CHAPITRE IX
Des vices et des avantages de rîmaginadon»
§ 75, Le pouvoir que nous avons ée réveiller nos perceptions en l'^sence deft objets, nous donne celui de réunir et de lier eilsamble les idées les plus étrangères. II n'est ri^n ^qui ne puisse prendre dans npt<r< hnaginatioh Une Ibrme nouvelle* Par la liberté avec laquelle elle transporte les qualités d'un àujet dans un autre ^ elle rassemble dans un seul ce qui su£fit à la nature pour en embellir plusieurs. Rien ne paraît d'à** bord plus oontraii^ à la vérité que cette manière dont l'imagination dispose de. nos idées. En effet y si nous ne nous rendons pas maîtres de cette opération, elle nous égarera infailliblement : mais elle sera un des principaux ressorts de nos connaissances, si nous savons la régler '.
' le n'ai ptpis jusqu'ici Tiinagination que pour l'opération qui réveille les perceptions en rabf^^[K>e des objets; mais actuellement que je considère les effets de cette opération , je ne trouve aucun inconvénient de me rapprocher de l'usage^ et je suis même obligé de le faire : c'e»t pourquoi je prends
88 ESSAI SUR l'origiwk
§ 76. Les liaisons d'idées se font dans Tiinagi' nation de deux manières : quelquefois volontairement , et d'autres fois elles ne sont que l'effet d'une impression étrangère. Celles-là sont ordinairement moins fortes, de sorte que nous pouvons les rompre pluj facilement : on convient qu'elles sont d'institution. Celles-ci sont souvent si bien cimentées, qu'il nous est impossible de les détruire : on les croit volontiers naturelles. Toutes ont leurs avantages et leurs inconvéniens ; mais les dernières sont d'autant plus utiles ou dangereuses, qu'elles agissent sur les esprits^ avec plus de vivacité.
S 77. Le larigage est l'exemple le plus Sensible des liaisons que nous formons volontairement* Lui seul , il fait voir quels avantages nous donne cette opération; et les précautions qu'il faut prendre pour parler avec justesse, montrât combien il est difficile de la régler. Mais me proposant de traiter bientôt delà nécessité, de l'usage, de l'origine et du progi'ès du langage, je ne m'arrêterai pas à exposer ici les avantages et les inconvéniens de cette partie de l'imagination. Je passe aux liaidans ce chapitre rimagination pour une opération qui, en réveillant les idées, en fait à notre gré des combinaisons tonjours nouvelles. Ainsi le mot A^ imagination aura désormais chez moi deux sens dilTérens; mais cela n'occasionnera aucune équivoque^ parce que, par les circonstances où je remploierai, je déterminerai à chaque fois le sens que j'aurai particulièrement en vue.
DES COKMAISSANCES HUMAmES. 89 '
sons d'idées qui sont l'effet de quelque impression étrangère.
§ 78. J'ai dit qu'elles sont utiles et nécessaires. Il fallait, par exemple, que la vue d'un précipice, où nous sommes en danger de tomber, réveillât en nous l'idée de la mort. L'attention ne peut donc manquer à la première occasion de former cette liaison ; elle doit même la rendre d'autant plus forte qu'elle y est déterminée par le motif le plus pressant : la conservation de notre être.
Mallebranche a cru cette liaison naturelle ou en nous dès la naissance. « L'idée, dit-il, d'une « grande hauteur que l'on voit au-dessous de soi, « et de laquelle on est en danger de tomber, ou ce ridée de quelque grand corps qui est prêt à « tomber sur nous et à nous écraser , est naturelle lement liée avec celle qui nous représente la « mort, et avec une émotion des esprits qui nous « dispose à la fuite, et au désir de fuir. Cette liaison « ne change jamais , parce qu'il est nécessaire « qu'elle soit toujours la même ; et elle consiste « dans une disposition des fibreg^du cerveau , que « nous avons dès notre enfance ^ »
Il est évident que si l'expérience ne nous avait appris que nous sommes mortels, bien loin d'avoir lUie idée de la mort, nous serions fort surpris à la vue 4<e celui qui mourrait le premier. Cette idée
' ^Recherches de la Vérité , liv. 11, c, v.
go ESSAI SUR LORIGIIITE
est donc acquise, et Mallebranche se trompe pour avoir confondu ce qui est naturel ou en nous dès la naissance y avec ce qui est commun à tous les honnnes. Cette erreur est générale. On ne veut pas s'apercevoir que les mêmes sens, les raêmes opérations et les mêmes circonstances doivent produire partout les mêmes efifets '. On veut absolument avoir recours à quelque chose dlnné , ou de naturel, qui précède l'action des sens^ l'exercice des opératicms de l'àme et les circonstances communes.
§ 79. Si les liaisons d'idées qui se forment en nous par des impressions étrangères , sont utiles , elles sont souvent dangereuses. Que l'éducation nous accoutume à lier l'idée ' de honte ou d'infamie à celle de survivre à un affront , l'idée de grandeur d'âme ou de courage à celle de s'ôter soi*méme la vie ^ ou de l'exposer en cherchant à en priver celui de qui on a été offense, on aura deux préjugés : l'un qui a été le point d'honneur des Romains ; l'autre qui est celui d'une partie de l'Europe. Ces liaisons s'entretiennent et se fomentent plus ou moins avec l'âgé. La force que
' On suppose qu'an banime fait Tient de naitre à c6té d'un précipice, cl pn m'a demandé s'il est vraisemblable qull évite de s'y jeter. Pour moi je le crois, non qu'il craigne la mort , car on ne peut craindre ce qu'on ne connait point , mais parce qu'il me parait natarel qu'il dirige ses pas du côté où ses pieds peuvent potl<er sur quelque chose.
DES COiri^AISSAiyCES HUMAINES. 91
le tempérament acquiert , les passions auxquelles on devient sujet, et Tétat qu'on embrasse, en resserrent ou en coupent les nœuds.
Ces sortes de préjugés étant les premières impressions que nous ayons éprouvées, ils ne manquent pas de nous paraître des principes incontestables. Dans l'exemple que je viens d'apporter, l'errem-est sensible , et la cause en est connue. Mais il n'y a peut-être personne à qui il ne soit arrivé de faire quelquefois des raisonnemens bizarres , dont on reconnaît enfin tout le ridicule , sans pouvoir comprendre comment on a pu en être la dupe un seul instant. Ils ne sont souvent que l'effet de quelque liaison singulière d'idées : cause humiliante pour notre vanité , et que poui^ cela nous avons tant de peine à apercevoir. Si elle agit d'une xaanière si secrète , qu'on juge des raisonnemens qu'elle fait faire au commun des hQiQmes.
§80. E^x général les impressions que nou^ éprouvons dans différentes circonstances, nous font lier des idées que nous ne sommè^ plus maîtres de séparer. On ne peut ,.. par exemple, fréquenter les hommes , qu'on ne be insensiblen;ient les idé^s de certains tours d'esprit, et de certains caractères avec les figures qui se remarquexkt davantage. Voilà pourquoi les ,per$onaes qui ont de la physionomie nou^ plaisent ou noufv
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déplaisent plus que les autres : car la physionomie n'est qu'un assemblage de traits auxquels nous avons lié des idées, qui ne se réveillent point sans être accompagnées d'agrément ou de dégoût. Il ne faut donc pas s'étonner si nous sommes portés à juger les autres d'après leur physionomie , et si quelquefois nous sentons pour eux au premier abord de Téloignement ou de l'inclination. Par un effet de ces liaisons , nous nous prévenons souvent jusqu'à l'excès en faveur de certaines personnes, et nous sommes tout-à-fait injustes par rapport à d'autres. C'est que tout ce qui nous frappe dans nos amis, comme dans nos ennemis, se lie naturellement avec les sentimens agréables ou désagréables qu'ils nous font éprouver; et que, par conséquent, les défauts des uns empruntent toujours quelque agrément de ce que nous remarquons en eux de plus aimable, ainsi que les meilleures qualités des autres nous paraissent participer à leurs vices. Par-là ces liaisons influent infiniment sur toute notre conduite. Elles entretiennent notre amour ou notre haine , fomentent notre estime ou nos mépris , excitent notre reconnaissance ou notre ressentiment, et produisent ces sympathies, ces antipathies et tous ces penchans bizarres dont ou a quelquefois tant de peine à se rendre raison. Je crois avoir lit quelque part que Descartes cou-
DES GOItrNAISSANGES HUMAINES. 9^
serva toujours du goût pour les yeux louches, parce que la première personne qu'il avait aimée avait ce défaut.
§ 81. Locke a fait voir le plus grand danger des liaisons d'idées lorsqu'il a remarqué qu'elles sont l'origine de la folie. « Un homme, dit-il % <c fort sage et de très-hon sens en toute autre « chose, peut être aussi fou sur un certain article « qu'aucun de ceux qu'on renferme aux Petitesii Maisons, si, par quelque violente impression (c qui se soit faite subitement dans son esprit, ou a par une longue application à une espèce parti- « culière de pensées , il arrive que dés idées in- « compatibles soient jointes si fortement ensemble « dans son esprit qu'elles y demeurent unies. »
§ 82. Pour comprendre combien celte réflexion est juste, il suffit de remarquer que, par le physique, l'imagination et la folie ne peu^j^t différer que du plus au moins. Tout dépend de la vivacité et de l'abondance avec laquelle les esprits se portent au cerveau. C'est pourquoi dans les songes les perceptions se retracent si vivement, qu'au réveil on a quelquefois de la peine à reconnaître son erreur. Voilà certainement un moment de folie. Afin qu'on restât fou, il suffirait de supposer que les fibres du cerveau eussent été ébranlées avec trop de violence pour pouvoir se réta-
' Lit. II, c. XI, § i3 ; il répète à peu près la même chose c, XIII, § 4 du même livre.
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Wir. Le même effet peut être produit d'une manière plus lente.
§ 83. Il n'y a, je pense, personne qui, dans des momens de désœuvrement, n'imagine quelque roman dont il se fait le héros. Ces fictions, qu'on appelle des châteaux en Espagne^ n'occasionnent pour l'ordinaire dans le cerveau que de légères impressions, parce qu'on s'y livre peu, et qu'elles sont bientôt dissipées par des objets plus réels, dont on est obligé de s'occuper. Mais qu'il survienne quelque sujet de tristesse qui nous fasse éviter nos meilleurs amis et prendre en dégoût tout ce qui nous a plu, alor&, livrés à tout notre chagrin , notre roman favori sera la seule idée qui pourra nous en distraire. Les esprits animaux creuseront peu à p€(u à ce château des fbndemens d'autant plus profonds que rien n'en changera le cours : nd|p nous endormirons en le bâtissant , nous l'habiterons en «onge; et enfin, quand l'impression des esprits sera insensiblement parvenue à être la même que si nous étions en effet ce que nous» avons feint, nous prendrons à notre réveil toutes nos chimères pour des réalités. Il se peut que la folie de cet Athénien qui croyait que tous les vaisseaux qui entraient dans le Pirée étaient à lui n'ait pas eu d'autres causes.
§ 84. Cette explication peut faire connaître combien la lecture des romans est dangereuse pour les jeunes personnes du sexe dont le ccr-
DES CONNAISSANCES HUMAINES. gS
veau est fort tendre. Leur esprit, que Féducation occupe ordinairement trop peu , saisit avec avidité des ôdtions qui flattent des passions naturelles à leur âge ; elles y trouvent des matériaux pour les pliis beaux châteaux en Espagne; ellesies mettent en œuvre avec d'autaot plusde plaisir, que l'envie de plaire et les galanteries qu'on leur fait sans cesse les entretiennent dans ce goût. Alors il ne faut peut-être qu'un léger chagrin pour tourner la tète à une jeune fille , lui persuader qu'elle est Angélique ou telle autre héroïne qui lui a plu , et lui Êiire prendre pour des Médors tous les hommes qui l'approchent.
§ 85, Il y a des ouvrages faits dans des vues bien différentes, qui peuvent avoir de pareils inconvéniens. Je veux parler de certains livres de dévotion écrits par des imaginations fortes et cou-* tagieuses. Ils sont capables de tourner quelquefois le cerveau d'une femme , jusqu'à lui faire croire qu'elle a des visions, qu'elle s'entretieçt avec les anges^ ou que même elle est déjà dans le ciel avec eux. Il serait bien à souhaiter que les jeunes personnes des deux sexes fussent toujours éclairées dans ces sortes de lectures par des directeurs qui connaîtraient la trempe de leur imagination.
§ 86. Des folies comnie celles que je viens d'exposer sont reconnues de tout le monde. Il y a d'autres égaremens auxquels on ne pense pas à
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donner le même nom; cependant tous ceux qui ont leur cause dans Timagination, devraient être mis dans la même classe. En ne déterminant la folie que par la conséquence des erreurs , on ne saurait fixer le point où elle commence. Il la faut donc faire consister dans une imagination qui, sans qu'on soit capable de le remarquer, associe des idées d'une manière tout-à-fait désordonnée, et influe quelquefois dans nos jugemens ou dans notre conduite. Cela étant, il est vraisemblable que personne n'en sera exempt. Le plus sage ne différera du plus fou , que parce qu'heureusement les travers de son imagination n'auront pour objet que des choses qui entrent peu dans le train ordinaire de la vie, et qui le mettent moins visiblement en contradiction avec le reste des hommes. En effet, où est celui que quelque passion favorite n'engage pas constamment , dans de certaines rencontres , à ne se conduire que d'après l'impression forte que les choses font sur son imagination; et ne fasse retomber dans les mêmes fautes? Observez surtout un hon^me dans ses projets de conduite, car c'est là l'écueil de la raison pour le grand nombre. Quelle prévention , quel aveuglement même dans celui qui a le plus d'esprit! Que le peu de succès lui fasse reconnaître combien il a eu tort, il ne se corrigera pas. La même imagination^ui l'a séduit
DES CONNAISSANCES HUMAINES. g'J
le séduira encore ; et vous le verrez sur le point de commettre une faute semblable à la première, qye vojus ne l'en convaincrez pas.
§ 87. Les impressions qui se font dans les cerveaux froids s'y conservent long-temps. Ainsi les personnes dont l'extérieur est posé et réfléchi n'ont d'avantage, si c'en est un, que de garder constamment les mêmes travers. Par-là leur folie, qu'on ne soupçonnait pas au premier abord, n'en devient qu^ plus aisée à reconnaître pour ceux qui les observent quelque temps. Au contraire, dans les cerveaux où il y a beaucoup de feu et beaucoup d'activité, les impressions s'effacent, se renouvellent, les folies se succèdent. A l'abord on voit bien que l'esprit d'un homme a quelqye travjers, mais il eti change avec tant de rapidité, qu'on peut à peine le remarquer.
§ 8.8. Le pouvoir de l'imagination est sans bornes. Elle diminue ou même dissipe nos peines et peut seule donner aux plaisirs l'assaisonnement qui en fait tout le prix. Mais quelquefois ç'ç^t l'ennemi le plus cruel que nous ayons : elle augmeute.nosmaux, nous en donx^e que.i^oys jçi'avipns pas, et finit par nous portei; le poignard dans le
Pour rendre raison de ces effets, je dis d'abord que les sens agissant siu^rorgàne de l'imagination cet organe réagit sur les. sens. On ne le peut révoquer en doute; car l'expérience fait voir une
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pareille réaction dans les corps les moins élastiques. Je dis en second lieu que la réaction de cet organe est plus vive que Tactiott des sens , parce qu'il ne réagit pas sur eux avec la seule fôi^é que suppose la perception qu'ils ont produite, niais avec les forcés réunies -de toutes celles qui sont étroitement liées à cette pWception, et qui, pour cette raison, n'ont pu manquer de se réveiller. Cela étant, îl n'est pas difficile de cotn^ préhdire lés effets de l'îmàginatiod. Vcnonfe à des exemples.
h'd perception d*"une douleur réveillé dans mon T'inaginàtion toutes les idées avec -ïèsquelles elle à tfriè liaison étroite. Je Vois le danger, la frayeur rué saisit, j^en suis abattu, mon cdrps résisté à peine, tna doulisiir dévient ^lùs vive, mon adcablement augmente, eft il se "jjbetit que, pour -avoir eu l'imagination ïîHâppée, iihè maladie légère dans ses fcdmmériceménls me conduise' àfù toriibeau.
XFn plaiisîr que fiai rechércîié ¥éh^cé 'également toutes les idéeà aglréatle^ tftixquellels iflpéut êtte îîè.li'imaginatiott renvoie aui «iens plusieurs perceptions pour ùhè qu'elte reçoit. Mes esprits sont dans lin iilouve'méht qui dissipé tbtft tequî potirrait m'enlever aux sentimens que j'éprouve. Dans cet état, tout entier éxxx pèttepûbm'qti^ je Wçois par les sehi^ et à ' déliés 'que Titoâ^ihâtion -reproduit, je goûte les plaiisirs les 'plus Vifs. Qu'on arrête l'action dé taôii imagination , je ^drs aussitôt
DES GOKIFiLIftSllNCfiS IHUMAINES. ^^
comoie d'un enchantemeixt , j'sii stouâ ies^yeux les objets auxquels j'attribuafe mon bonhpurvje lés oherche,«t je nelesyois]9ki6. ; i . î '
.Pa^> cette explieaUton , oti <x>iieo(Kt : que ^lesiplaisirs de rîmagination sonttixit aUssî ré^'iet tout aussi physiques que les autres ,iqiû>iqi»^o«^^diqe comniuiiémeQt le contraire. Je n'apporte plus qu'un ea^iuple, . .. !:t
Un homme tourmenté par 1â>gacrfiev^>qui ne peut se. soutenir, revoit, au moment iqu- il < s'y la^teïidait le m<^&, uà fils qu'il croyait perdu; :iplcis de dt>uleur. Un instant après le 4eu se met à sa .nsiaiso« : plfus -de faibkssie: 0[1' est^déjà faos'S du dangîer^ qàand im s&àge a 'le'^kKi^tirip. 80^ ' imaginatâen subitement et ivixi^iiif^nr «frappée ' ré£igit sur 4;outes les paiti^s^ dé sion ÊiH*p|sy«tt' y produit la^révolutiouqui'leisauve.'^-i : ;i • .; 1 ; : : • .
y^là , je 4>ense, rtes' t^ffets 1^ plns' étonnans^ èe i'imagination* Je ^v^is^dhans le dhafpilre^uivani;, dire^un mot' des ^émens tqii'^lleisait^ ipréter à ta vérité.
CHAPiTKE X.
Où l'imagination puise les agrémens qu'elle donne à la
vérité.
§ 89. Lfimaginationemprunte ses agrémens du droit qu'elle ^a de dérober à la nature ce qu'il y
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aide plus. riant et de plus aimable pour embellir Àé SMJet .qu'elle manie. Rien ne lui est étranger, tout lui devient propre 9 dès qu'elle: en peut paraître, avec .plus d'éclat. C'est une abeille qui fait sou tirésor-ide tput ce qu'un parterre produit de plus Jbelles â^r^« C'est une coquette qui, uniquement occippée du dé^ir de plaire, consulte plus son caprice que la raison. Toujours également <;pmplaisante;5 eUe jsp prête à notre goût, à nos passions, à{Qos faiblesses; elle attire et persuade l'un par son- dirvif êt,agaçant> surprend et étonne sl'atiCre par ses^msiuières grandes et nobles. Tantôt :<Qlle;^uicriLi^e parjdes!prppos riatis, d'a;utres fois elle HMÎt.p^r .ld.hardiesâe.;de s^s saiUilsç, Là> elle af- .fpcte la douceur :pQiiir intéresser, ici 1a langueur ôt les larme^ -pQur toqcher; et, s'il le faut, elle prendra bientôt le masque. pqur exciter des ris. Bien assurée de. sqa empire., .elle exerce son capcicer siar.lQUit. Elle se pla^t quelquefois à donner de :1a grandeur .a|ii:9(^phQ$es:les plus communes et les plus triviales, et d'autres fois à rendre. basses et ridicules les plus sérieuses et les plus sublimes. Quoiqu'elle altère tout ce qu'elle touche, elle réussit souvent, lorsqu'elle oie chçrche qu'à plaire; mais hors de là elle ne peut qu'échouer. Son empire finit ou celui de l'analise commence.
§ 90. Elle puise non-seulement dans la nature, mais.eacore dans .les choses les plus absurdes et ]es plus ridicules,, pourvu que les préjugés les
DES COHIfAISSANCBS HUMAINES. lOI
autorisent. Peu importe qu'elles soient fausses, si nous sommes portés à les ' croire "véritables. L'imagination a surtout les agrémens en vue, mais elle n'est pas opposée à la vérité» Toiites ses fie* tiens sont bonnes lorsqu'elles sont dans l'ànalogiè de la nature de nos connaissances ou de nos préjugés ; mais dès qu'elle s'en écarte , elle n'enfante plus que des idées monstrueuses e% extravagantes» C'est là, je crois, ce qui rend cette pensée de Despréaux si juste :
Rien n'est beau que le Trai , le vrai seul est aimable ; Il doit régner partout, et métne «Uns Ja fable.
En effet le vrai- appartient à là fable; non que les choses soient absolument telles qu'elle nous les représente, mais parce qu'elle les ^nontresous des images claires, familières, et qui par tx>nséquent nous plaisent sans nous engager dans l'erreur. '
§ 91. Rien n'est beau que le vrai : cependant tout ce qui est vrai n'est pas beau. Pour y suppléep) l'imagination lui associe l'es idées les plus propres à'I'embellir, et par cette réunion elle forme un tout où FoU' trouve la solidité et l'agrément. La poésie en donne une infinité d'exemples. C'est là qu'on voit la fiction, qui serait toujours ridicule sans le vrai, orner la vérité, qui serait souvent froide sans la fiction. Ce mélange plaît toujours, poiuvu que les ornemens soient choisis avet dis-
I04 ESSAI SUR l'origine
montrons -en les avantages et les abus,' voyons quels secours elles se prêtent mutuellement, enfin ne les appliquons qu'aux objets qui sont à notre portée, et je promets que nous apprendrons l'usage que nous en devons faire. Nous reconnaîtrons qu'il nous est tombé en partage autant déraison que notre état le demandait; et que si celui de qui nous tenons tout ce que nous sommes ne prodigué pas ses faveurs, il sait les dispenser- avec sagesse.
§ 95. Il y a trois opérations qu'il est à propos de rapprocher pour en faire mieux sentir la différence. Ce sont l'instinct, la folie et la raison. L'instinct n'est qu*ane imagination dont l'exercice n^est point du tout à nos ordres , mais qui , par sa vivacité , concourt parÉaitement à la conservation de notre être. Il exclut la mémoire, la ré^ flexion et les autres opérations de l'âme. La folie admet au contraire l'exercice de toutes les opérations; mais c*est urie imagination déréglée qui les dirige. Enfita la raison résulte de toute» les opérations de l'âmè bien conduite. Si Pope avait su se faire des idéeà de ces choses, il n'aurait pas autant déclamé contre la raison ,' et encore moins conclu :
En vain de la raison tu vantes rexcellence , Doit-elle sur Finstinct avoir la préférence?
Entré ces facultés quelle comparaison!
Dieu dirige l'instiact, et l'homme la raison.
DES GOnNAISSAirGES HUMAINES. Io3^
tive^ qu'on qe dit contre la raisoD, que pour ravqir pipise ^lai\$ up $en« ^p vague. Dîra-t^ou qi;^ 1^ pâture nous a fait un présent digne d'une marâtre, {(Nrsqu'elle nous a donné le$ moyens de diriger sffig^qien^ ^çs opérations de notre âme? Une pareille pensée ppufTait^^lie tomber (fens i'e$pi?^t? Dirart-on que^ quand l'âme ne serait pas douée de toutçs les opératipns doj|;i^ nous ayons, parlé, elle n'^n serait que pli^ h^^eqse, parce qu'elles sont la source de ses peines par Tabus qu'çUp en fs^if? Que ne reprpchqo^npns donc à la nature de nous s|vo^r flomi^ nne tioppbe, des bras et d'antre$ prgan,e§, qui sqnt souyen|; Je§. in^rnm^ns de n^tre propre i^^liienr? Pentrétre que nqu$ vpu4rions n'ayoi? de yie qu'autant qu'il en faut pour sentir que nou$ e^iistons, et que nou^ abandQPu^nons volontiers toufe^ les opér rations, qui nous mettent si £c)çt au-des3u/$ de$ betes pour n'avoir qn^ leur instinctc
' ^ 94» Mais, dir^-t-pn, quel est l'usage que nous devons £iire des ppéi^afions de T^ffl^ ? Avec quels, effoirts et ^vep GQn^bien ppu.de w.ccè$ n'en a-t-on pas fsiit la rediercbe ? Peut-qn se fldtter d'y réussir mieni^ anjourd'hui ? f e riépqn^^ qn'il faut donc nous plaindre de n'avoir pas reçu la raison en partage. Mais plutôt n'outrons rien. Étudions bien les opérations de l'âme , ' connaissons tonte leur étendue, sans nous en cacher la faiblesse, distinguons-les exa,Qteinent , djémélpns-^n 1^ ressorts ,
io6 Essài SUA l'origine
§ 9& Le bon sens et riatelligeoçe ne foiaD( que conoevoiF ou imaginer , et ne diffèrent que par la natispe de l'objet dont on s'occupe. Coipprendre, par exemple, que deux et deux fqnt quatre, ou comprendre tout un cours de mathéipatîques , c'est également couceiEcdr; mais aviec cette di£Eérence que l'un s'appellç bon sens, et l'autre intelligenee. De mémç y pour imagînçr des choses comm^ne$ et qui tombent tous les jours sous les yeux /il ne faut que du bon sens; maïs, pour imaginer des choses neuves , surtout si ettes. sont de quelque étendue, il faut de l'intelligence. /" L'objet du bon sais ne parait donc se rencontrer que dans ce qui est £aioile et ordinaire , et c'est à l'intell^ence à &ipe concevoir o\k imaginer des choses plus composées et plus neuves.
§ '99. Faute d'i;»He bonne méthode pour anali* ser nos idées, nous nous contentons souvent de nous entendre à peu près. On en voit l^exemple dans le mot esprit , auquel on attache communément une notion bien vague, quoiqu'il soit daps la bouche de tout Ip monde. Quelle qu'en soit la signification , elle ne saurait s'étendre au delà des opérations dont j'ai donpé l'analise; mais selon qu'on prend ces opérations à part , qu'on en réunit plusieurs , oju qu^on les considère toutes ensemble, on se forme différentes notions, auxquelles on donne communément le nom d'expriL II faut cependant y mettre pour condition
DES GOirJIAISSAJICIS HVJIf AINES. IO7
que noos les. conduisions d'une manière supé* rieure, et qui montre Taclivité de Tentendement. Celles où rame dispose à peine d'elle-'méme ne méiîteal pas ce uobu Ainsi la mémoire et les opé* rations qui la précèdent ne constituent pas l'es* prit. Si, m^e Tactivité de Vêaùe n'a potur objet qu^ des dioses communes , ce n'est encore qu^ bon sens ^ comme je Vax dit. L'êspnt vient immédiatement après , et se trouverait à son plus haut période dans un bomme qui, en toute occasion, saurait parfaitement bien conduire toutes les^ opérations de son entendement, et s-'eo sevvirait avec tonte la facilité possible. C'est une noticMi dont on ne trouvera jamais le modèle; mais il &ut le sup* poser, afin d'avoir un point fixe, d'où l'on puisse, par divers endroits, s'éloigner plus ou moins, et se faire , par ce moyen , quelque idée des espèces inférieures. Je me borne à celles auxquelles on a donné des noms.
§ loo. La pénétration suppose qu'on est ca^ pable d'assez d'attention, de réfleision et d'analise, pour percer jusque dans l'intârieur des choses; et la profondeur, qu'on les creuse au point d'en développer tous les ressorts, et cpi'on voit d'où elles viennent , ce qu'elles sont , et ce qu'elles deviendront.
§ loi. Le discernement et le jugement comparent les dioses , en font la différence, et apprécient exactement la valeur des unes aqx autres :
I08 ESSAI SUR li'oRIGmE
ma?» le premier se. dit plus particulièrement de celles qui regardent la spéculation, et le second, de celles qui concernent la pratique. Il faut du discernement dans les recherches philosophiques, et du jugement dans la conduite de la vie. .
§ ioa« La sagacité n'est que l'adresse avec laquelle on sait se retourner pour saisir son objet plus facilement,^ du pour le faire, mieux comprendre au:i^. autres; ce qui ne se ùât que par l'imaginatioii jointe à: la réflexion et à l'analise.
§ io3. Le goût est une manière de sentir si heureuse, qu'on aperçoit le prix des choses sans le secours de la réflexion , ou plutôt sans se servir d'aucune règle pour ei^ juger. Il est l'efifet d'une imagination qui , ayant été . exercée de bonne heure sur des objets choisis, les conserve toujours présens, et s'en fait naturellement des modèles de comparaison. C'est pourquoi le bon goût est ordinairement le partage des gens du monde.
§ io4- Nous ne créons pas proprement des idées, nous ne faisons que combiner par des compositions et des décompositions , celles que nous recevons par les sens. L'invention consiste à sa-, voir faire des combinaisons neuves. Il y en a de deux espèces : le talent et le génie.
Celui - là combine les idées d'un art ou d'un e science connue dhine manière propre à produire les effets qu'on en doit naturellement attendre*
DES GOHMA1S&AKGES HITMAIlfCS. IO9
Il demande tantôt plus d'imagination, tantôt plus d'analise. Celui-ci ajoute au talent Tidée d'esprit, en quelque sorte , créateur. Il invente de nouveaux arts , ou , dans le même art , de nouveaux genres égaux , et quelquefois même supérieurs k ceux qui étaient déjà connus. Il envisage des choses sous des points de vue qui ne sont qu'à lui , donne naissance à une science nouvelle, ou se fraie, dans celles qu'on cultive, une route à des vérités auxquelles on n'espérait pas de pouvoir arriver. Il répand sur oeHes qu'on connaissait avant lui , utle clarté et une facilité dotit on ne les jugeait.pas susceptibles. Un homme à talent a un caractère qui peut appartenir à d^autres : il est égalé, et même quelquefois surpassé. Un homme de génie a un caractère original , il est inimitable. Aussi les grands écrivains qui le suivent , hasardent rarement de. s'eàsayeir dans le genre où il a réussi. Corneille, Molière et Quinault, n!ont point eu d'imitateurs. Nous avons des modernes qui vraisemblablement n'en auront
On qualifie le génie d'étendu et de vaste.
Comme étendu, il fait de grands progrès dails un genre : comme vaste , il réunit tant de genres, et à un tel degré, qu'on a en quelque sorte de la peinef à imaginer qu'il ait des bornes.
§ io5. On ne peut anàliser l'enthousiasme quand on l'éprouve, puisqu'aiors on n'est pas
iio ESSAI .&ITJL L'oKiamv
luaîtire de sa réflexion : maift comment l'analiser quand on ne réprouva plus ? C'est en considérant les effets qu'il a produits. Dans>cette occasion la connaissance des effets doit conduire à la connaissance de leur cause , et cette cause ne peut être que quelqu'une des opérations dont •nous ayons d^jà'faift Uan^Use. ,
: Qua^ les p06sion$^ nçias cipun^nt de vidlebtes secousse^ ^ en ^orjt^ qv.'elles nous enlèvent l'usage de la iréflexion , no\i^ éprouvons mille sentimens divers. Q'est que, 4'imQgination plus ou moins excitée^^ seLo^ qiie les passions sont plus ou moins viyes , réveiill^ avec plus «ou moins de force les , sentimens qui ont quelque rapport, et, par cqnséquent:, quoique liaison avecllétat où nous sommejs,
Suppo^lis; d£fi|x hommes dans \^ mêmes circonstances/, et éprouvant les mêmes passions, ipoab -dan^Un ii^égail» degré <de -force. D- un côté, pppçnpQ^rpoiirQxempJiie le. vieil Horace, tel qu'il lee^'dépi^in^ d^u^CkutnieiUe, avec cette âmef romaine qui lui ferait sacrifier ses propres .en£ans au salut de la république. L'in}pres3ion qu'il ifeçoit, ^and il apprend la fuite de son ûh , < est un ^assemblage confus de «tous les seftitimens que: peu vent, produire l'amour de laipatrie et celui de laigloire, portés au plus hau|; pQÎqtt; îjusquçtlà qu'iUie doit pas regretter la pette de deux de. ses fils,' et qu'il doit souhs^iter que le troisième eût également
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perdu la vie. Voilà les sentinfiens dont il «st agité: mais les exprimera-t-il daAs tout leor détail? Non: ce n'est pas le langage des grandes passions. Il ne se contentera pas non plus d'en faire oonuahre un des moins vife. il préférera natumltevAerït œlui qtti agit en lut avec le plus de violence, <et il s'y arrêtera, parce que, par la liaiscMi qu^itia avec les iàutres , il ks neofet^me smffisatûment.Or, quel e^t oe^sei^mmeilt ? <i^est de dduhaiker'qUe'Son fils fut mort : car un pareil désir, ^ii^^fsltiie peint dans l'âme d'untpère^ on, quand ily^emre, iltdoit seul en 'quelque sorte la remplir. C'est pourquoi , lorsqu'on lui demande 'oe que son fils ipouvëit faire contre trois , il doit répondra : qù'Wnwurûi. Supposons , d'un autre oâ^, un 'Romain qui , quoique sensible à la :gloire de sa famille et^au salik de la république , eàt néanmoins éprouvé des passions beaucoup plus âiibles^que le vieil ilMfac^e; H m^^paiiaitqa'ilaBriiît presque c(»nsep^é tout^ton 'sang-éroid« Les sentiment |irodoits eh lui par rhohneoT et par ^ramoeur de ^la patrie, ^ fanratent^ a£feété plus ^iblëmëutv tftcbacun a peii près dans>un>égal degré. Cet fabmme n'aohift pas été porté à exprimer l'an plutôt qciePaiilre;>aiMi il apurait été naturel qu -il les eut feiit connoiitre dams tout leur détail, il aurait dit combien il '^ooffrait de voir la rtàine de la république, et la' honte dont son fils venait de ' se couvrir ; îl aurait > défendu qiiHl Osât jamais se présenter devant lui ; -et au
lieu d'en souhaiter la mort , il aurait seulement jugé qu'il eût mieux valu pour lui avoir le sort de ses frères.
Quoi qu^on entende par enthousiasme , il suffit de savoir qu'il est opposé au sang-froid; pour remarquer que ce n'est que dans l'enthousiasme qu'on: p^ut se. mettre £^ la place du vieil Horace de Corneille; il n'en est pas de méitiie pour se mettre à la ^place de l'homme que j'ai imaginé. Voyons encore mi eicemple.
Si^Moi^e ayant à parler de la création de la lu- ;mière avait été moins pénétré de la grandeur de Dieu , il se serait étendu davantage à montrer la puissance de cet être suprême. D'un coté il n'au-i T9XX rien négligé pour exalter. l'exceUehce de la lumière , et de l'aiitre il aurait représenté les ténèbres comme un chaos où tonte la nature était ensevelie;. mais pour entrer dans ces détails il était trop rempli des sentimens que peut produire la vue, de la supériorité dû premier être et de la . dépendance des ici7éiitures« AÂnsl les idées dc' commandement et d!èbéissarioe étaiiit liées à ceUes de supériorité et de dépendance^ elles n'ont pu manquer de se réveiller dans son âme , et il a du s'y arrêter comme étant $u£6iswtes pour prime? toutes les, autres. Il ae borne don^ à Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fui. Par le nombi;e et par la beauté des; idées que ces expressions, abrégées réveillent en.^méme temps.
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elles ont Tavantage de frapper l'âme d'une manière admirable, et sont, pour cette raison, ce qu'on nomme sublime.
En conséquence de ces analises, voici la notion que je me fais de l'enthousiasme : c'est l'état d'un homme qui, considérant avec effort les circonstances où il se place, est vivement remué par tous les sentimens qu'elles doivent produire , et qui , pour exprimer ce qu'il éprouve^ choisit naturellement parmi ces sentimens celui qui est le plus vif et qui seul équivaut aux autres par l'étroite liaison qu'il a avec eux. Si cet état n'est que passager, il donne lieu à un trait, et s'il dure quelque temps, il peut produire une pièce entière. En conservant son sang-froid on pourrait imiter l'enthousiasme , si l'on s'était fait l'habitude d'analiser les beaux morceaux que les poètes lui dpi vent; mais la copie serait • elle toujours égale à l'original ?
§ io6. L'esprit est proprement l'instrument avec lequel on acquiert les idées qui s'éloignent des plus communes : c'est pourquoi nos idées sont d'une nature bien différente , selon le genre des opérations qui constituent plus particulièrement l'esprit de chaque homme. Les effets ne peuvent pas être les mêmes dans celui où vous supposerez plus d'analise avec moins d'imagina^ tian , et dans celui où vous supposerez plus d'imaginiition avec moins d'analise. L'imagination seule
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est susceptible d'une grande variété, et suffît pour faire des esprits de bien des espèces. Nous avons des modèles de chacune dans nos écritures y mais toutes n'ont pas des noms. D'ailleurs, pour considérer l'esprit dans tous ses effets^ ce n'est pas assez d'avoir donné l'analise des opérations de l'entendement, il faudrait encore avoir fait celle des passions et avoir remarqué comment toutes ces choses se combinent et se confondent en une seule cause. L'influence des passions est si grande que souvent sans elles l'entendement n'aurait presque point d'exercice, et que, pour avoir de l'esprit, il ne manque quelquefois à un homme que des passions ; elles sont même absolument nécessaires pour certains talens. Mais une analise des passions appartiendrait plutôt à un ouvrage où l'on traiterait des progrès de nos connaissances, qu'à celui où il ne s'agit que de leur origine.
§ 107. Le principal avantage qui résulte de la manière dont j'ai envisagé les opérations de l'âme, c'est qu'on voit évidemment comment le bon sens, l'esprit, la raison et leurs contraires naissent également d'un même principe, qui est la liaison des idées les unes avec les autres; que, remontant encore plus haut, on voit que cette liaison est produite par l'usage des signes. Voilà le principe. Je vais finir par une récapitulation de ce qui a été dit.
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On est capable de plus de ré^exion à proportion qu'on a plus de raison : cette dernière faculté produit donc la réflexion. D'un coté, la réflexion nous rend maîtres de notre attention ; elle engendre donc l'attention : d'un autre côté, elle nous fait lier nos idées ; elle occasionne donc la mémoire. De là naît Fanalise, d'où se forme la réminiscence , ce qui donne lieu à l'imagination (je prends ici ce mot dans le sens que je lui ai donné ).
C'est par le moyen de la réflexion que l'imagination devient à notre pouvoir, et nous n'avons à notre disposition l'exercice de la mémoire que long-temps ^près que nous sommes maîtres de celui de notre imagination; et ces deux opérations produisent la conception.
L'entendement diffère de l'imagination, comme l'opération qui consiste à concevoir diffère de Tanalise. Quant aux opérations qui consistent à distinguer, comparer, composer, décomposer, juger, raisonner, elles naissent les unes des autres, et sont les effets immédiats de l'imagination et de la mémoire. Telle est la génération des opérations de l'âme.
Il est important de bien saisir toutes ces choses, et de remarquer surtout les opérations qui forment l'entendement (on sait que je ne prends pas ce mot dans le sens des autres), et le distinguer de celles qu'il produit. C'est sur cette différence que
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portera toute la suite de cet ouvrage ; ejle en est le fondement : tout y sera confondu pour ceux qui ne la saisiront pa$.