CHAPITRE VI
Des opérations qni consistent à distinguer, abstraire, composer et décomposer nos idées.
Nous avons enfin développé ce qu'il y avait de plus difficile à apercevoir dans le progrès des opérations de l'âme. Celles dont il nous reste à parler sont des effets si sensibles de la réflexion, que la génération s'en explique en quelque sorte d'elle'-méme.
§ 55. De la réflexion ou du pouvoir de disposer nous-mêmes de notre attention , naît le pouvoir de considérer nos idées séparément ; en sorte que la même conscience qui avertit plus par- .titculièrement de la présence de certaines idées, ( ce qui caractérise l'attention ) avertit encore qu'elles sont distinctes. Ainsi , quand l'âme n'était point maîtresse de son attention , elle n'était pas capable de distinguer d'elle-même les différentes impressions qu'elle recevait des objets. Nous en Élisons l'expérience toutes les fois que nous vou- Ions nous appliquer à des matières pour lesquelles
> Tout cet ouvrage porte sur les cinq chapitres qu'on vient de lire; ainsi il faut les entendre parlûteinent avant de passer ^ d'autres.
DES COirirAISSAirGES HUMAINES. 71
nous ne sommes pas propres. Alors nous confon* dons si fort les objeft , que même nous avons quelquefois de la peine à discerner ceux qui diffèrent davantage; c'est que, faute de savoir réfléchir, ou porter notre attention sur 'toutes les perceptions qu'ils occasionnent, celles qui le3dîs<^ tinguent nous échappent* Par4ir on peut jugéir que si nous étions tout-à*fai^privés de Tusage de la réflexion, nous ne distinguerions divers objets qu'autant que chacun ferait sur nous une impression fort -vive. Tous ceux qui agiraient faiblement seraient comptés pour rien.
§ 56, Il est aisé de distinguer deux idées absolument simples; mais, à mesure qu'elles se com-^ posent davantage , les diffîcultés augmentent. Alors nos notions se ressemblant par tm plus grand nombre d'endroits , il est à craindre que nous n'en prenions plusieurs pour une seule, ou que du moins nous ne les distinguions pas autant qu'elles doivent l'être ; c'est ce qui arrive souvent en métaphysique et en morale. La matière que nous traitons actuellement est un exemple bien sensible des difficultés qu'on a à surmonter. Dans ces occasions , on ne saurait prendre trop de précautions pour remarquer jusqu'aux plus légères, différences ; c'est là ce qui décidera de la netteté et de la justesse de notre esprit , et ce qui contribuera le plus à donner à nos idées cet ordre '^t cette précision si nécessaires pour arriver à
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quelques connaissances. Au reste , cette vérité est si peu reconnue , qu'on #3urt risque de passer pour ridicule, quand on s'engage dans des analises un peu fines.
§57. Eu distinguant ses idées, on considère quelquefois comme entièrement séparées de leur sujet les qualitéitilui lui sont le plus essentielles; c'est ce qu'on appelle plus particulièrement abs-^ traire. Les idées qui en résultent se nomment générales, parce qu'elles représentent les qualités qui conviennent à plusieurs choses différentes. Si, par exemple, ne faisant aucune attention à ce qui distingue l'homme d^ la béte, je réfléchis uniquement sur ce qu'il y a de commun entre l'un et l'autre, je fais une abstraction qui me donne l'idée générale dH animal.
Cette opération est absolument nécessaire à des esprits bornés , qui ne peuvent considérer que peu d'idées à la fois, et qui, pour cette raison, sont obligés d'en rapporter plusieurs sous une même classe. Mais il fanxX, avoir soin de ne pas prendre pour autant d'êtres distincts, des choses qui ne le sont que par notre manière de concevoir. C'est une méprise où bien des philosophes sont tombés : je me propose d'en parler plus particulièaement dans la cinquième section de cette première partie.
§ 58. La réflexion qui nous donne le pouvoir de distinguer nos idées, nous donne encore celui
de les comparer , pour en connaître les rapports. Gela se fait en portant alternativement notre. attention des unes aux autres, ou en la fixant en même temps sur plusieurs. Quand des notions peu composées font une impression assez sensible pour attirer notre attention sans effort tle notre part, la compai^aison n'est pas difficile; mais les difficultés augmentent à mesure que les idées se composent davantage , et qu'elles font unç impression plus légère. Les comparaisons sont, par exemple , commimément plus aisées en géométrie qu'en métaphysique.
Avec le secours de cette opération , nous rapprochons les idées les moins familières de celles qui le sont davantage ; et les rapports que nous y trouvons établissent entre elles des liaisons très-propres à augmenter et à fortifier la mémoire, l'imagination , et , par contre-coup , la réflexion. S Sg. Quelquefois , après avoir distingué plusieurs idées, nous les considérons comme ne faisant qu'une seule notion : d'autres fois nous retrapchons d'une notion quelques-unes des idées qui la composent. C'est ce qu'on homme composer et décomposer ses idées. Par le moyen de ces opérations nous pouvons les comparer sous toutes sortes de rapports, et en faire tous les jours de nouvelles combinaisons.
§ 60. Pour bien conduire la première , il faut remarquer quelles sont les idées les plus simples
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de nos notions, comment et dans quel ordre elles se réunissent à celles qui surviennent. Par*là on sera en état de régler également la seconde ; car on n'aura qu'à dé£sdre ce qui aura été fait.. GelaÊiit voir comment elles viennent Tune et l'autre de la réflexion.