-on de mieux à faire que de lier scrupuleusement toutes ses idées? Cest uhe mérité qui n'a besoin d'aucune preuve; mais il est d'autres ouvrages qui intéressent l'imagination ou les passïons. Lorsque Pindare s'abandohne à sol» génie impétueux, et attaque audacieusement plusieurs sujets à là fois , ce beau désordre^ qui est un effet de Vart^ s'accômodera-t-il de la plus grande jiàisoh des idées? l^uand je veux rendre avec force une passion violente , les fureurs de ramôur, ou les égartsmens de la douleur, est-il vrai que je doive m'occUper avaM tout de subordonner mes idées les uneâ aux autres dans Tordre de leur génération ? Elles naissent alors danis uil désordre que je dois conserver , soiis peine d'être froid et ridicule. S'il fallait toujours et uniquement lier ses idées le plus possible, on devrait se défendre la suppression de tous les intermédiaires , et combien de fois l'ellipse, je ne dis pas de mots seulement, mais d'idées 4 n'est -elle pas du plus juste et du plu^ heureux effet! J'avoue qu'il doit toujours y avoir au fond de la pensée un lien commun qui unisse tous les détails : ce lien est le sentiment même qui lesr inspire ; mais il n'est pas nécessaire qu'il soit toujours extérieur.

SUR CONDILLAC. Xlvij

Il est difficile de donnet' quelque précepte à la fois général et positif pour un art dont les objets sont indéfinis, tandis que lui-mêtiie est simple dahs sa nature. Bien écrite est toujours bien écrire ; mais que de manières d'écrire bien! Tout ce qu'on oserait dire sans se compromettre , c'est que l'écrivain , avant de prendre la pluihe, doit fe'être pénétré profondément de son sujet: précepte vague, sans doute, seul applicable cependant, et dont tot^S les autres ne peuvent être que des conséquences ; précepte qu'on ne reconnaît que comme une vérité, et dont il faudrait faire un principe, et qui, bien compris, rédtiirait en poussière tant de Vaines arguties des rhéteurs

L*écrîvaîn pénétré de son sujet suivrait religieu-» sèment les règles de Condillac, s'il compo$ait un ouvrage de mathématiques, de philosophie, un ouvrage didactique en général; il répandrait des sentimens vrais et profonds, il ferait éclater de vives et sublimes imagés, s'il était poète ou orateur.

Qu'il me soit permis d'engager ceux qui approuveraient le principe unique de Condillac, à essayer d'y retrouver sans effort tous les préceptes qui peûTént former un éci'ivaîn. Ils verront peut - être qpLie, p2it un louable amour de l'unité et de la simplicité , ce philosophe a transformé la liaison des idées eti toutes les qualités du âtyle, comme il a transformé la ^nsàtion en toutes les facultés de 1 amfc; mais que, dans l'un et l'autre cas, il a indiqué une vérité importante, sans consacrer un principe universel.

Serait -il sans intérêt d'appliquer ces réflexions à l'auteur lui-même? de rappeler que, dans tous ses

xlviij JfOTIGE

traités de métaphysique, plus attentif que le vulgaire des écrivains à lier intimement ses idées entre elles j il doit à cette religieuse attention la plupart des avantages qu'il a sur eux, et de le montrer ensuite composant d'après la même méthode , mais peut - être avec moins de bonheur, dans un genre oii Ton est accoutumé à chercher des mérites divers ?

On voit que je veux parler de V Histoire générale des hommes et des empires. S'il est vrai que peindre et instruire soient les deux devoirs de rhistorien, Condillac remplit le second dans toute son étendue , mais il ne songe pas même au premier. Il est impossible de mettre plus de gravité et de bon sens à expliquer les effets par leurs causes, sans créer des causes pour avoir le plaisir d'expliquer des effets ; on ne peut ramener les lecteurs avec plus de constance à ce qui mérite l'attention des esprits sérieux , aux vues morales, politiques, législatives. C'est l'ouvrage d'un philosophe qui ne trouve dans les faits qu'une occasion de méditer sur l'homme et les hommes, qui rêve quelquefois et par calcul, mais qui, plus souvent, laisse après lui une trace lumineuse de vérité : mais ne cherchons à^XHistoire générale aucun de ces tableaux échappés à la main des Tite - Live ou des Tacite; lisons-la comme elle a dû être composée ; étudions-y de sang-froid les hautes leçons de la philosophie, et ne nous flattons pas d'y trouver l'éloquence de l'imagination et du cœur.

Ce serait résoudre aujourd'hui un beau problème, que d'allier dans l'histoire deux qualités jugées souvent incompatibles, la fidélité vivante des peintures.

SUR COITDILLAC. XLIX

«t i'aust^e profondeur des méditations ; d'être à la fois, si je puis rapprocher des temps aussi divers, Hume et Tite-Live, je pouvais dire en un seul mot, d'être Tacite, Les historiens anciens , a-t-on avancé quelquefois, ne songeaient qu'à peindre; les modernes ne savent que raisonner. Il faut restreindre la première de ces remarques; mais il est vrai pourtant que ces grands peintres de l'antiquité ignoraient presque l'usage de nos dissertations modernes. La seconde remarque souffre moins de restrictions, et l^s grands historiens de l'Angleterre et de 4'Italie ne sont que de profonds penseurs '. Espérons que la Frahce ajoutera enfin à tant d'autres gloires celle de perfectionner cette noble étude, et qu'il sortira de son sein des hommes également habiles à retracer les faits avec chaleur et énergie, et à les agrandir par la conte/nplation des idées qui , dans chaque ' siècle et d|ins chaque empire , à Tinsu quelquefois de ceux nlêine qu'elles dominent, font les révolutions lentes et soudaines, élèvent et renversent les puissances, les doctrines, tes préjugés;

\J Histoire gétiêroch ferme la liste des ouvrages composés par Condillac pour le prince son élève. Avant de la lui faire méditer, il avait engagé Tabbé de Mably, son frère, à écrire quelques reflexions préliminaires sur l'Esprit des Études historiques. Mably, publiciste vulgaire et écrivain monotone, mais homme

' La France possède déjà un petit nombre d'écrivains qui travaillent à réconcilier dans l'histoire l'imagination et la raison. Nommer M. Charles Lacretelle, c'est prouver que nous avons plus que des espérances.

L voncE

instruit et plein de droiture , fit à cette oocanoD le traité qui porte le titre i^ Études de V Histoire. Il y établit quelques vérités assez communes dans un style qui nVst pas sans chaleur, et prêche gravement an prince de Parme'les vertus de J^cédémone. G>ndiUac se servit de cet ouvrage ; mais il est à croire que , dans ses leçons, il en corrigea la rudesse républicaine , habitué comme il était à enseigner ses plus sévères maximes dans le langage de la plus décente morlération '.

Je n oublierai pas ici un trait qui honore Tinstituteur, et prouve rattachement désintéressé qu'il avait voué à son jeune élève. Celui • ci fïil inoculé par le célèbre Tronchin, et Tépreuve ne fut pas sans péril. Condiltac, avec une touchante sollicitude, prodigua au prince des soins vraiment paternels. Il gagna même la petite vérole en le soignant; et Jean- Jacques disait à cette occasion, que l'abbé de Condillac eût mérité les honneurs rendus au médecin, puisqu'il s'était exposé davantage.

Quand cette éducation importante est achevée, Condillac fait tourner encore son loisir au profit de la science; et, en J776, un an après la publication du Cours d'étude » il donne un ouvrage d'Économie politique intitulé : Du Commerceetdu Gouvernement^ considérés relativement Vun a Vautre. On apprend par le titre que l'auteur avait été nommé membre de la Société royale d'Agriculture d'Orléans.

' Je parle ici du mode d'enseignement , car il est amei* dan» la poli^mique.

SUR CONDILLAC. Ll

Un homme dont les connaissances dans cette partie sont vastes, et dont les ouvrages font autorité, M. Say, n'a pas craint de dire que Gondiliac ne possède point sa matière, et qu'il met un babil ingénieux à la place des vues positives. Je pourrpis soumettre quelques réflexions aux lumières de cet écrivain.

D'abord j'avoue que Condillac tombe ici, comme cela lui est arrivé ailleurs, dans une aberration de méthode. Philosophe analitique, au lieu d'analiser les faits qui doivent frapper sa vue , il crée des hypothèses et décompose ce qu'il a créé. Il commence ses recherches par dire : Supposons une peuplade , comm€f il a dit autre part : Supposons une statue; et M. Say remarque bien que l'économie politique n'est devenue une science qu'en devenant une science d'observation '.

Je conviens aussi que la dernière partie n'est guère qu'i^/ï babil ingénieux j et j'abandonne la monarchie des Troyens à la juste censure de ses adversaires. Mais on peut dire, en faveur de Condillac, que dans un moment où les sectateurs enthousiastes du médecin Quesnay, homme célèbre y dit le baron de Grimm, dont on oublie toujours le nom, défendaient opiniâtrement sa doctrine, il s'efforça d'éclaircir ces questions difficiles d'après lui-même et avec le secours de son analise. Il* s'élève d^abord une prévention favorable pour celui qui brave tes préjugés

' Discours préliminaire du Traité d Economie politique, par M. Say.

LU jyOTICK

et les clameurs du moment. Mais surtout ne doit-on pas lui savoir gré d'avoir annoncé et éclaircides principes que Smith a eu , sans contredit , la gloire de mettre dans tout leur jour, et cela précisément la même année que Smith publiait V Essai sur la Ri-chessè des Nations ^.

Je citerai seulement le plus important de ces principes, et celui qui peut montrer le mieux que Condillac n'a suivi les opinions d'aucune école. La secte des économistes disait : Matières brutes et richesses sont synonymes : Condillac affirme au contraire quV^ nyade richesses que les valeurs. Ceux à qui la science économique est familière applaudiront à l'homme qui ^ aperçut cette vérité et en comprit l'étendue. Ils penseront peut-être aussi qu'il a eu raison d'en tirer une conséquence éloignée , ou M. Say voit une erreur : c'est que dans V échange ^ où chaque contractant est supposé s'enrichir d'un gain queleonqi^e, on ne donne jamais valeur égale pour valeur égaie. En effet, nos besoins déterminent les valeurs : plus nous jurons besoin d'une chose , plus elle aura de valeur pour nous ; réciproquement, le même objet aura moins de valeur pour celui qui cherche à s'en défaire, qu'un autre objet dont ses besoins l'obligent à se fournir près de nous. Ainsi, dans l'échange, nous, donnons le moins pour le plus, et c'en est la condition nécessaire. Cette simpUcité rigoureuse n'e^^t pas rare dana l'estimable ouvrage dont nous parlons; et l'auteur^

' En 1776V

Page 1