‹ Œuvres ComplètesChapitre 23 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De l^magination , de la contemplatioii et de la mémoire.

§ 17. Le premier effet de Tartitention , Texpérience l'apprend; c'est de faire subsister dans Vespifit, en rabsénce des objéfe, les perceptions

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qu'ils ont occasionées : elles s'y conservent même ordinairement dans le même ordre qu'elles avaient quand les objets étaient présens. Par-là il se forme entre eljes une liaison d'où plusieurs opérations tirent, ainsi que la réminiscenoe , leur origine. La première est l'imagination : elle a lieu quand une perception , par la seule force de la liaison que l'attention a mise entre elle et un objet, se retrace à la vue de cet objet. Quelquefois, par exemple, c'est assez d'entendre le nom d'une chose , pour se la représenter comme si on l'avait sous les yeux.

§ [8. Cependant il ne dépend pas de nous de réveiller toujours les perceptions que nous avons éprouvées. Il y a des occasions où tous nos efforts se bornent à en rappeler le nom, quelques-unes des circonstances qui les ont accompagnées, et une idée abstraite de perception; idée que nous pouvons former à chaque instant , parce que nous ne pensons jamais sans avoir conscience de quelque perception qu'il ne tient qu'à nous de généraliser. Qu'on songe, par exemple, à une fleur dont l'odeur est peu familière ; on s'en rappellera le nom , on se souviendra des circonstances où on l'a vue, on s'en représentera le parfum sous l'idée générale d'une perception qui affecte l'odorat ; mais on ne réveillera pas la perception même. Or, j'appelle mémoire l'opération qui produit cet effet.

§ iQ. Il naît encore une opération de la liaison

DES COimAlSSAirGES HUITAINES. 4^

que Fattention met entre nos idées , c'est la contemplation ; elle consiste à conserver sans interruption la perception , le nom ou les circonstances d'un objet qui vient de disparaître. Par son moyen , nous pouvons continuer à penser à une chose au moment qu'elle cesse d'être présente. On peut à son choix la rapporter à l'imagination ou à la mémoire : à l'imagination , si elle conserve la perception même ; à la mé-» moire, si elle n'en conserve que le nom ou les circonstances.

§ ao. Il est important de bien distinguer le point qui sépare l'imagination de la mémoire. Chacun en jugera par lui-même lorsqu'il verra quel jour cette différence , qui est peut-être trop simple pour paraître essentielle, va répandre sur toute la génération des opérations de l'âme. Jusqu'ici ce que les philosophes ont dit à cette occasion est si confus , qu'on peut souvent appliquer à la mémoire ce qu'ils disent de l'imagination , et à l'imagination ce qu'ils, disent de la mémoire, liocke Élit lui-même consister celle-ci en ce que l'âme a la puissance de réveiller les perceptions qu'elle a déjà eues,. avec un sentiment qui dans ce temps-là la convainc qu'elle les a eues auparavant. Cependant cela n'est point exact, car il est constant qu'on peut fort bien se souvenir d'une perception qu'on n'a pas le pouvoir de réveiller.

Tous les philosophes sont ici tombés dans Ter-

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reur de Locke* Quelques-uns qui prétendent que chaque perception laisse dans l'âme une image d'elle-même, à peu près comme un cachet laisse son empreinte, ne font pas exception : car que serait-K;e que l'image d'une perception qui ne serait pas la perception même ? La méprise , eu cette occasion vient de ce que, &ute d'avoir assez considéré la chose , on a pris pour la per* ception même de l'objet quelques circonstances, ou quelque idée générale, qui en effet se réveillent. Afin d'éviter de pareilles méprise» y je vais distinguer les différentes perceptions que nous sommes capables d'éprouver, et je les examinerai chacune dans leur ordre.

$ fti. Les idées d'étendue sont celles que nous i^éveillons le plus aisément , parce que les sensations, d'où nous les tirons, sont telles que, tant que nous veillons , il nous est impossible de nous en séparer. Le goût- et l'odorat peuvent n'être point affectés ; nous pouvons n'entendre aucun son et ne voir aucune couleur : mais il n' j a que le sonnneil qui puisse nous enlever les perceptions du toucher. Il feut absolument que notre corps porte sur quelque chose, et que ses parties pèsent les unes sur les autres» De là naît une perception qui nous les représente comme distantes et limitées^ et qui par conséquent emporte l'idée de quelque étendue.

Or cette idée , nous pouvons la généraliser eu

DES GOJfKAISSAKCRB HUViJNES. 4^

la considérant d'une manière indéterminée. Nous pouYons ensuite la modifier, et en tirer, par exemple, l'idée d'une ligne droite ou courbe. Mais nous ne saurions réveiller exactement la perception de la grandeur d'un corps» parce que nous n'avons point la^essus d'idée absolue qui puisse nous servir de mesure fixe» Dans ces occasions, l'esprit ne se rappelle que les noms de pied, cie toiae, etc., avec une idée de grandeur d'autant plus vague , que celle qu'il veut se représenter est plus considérable*

Avec le secours de ces premières idéest nous pouvons, en l'absence des objets, nous représenter exactement les figures les plus simples : tels s^mt des triangles et des carrés. Mais que le nombre des côtés augmente considérablement, nos efforts deviennent superflus^ Si je pense à une figure de mille cotés et à ume de i^uf cent quatre-vingt-dix-neuf, ce. n'est pa^ par des per-* ceptions que je les distingue , ce n'est que par les noms que je leur ai donnés. Il en est de même de toutes les notions comf^lexes. Chacun peut remarquer que,^ quand il en veut faire usage , il ne s'en retrace que les noms» Pour les idées simples qu'elles renferment, il ne peut les réveiller que l'une après l'autre, et il faut l'attribuer à une opération différente de la mémoire.

§ in^ L'imagination s'aide natureUement de tout ce qui peut lui être de quelque secours. Ce

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sera par comparaison avec notre propre figure, que nous représenterons celle d'un ami absent; et nous l'imaginerons grand ou petit , parce que nous en mesurerons en quelque sorte la taille avec 4a nôtre. Mais l'ordre et la symétrie sont principalement ce qui aide l'imagination, parce qu'elle y trouve différens points auxquels elle se fixe, et auxquels elle rapporte le tout. Que je songe à un beau visage, les yeux ou d'autres traits, qui m'auront le plus frappé, s'of&iront d'abord; et ce sera relativement à ces premiers traits que les autres viendront prendre place dans mon imagination. On imagine donc plus aisé- 4nent une figure, à proportion qu'elle est plus régulière. On pourrait même dire qu'elle est plus facile à voir : car le premier coup d'œil suffit pour s'en former une idée. Si au contraire elle est fort irrégulière , on n'en viendra à bout qu'après en avoir long-temps considéré les différentes parties.

§ 23. Quand les objets qui occasionent les sensations de goût, de son, d'odeur, de couleur et de lumière , sont absens , il ne resté point en nous de perception que nous puissions modifier, pour en faire quelque chose de semblable à la couleur , à l'odeur et au goût , par exemple d'ime orange. Iln'y a point non plus d'ordre, de symétrie qui vienne ici au secours de l'imagiûation.

Ces idées ne peuvent donc se réveiller qu'au-

tant qu'on se les est rendues familières. Par cette raison, celles de la lumière et des couleurs doivent se retracer le plus aisément , ensuite celles des sons. Quant aux odeurs et aux saveurs, on ne reveille que celles . pour lesquelles on a un goût plus marqué. Il reste donc bien des perceptions dont on peut se souvenir*, et dont cependant on ne se rapelle que les noms. Combien de fois même cela n'a-t-il pas lieu par rapport aux plus familières, surtout dans la conversation , où l'on se contente souvent de parler des choses sans les imaginer?

§ â4* un peut observer différens progrès dans l'imagination.

Si nous voulons réveiller une perception qui nous e^t peu familière, telle que le goût d'un fruit dont nous n'avons mangé qu'une fois ; nos efforts n'aboutiront ordinairement qu'à causer quelque ébranlement dans les. fibres du cerveau et de la bouche; et la perception que nous éprouverons ne ressemblera point au goût de ce fruit. £lle serait, la même pour un melon, pour une pêche, ou même pour un fruit dont nous n'aurions jamais goûté. On eu peut remarquer autant par rapport aux autres sens.

Quand une perception est familière , les fibres du cerveau, accoutumées à fléchir sous l'action des objets, obéissent plus facilement à nos efforts. Quelquefois même nos idées se retracent sans

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que nous y ayons part, et se présentent avec tant de vivacité que nous y sommes trompés, et que nous croyons avoir les objets sous les yeux. Cest ce qui arrive aux fous et à tous les hommes, quand ils ont des songes. Ces désordres ne sont vraisemblablement produits que par le grand rapport des raouvemens qui sont la cause physique de rimagînation , avec ceux qui font apercevoir te<9 objets présens. '

§ d5. Il y a entre l'imagination , la mémoire et la réminiscence un progrès qui est la seule chose qui les distingue. La première réveillé les perceptions même; la seconde n'en rappelle , cjue les signes ou les circonstances , et la dernière èaiit reconnaître cîelles qu'on a déjà eues. Sur quoi il faut remarquer que la même opération, que j'appelle mémoire par rapport aux perceptions dont elle ne retrace que les signes ou les circonstances , est imagination par rapport aux signes

^ Je suppose iei et ailleurs que les perceptions de Pâme ont pour causf pkjfiqve rékctnleneat de» fibres du eevveau y non que je regarde celte hypotbèse comme démontrée , mais parce qu'elle me paraît plus commode pour expliquer ma pensée. Si la chose ne se fait pas de cette manière, elle se fait de quelque autre qui n'en est pas bien différente, n ne peut y avoir d^iw leoeryeaii qoe do monvemenl. Ainsi » qu'on juge que les peroeptions sont Qccasionées par Tébranlement des fibres , par la circulation des esprits animaux , ou par toute autre cause; tout cela est égal pour le dessein que j'ai en v«e.

OU aux circonstances qu^elle réveille, puisque ces signes et ces circonstances sont des perceptions. Quant à la contemplation, elle participe de l'imagination ou de la mémoire, selon quVUe conserve les perceptions même d'un objet absent auquel on continue à penser, ou qu'elle n'en conserve que le nom et les circonstance où on l'a vu. Elle ne diffère de Tune et de l'autre que parce qu'elle ne suppose point d'intervalle entre la présence d'un objet et l'attention qu'on lui donne encore, quand il est absent. Ces différences paraîtront peut-être bien légères, mais elles sont absolument nécessaires. Il en est ici comme dans les nombres, où une fraction négligée, parce qu'elle parait de peu de conséquence, entraine infailliblement dans de faux calculs. Il est bien à craindre que ceux qui traitent cette exactitude de subtilité, ne soient pas capables d'apporter dans les sciences toute la justesse nécessaire pour y réussir.

§ a6. En remarquant, comme je viens de le faire, la différence qui se trouve entre les perceptions qui ne nous quittent que dans le sommeil, et celles que nous n*éprouvons, quoique éveillés, que par intervalles, on voit aussitôt jusqu'où s'étend le pouvoir que nous avons de les réveiller : Qn voit pourquoi l'imagination retrace à notre gré certaines figures peu composées, tàïidis que nous ne pouvons distinguer les autres que par les

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noms que la mémoire nous rappelle ; on voit pourquoi les perceptions de couleur, de goût, etc., ne sont à nos ordres qu'autant qu'elles nous sont familières, et comment la vivacité avec laquelle les idées se reproduisent est la cause des songes et de la folie ; enfin on aperçoit sensiblement la différence qu'on doit mettre entre l'imagination et la mémoire.

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