‹ Œuvres ComplètesChapitre 25 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la réflexion.

§ 47* Aussitôt que la mémoire est formée, et que Texercice de l'imagination est à notre pouvoir , le3 signes quç celle-là rappelle, et les idées que celle - ci réveille , commencent à retirer l'àn^e de la dépendance où elle était de tous les objets qui agissaient $ur elle. Maîtresse de se rappeler les choses qu'elle a vues , elle y peut porter son attention , et la détourner de celles qu'elle voit. Elle peut ensuite la rendre à celles-ci, ou seulement à quelques-unes, et la donner alternativement aux unes et aux autres. A la vue d'un tableau, par exemple, nous nous rappelons les coi^naissances que nous avons de la nature , et des règles qui apprennent à l'imiter; et nous portons notre attention successivement de ce tableau à ces connaissances^ et de ces connaissances à ce

DES COirifAISSiLNCES HUMAINES. 65

tableau , ou tour à tour à ses différentes parties. Mais il est évident que nous ne disposons ainsi de notre attention que par le secours que nous prête l'activité de l'imagination , produite par une grande mémoire. Sans cela nous ne la réglerions pas nous-mêmes, mais elle obéirait uniquement à Faction des objets.

§ 48. Cette manière d'appliquer de nousmêmes notre attention tour à tour à divers objets, ou aux différentes parties d'un seul , c'est ce qu'on appelle réfléchir. Ainsi on Toit sensiblement coii^iment la réflexion naît de l'imagination et de la mémoire. Mais il y a des progrès qu'il ne faut pas laisser échapper.

§ 49* Un commencement de mémoire suffit pour commencer à nous rendre maîtres de l'exercice de notre imagination. C'est assez d'un seul signe arbitraire pour pouvoir réveiller de soimême une idée ; et c'est-là certainement le premier et le moindre degré de la mémoire çt de la puissance qu'on peut acquérir sur son imagination. Le pouvoir qu'il nous donne de disposer de notre attention , est le plus faible qu'il soit possible. Mais tel qu'il est , il commence à faire sentir l'avantage des signes; et, par conséquent, il est propre à faire saisir au moins quelqu'une des occasions où il peut être utile ou nécessaire d'en inventer de nouveaux. Par ce moyen il augmentera l'exercice de la mémoire, et de l'imagination ; I. 5

66 isssAi siTR l'origine

dès lors la réfiexion pourra aussi en avoir davantage ; et réagissant sur l'imagination et la mémoire qui l'opt produite, elle leur donnera à son tour un nouvel exercice. Ainsi, par les secours mutuels que ces opérations se prêteront , elles concourront réciproquement à leurs progrès.

Si , en réfléchissant sur les faibles commence* mens de ces opérations , on ne voit pas , d'une manière assee sensible , l'influence réciproque des unes sur les autres , on n'a qu'à appliquer ce que je viens de dire à ces opérations, considérées dans le point de perfection où nous les possédons. Combien, par exemple, n'a**t-il pas fallu de réflexions pour former les langues, et de quel secours ces langues ne sont-elles pas à la réflexion ! Mais c'est là une matière à laquelle je destine plusieurs chapitres.

11 semble qu'on ne saurait se servir des signes d'institution, si l'on n'était pas déjà capable d'assez, de réflexion pour les choisir et pour y attacher des idées : comment donc, m'objecterat-on peut-être , l'exercice de la réflexion ne s'acquerrait-il que par l'usage de ces signes?

Je réponds que je satisferai à cette difficulté lorsque je donnerai l'histoire du langage. Il me suffît ici de faire connaître qu'elle ne m'a pas échappé,

§ 5q. Par tout ce qui a été dit, il est constant qu'on ne peut mieux augmenter l'activité de

DES CONNAISSANCES. HlTMAmES. 67

l'imaginatiop , Tétendue de la mémoire , et faciliter Texercice de la réflexion , qu'en s'occupant des objets qui , exerçant davantage l'attention ^ lient ensemble un plus grand nombre de signes et d'idées ; tout dépend de là« Cela fait voir, pour le remarquer en passant , que l'usage où l'on est de n'appliquer les enfans ^ pendant les premières années de leurs études , qu'à des choses auxquelles ils nç peuvent rien comprendre, ni prendre aucun intérêt^ est peu propre à développer leurs talens. Cet usage ne forme point de liaisons d'idées , ou les forme si légères , qu'elles ne se conservent point.

§ 5 1 . C'est à la réflexion que nous commen* çons à entrevoir tout ce dont l'âme est capable. Tant qu'on ne dirige point soi-même son attention, nous avons vu que l'âme est assujettie à tout ce qui l'environne , et ne possède rieû que par une vertu étrangère. Mais si , maître de son attention , on la guide selon se désirs, l'âme alors dispose d'elle-même , en tire des idées qu'elle n.e doit qu'à elle , et s'enrichit de son propre fonds.

L'effet de cette opération est d'autant plus grand que par elle nous disposons de nos perceptions , à peu près comme si nous avions le pouvoir de les produire et de les anéantir* Que , parmi celles que j'éprouve actuellement , j'en choisisse une , aussitôt la conscience en est si vive et celle des a^tres

68 £5SAi SUR l'origine

si faible , qa'il me paraîtra qu'elle est la seule dont j'aie pris connaissance; qu'un instant après je veuille l'abandonner pour m'occuper principalement d'une de celles qui m^a£fectaient le plus légèrement , elle me paraîtra rentrer dans le néant , tandis qu'une autre m'en paraîtra sortir, La conscience de la première , pour parler moins figuré* ment , deviendra si faible , et celle de la seconde si vive, qu'il me semblera que je ne les ai éprouvées que l'une après l'autre. Ou peut faire cette expérience en considérant un objet fort composé. Il n'est pas douteux qu'on n'ait en même temps conscience de toutes les perceptions que ses différentes parties, disposées pour agir sur les sens, font naître. Mais on dirait que la réflexion suspend à son gré les impressions qui se font dans l'âme , pour n'en conserver qu'une seule.

§ 52. La géométrie nous apprend que le moyen le plus propre à faciliter notre réflexion , c'est de mettre sous les sens les objets même des idées dont on veut s'occuper, parce qu'alors la conscience en est plus vive ; mais on ne peut pas se servir de cet artifice dans toutes les sciences. Un moyen qu'on emploiera partout avec succès, c'est de mettre dans nos méditations de la clarté , de la précision et de l'ordre. De la clarté , parce que plus les signes sont clairs , plus nous avons conscience des idées qu'ils signifient , et moins , par

conséquent, elles nous échappent; de la précision^ afin 'que l'attention moins partagée se fixe avec moins d*effort ; de l'ordre , afin qu'une première idée plus connue , plus familière , prépare notre attention pour celle qui doit suivre.

§ 53. Il n'arrive jamais que le même homme puisse exercer également sa mémoire, son imagination et sa réflexion sur toutes sortes de matières; c'est que ces opérations dépendent de l'attention comme de leur cause , et que celle-ci ne peut s'occuper d'un objet qu'à proportion du rapport qu'il a à notre tempéramment et à tout ce qui nous touche. Cela nous apprend pourquoi ceux qui aspirent à être universels, courent risque d'échouer dans bien des genres. Il n'y a ^ que deux sortes de talens ; l'un qui ne s'acquiert que par la violence qu'on fait aux organes ; l'autre qui est une suite d'une heureuse disposition et d'une grande facilité qu'ils ont à se développer. Celui-ci, appartenant plus à la nature , est plus vif, plus actif, et produit des effets bien supérieurs; celui-là, au contraire, sent l'effort, le travail, et ne s'élève jamais au-*dessus du médiocre.

§ 54* J'ai cherché les causes de l'imagination ,. de la mémoire et de la réflexion dans les opérations qui les précèdent, parce que c'est l'objet de cette section d'expliquer comment les opérations nais-^ sent les unes des autres. Ce serait à la physique

70 BSSAI sua LORIGIHE

à remonter à d'autres causes , s'il était possible de les connaître '•

Page 1