CHAPITRE VIL
Digression sur l'origine des principes et de Topera tion qni
cohsiste à analiser.
§ 6i. La fsicilité d'abstraire et de décomposer a introduit de bonne heure l'usage des propositions générales. On ne peut être loqg-temps sans s'apercevoir qu'étant le résultat de plusieurs connaissances particulières, elles sont propres à sou* lager la mémoire et à donner d^ la préciûoii au discours; mais elles dégénérèrent bientôt en abus, et donnèrent lieu à une manière de raisonner fort imparfaite. En voici la raison :
§6a. Les premières découvertes dans les sciences ont été si simples et si faciles, que les hommes les firent sans le secours d'aucune méthode ; ils ne purent même imaginer des règles qu'après avoir déjà fait des progrès, qui, les ayant mis dans la situation de remarquer comment ils étaient arrivés à quelques vérités, leur firent connaître comment ils pouvaient parvenir à d'autres. Ainsi ceiuc qui
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firent les premières découvertes ne purent montrer quelle route il fallait prendre pour les suivre, puisque eux - mêmes ils ne savaient pas encore quelle route ils avaient tenue. Il ne leur resta d'autre moyen, pour en montrer la certitude , que de faire voir qu'elles s'accordaient avec les propositions générales que personne ne révoquait en doute. Cela fit croire que ces propositions étaient la vraie source de nos connaissances. On leur donna, en conséquence, le nom de principe; et ce fut un préjugé généralement reçu, et qui l'est encore, qu'on ne doit raisonner que par principes ^ Ceux qui découvrirent de nouvelles vérités crurent, pour donner une plus grande idée de leUr pénétration , devoir faire un mystère de la méthode qu'ils avaient suivie. Ils se contentèrent de les exposer par le moyen des principes généralement adoptés , et le préjugé reçu , s'accréditant de plus en plus , fit naître des systèmes sans nombre.
§ 63. L'inutilité et l'abus des principes paraît surtout dans la synthèse , méthode où il semble qu'il soit défendu à la vérité de paraître qu'elle n'ait été précédée d'un grand nombre d'axiomes,
' Je n'entendft point ici par principes des obserratians coqt foinée» ]par rexpétience. Je prends ce mot dans le sens ordinaire aux philosophes , qui appellent principes les propositions générales et abstraites sur lesquelles Us bâtissent leurs systèmes.
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de définitions et d'autres propositions prétendues fécondes. L'évidence des démonstrations mathématiques, et L'approbation que tous les savans donnent à cette manière de raisonner, su£Braient pour persuader que je n'avance qu'un paradoxe insoutenable; mais il n'est pas difficile de faire voir que ce n'est point à la méthode synthétique que les mathématiques doivent leur certitude. En effet, si cette science avait été susceptible d'autant d'erreurs , d'obscurités et d'équivoques que la métaphysique , la synthèse était tout-àfait propre à les entretenir et à les multiplier de plus en plus. Si les idées des mathématiciens sont exactes , c'est qu'elles sont l'ouvrage de l'algèbre et de l'analise. La méthode que je blâme , peu propre à corriger un principe vague , une notion mal déterminée, laisse subsister tous les vices d'un raisonnement, ou les cache sous les apparences d'un grand ordre, mais qui est aussi superflu qu'il est sec et rebutant. Je renvoie , pour s'en convaincre, aux ouvrages de métaphysique , de morale et de théologie , où l'on a voulu s'en servir ^
^ Descartes, par exemple, a-t-il répandu plus de jour sur ses méditations métaphysiques quand il a voulu les démontrer selon les règles de cette méthode? Peut-on trouver de plus mauvaises démonstrations que celles de Spinosa? Je pourrais encore citer Mallebranche, qui s'est quelquefois servi de la synthèse; Arnaud, qui en a fait usage dans un assez nuo-
§ 64. Il suffit de considérer qu'une proposition générale n'est que le résultat de nos connaissances particulières, pour s'apercevoir qu'elle ne peut nous faire descendre qu'aux connaissances qui nous ont élevés jusqu'à elle , ou qu'à celles qui auraient également pu nous en frayer le chemiué Par conséquent, -bien loin d'en être le principe , elle suppose qu'elles sont toutes connues pat d'autres moyens , ou que du moins elles peuvent l'être. En effet , pour exposer la vérité avec l'étalage des principes qiie demande la synthèse, il est évident qu*il faut déjà en avoir connaissance. Cette méthode , propre tout au plus à démontrer d'une manière fort abstraite des choses qu'on pourrait prouver d'une manière bien plus simple, éclaire d'autant moins l'esprit qu'elle cache la route qui conduit aux découvertes. Il est même à craindre qu'elle n'en impose, en donnant de l'apparence aux paradoxes les plus faux, parce qu'avec des propositions détachées et souvent fort éloignées , il est aisé de prouver tout ce qu'on veut, sans qu'il soit facile d'apercevoir
vais traité sur les idées, et ailleurs; l'auteur de \ Action de Dieu sur les créatureSy et plusieurs autres.^n dirait que ces écrivains se sont imaginés que , pour démontrer géométriquement, ce soit assez de mettre dans un certain ordre les différentes parties d'un raisonnement, sous les titres A* axiomes y de définitions, de demandes, etc» ■
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par où un raisonnement pèche* On en peqt trouver des exemples en métaphysique. Enfin elle n'abrège pas, comme on se l'imagine communément ; car il n'y a pas d'auteurs qui tombent dans des redites plus fréquentes et dans des détails plus inutiles que ceux qui s'en servent.
§ 65. Il me semble, par exemple^ qu'il su£Bt de réfléchir sur la manière dont on se fait l'idée d'un tout et d'une partie, pour voir évidemment que le tout est plus grand que sa partie. Cependant plusieurs géomètres modernes, après avoir blâmé Euclide, parce qu'il a négligé de démontrer ces sortes de propositions, entreprennent d'y suppléer. En effet , la synthèse est trop scrupuleuse pour laisser rien sans preuve : elle ne nous fait grâce que sur une seule proposition , qu'elle regarde comme le principe des autres: encore faut-il qu'elle soit identique. Voici donc comment un géomètre a la précaution de prouver que le tout est plus grand que sa partie.
Il établit d'abord , pour définition , qu'un tout est plus grand, dont une partie est égale à un autre tout; et pour axiome , que le même est égal à hù-méme. C'est la seule proposition qu'il n'entreprend pas de démontrer. Ensuite il raisonne ainsi :
«c Un tout, dont une partie est égale à un autre « tout, est plus grand que cet autre tout (par
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« la déf.), mais chaque partie d'un tout est égale a à elle-même (par Taxiome); donc un tout est a plus grand que sa partie ' ».
J'avoue que ce raisonnement aurait besoin d'un commentaire pour être mis à ma portée. Quoi qu'il en soit , il me paraît que la définition n'est ni plus claire ni plus évidente que le théorème , et que par conséquent elle ne saurait ser^r à sa preuve* Cependant on donne cette démonstration pour exemple d'une analise parfaite; car, dit -on, elle est renfermée dans un syllogisme, « dont une prémisse est une définition, et l'autre <x une proposition identique; ce qui est le signe (c d'une analise parfaite »,
§ 66. Si c'est là ce que les géomètres entendent par analise, je ne vois rien de plus inutile que cette méthode. Us en ont sans doute une meilleure : les progrès qu'ils ont faits en sont la preuve. Peut-être même leur analise ne paraîtelle si éloignée de celle qu'on pourrait employer dans les autres sciences 9 que parce que les signes
* Cette démonstration est tirée des élémens de mathématiques d'an homme célèbre. La voici dans les termes de Tautear, § 18, Défi. Majus est cujus pan alteri toti œquaUs est; minus verà quod parti câterius œquale» § 73* Axio. Idem est œquale sibimeUpsL Théor. Totum majus est sud parte. Démonstr. Cujus pars alteri toti œquaUs est, id ipsum altero majus (S iS), Sed quœlibet pars totius parti totius, hoc est ^ sibi ipsi œqualis est ( § 73)* Erga êotwn quâUàet sud parte mq/us est*
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en sont particuliers à la géométrie. Quoi qu'il en soit, analiser n'est, selon moi, qu'une opération qui résulte du concours des précédentes. Elle ne consiste qu'à composer et décomposer nos idées pour en faire différentes comparaisons , et pour découvrir, par ce moyen, les rapports qu'elles ont entre elles, et les nouvelles idées qu'elles peuvent produire. Cette analise est le vrai secret des découvertes, parce qu'elle nous fait toujours remonter à l'origine des choses. Elle a cet avantage , qu'elle n'offre jamais que peu d'idées à la fois, et toujours dans la gradation la plus simple. Elle est ennemie des principes vagues et de tout ce qui peut être contraire à l'exactitude et à la précision. Ce n'est point avec le secoiu*s des propositions générales qu'elle cherche la vérité, mais toujours par une espèce de calcul, c'est-àdire en composant et décomposant les notions , pour les comparer de la manière la plus favorable aux découvertes qu'on a en vue. Ce n'est pas non plus par des définitions , qui d'ordinaire ne font que multiplier les disputes , mais c'est en expliquant la génération de chaque idée. Par ce détail, on voit qu'elle est la seule méthode qui puisse donner de l'évidence à nos raisonnemens ; et, par conséquent, la seule qu'on doive suivre dans la recherche de la vérité. Mais elle suppose, dans ceux qui veulent en faire usage, une grande connaissance des progrès des opérations de l'âme.
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§ 67. Il faut donc conclure que les principes ne sont que des résultats qui peuvent servir à marquer les principaux endroits"^ par où on a passé; qu'ainsi que le fil du labyrinthe, inutiles quand nous voulons aller en avant, ils ne font que faciliter les moyens de revenir sur nos pas. S'ib sont propres à soulager la mémoire et à abréger les disputes, en indiquant brièvement les vérités dont on convient de part et d'autre ils deviennent ordinairement si vagues, que si on n'en use avec précaution, ils multiplient les disputes, et les font dégénérer en pures questions de mot. Par conséquent, le seul moyen d'acquérir des connaissances, c'est de remonter à l'origine de nos idées, d'en suivre la génération et de les comparer sous tous les rapports possibles; ce que j'appelle analiser.
§ 68. On dit communément qu'il faut avoir des principes : on a raison ; mais je me trompe fort, ou la plupart de ceux qui répètent cette maxime, ne savent guère ce qu'ils exigent. Il me paraît même que nous ne comptons pour principes que ceux que nous avons nous-mêmes adoptés , et en conséquence nous accusons les autres \i'en manquer, quand ils refusent de les recevoir. Si l'on entend par principes des propositions générales qu'on peut au besoin appliquer à des cas particuliers, qui est-ce qui n'en a pas? mais aussi quel mérite y a-t-il à en avoir? Ce sont des maximes
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vagues , dont rien n'apprend à faire de justes applications. Dire d'un homme qu'il a de pareils principes; c'est faire connaître qu'il est incapable d'avoir des idées nettes de ce qu'il pense. Si l'on doit donc avoir des principes , ce n'est pas qu'il £aille commencer par-là pour descendre ensuite à des connaissances moins générales : mais c'est qu'il faut avoir bien étudié les vérités particulières , e* s'être élevé d'abstraction en abstraction, jusqu'aux propositions universelles. Ces sortes de principes sont naturellement déterminés par les connaissances* particulières qui y ont conduit, on en voit toute l'étendue , et l'on peut s'assurer de s'en servir toujours avec exactitude. Dire qu'un homme a de pareils principes , c'est donner à entendre qu'il connaît parfaitement les arts et les sciences dont il faij; son objet, et qu'il apporte partout de la netteté et de la précision.