SECTION TROISIÈME
Des idées simples et des idées complexes.
§ I . J'appelle idée complexe la réunion ou la collection de plusieurs perceptions, et idée simple une perception considérée toute seule.
a Bien que les qualités qui frappent nos sens , ce dit Locke % soient si fort unies et si bien mêlées a ensemble dans les choses mêmes, qu'il n'y ait a aucune séparation ou distance entre elles, il est « certain néanmoins que les idées que ces diverses <c qualités produisent dans l'âme y entrent par « les sens d'une manière simple et sans nul mé- « lange : car, quoique la vue et l'attouchement a excitent souvent dans le même temps diffé- « rentes idées par le même objet, comme lorsa qu'on voit le mouvement et la couleur tout à la cr fois, et que la main sent la mollesse et la chaleur a d'un morceau de cire , cependant les idées sim- « pies qui sont ainsi réunies dans le même sujets « sont aussi parfaitement distinctes que celles qui
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« entrent dans l'esprit par divers sens. Par exem- « pie, la froideur et la dureté qu'on sent dans un « morceau de glace sont des idées aussi distinctes a dans l'âme que l'odeur et la blancheur d'une ^ fleur de lis, ou que l'odeur du sucre et l'odeur « d'une rose; et rien n'est plus évident à un « homme que la . perception claire et distincte a qu'il a de ces idées simples , dont chacune prise *< à part est exempte de toute composition , et ne « produit par conséquent dans l'âme qu'une con- « ception entièrement uniforme , qui ne peut être « distinguée en différentes idées. »
Quoique nos perceptions soient susceptibles de plus ou de moins de vivacité , on aurait tort de s'imaginer que chacune soit composée de plusieurs autres. Fondez ensemble des couleurs qui ne diffèrent que parce qu'elles ne sont pas également vives, elles ne produiront qu'une seule perception.
Il est vrai qu'on regarde comme différens degrés d'une même perception toutes celles qui ont des rapports moins éloignés. Mais c'est que , faute d'avoir autant de noms que de perceptions , on a été obligé de rappeler celles-ci à certaines classes. Prises à part, il n'y en a point qui ne soit simple. Comment décomposer, par exemple, celle qu'occasionne la blancheur de la neige? Y distinguerat-on plusieurs autres blancheurs dont elle se soit formée? /
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§ â. Toutes les opérations de l'âiiae, oonsîdé** rées dans leur origine, sont également simples; car chacune n'est alors qu'une perception. Mais ensuite elles se combinent pour agir de concert, et forment des opérations composées. Cela parait sensiblement dans ce qu'on appelle pénétrcUion y discernement , sagacité , etc.
§ 'ik. Oi^tre les idées qui sont réellement simpies, on regarde souvent comme telle une collection de plusieurs perceptions , lorsqu'on la rap-< porte à une collection plus grande dont elle fait partie. Il n'y a même point de notion , quelque composée qu'elle soit , qu'on ne puisse considérer comme simple en lui attachant l'idée de l'unité.
§ 4- Parmi les idées complexes, les unes sont composées* de perceptions différentes; telle est celle d'un corps : les autres le sont de perceptions uniformes, ou plutôt elles ne sont qu'une même perception répétée plusieurs ibis.Tantôt le nombre n'en est pc^t déterminé ; telle est l'idée abstraite de l'étendue : tantôt il est déterminé; le pied, par exciOPple, est la perception d'un pouce priae dotfise fois,
% 5. Quant aux notions qui se forment de perceptions différentes, il y en a de deux sortes: celles des substances et celles qui se composent des idées simples qu'on rapporte aux différentes actious des hommes. Afin que les premières soient miles, il faut qu'elles soient faites sur le modèle
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des suhstances, et qu'elles ne représentent que les propriétés qui y sont renfermées. Dans les autres en se conduit tout différemment. Souvent il est important de les former avant d'en avoir vu des exemples ; et d'ailleurs ces exemples n'auraient ordinairement rien d'assez fixe pour nous servir de règle. Une notion dé la vertu ou de la justice, formée de la sorte , V2u*ieralt selop que les cas par* ticuliers admettraient ou rejetteraient certaines circonstances , et la confusion irait à un tel point qu'on ne discernerait plus le juste de l'injuste: erreur de bien des philosophes. Il ne nous reste donc qu'à rassembler à notre choix plusieurs idées simples, et qu'à prendre ces collections, une fois déterminées, pour le modèle d'après lequel nous devpns juger les choses. Telles sont les idées atta* chées à ces mots : gloire, honneur , courage. Je les appellerai idées archétypes : terme que les métaphysiciens modernes ont assez mis en usage.
§ 6. Puisque les idées simples ne sont que nos propres perceptions, le seul moyen de les connaître, c'est de réfléchir sur ce qu'on éprouve à la vue des objets.
§ 7* Il en est de même de ces idées complexes qui ne sont qu'une répétition indéterminée d'une même peroeption. H suffit, par exemple, pour avoir l'idée abstraite de l'étendue, d'en considérer la perception sans en considérer aucune partie
déterminée comme répétée un certain nombre de fois.
§ 8. N'ayant à envisager les idées que par rapport à la manière dont elles viennent à notre connaissance, je ne ferai de ces deux espèces qu'une seule classe. Ainsi quand je parlerai des idées complexes, il faudra m'entendre de celles qui sont formées de perceptions différentes, ou d'une même perception l'épétée d'une manière déterminée.
§ 9. On ne peut bien connaître les idées complexes, prises dans le sens auquel je viens de les restreindre qu'en les analisant , c'est-à-dire qu'il faut les réduire aux idées simples dont elles ont été composées, et suivre le progrès de leur génération. C'est ainsi que nous nous sommes formé la notion de l'entendement. Jusqu'ici aucun philosophe n'a su que cette méthode pût être pratiquée en métaphysique. Les moyens dont ils se se sont servis pour y suppléer n'ont fait qu'augmenter la confusion et multiplier les disputes.
§ 10. De là on peut conclure l'inutilité des définitions où l'on veut expliquer les propriétés des choses par un genre et par une différence . 1® L'usage en est impossible, Locke Ta lait voir% et il est assez singulier qu'il soit le premier qui l'ait
' Liv. m, c. IV.
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remarqué. Les philosophes qui sont venus avant lui ne sachant pas discerner les idées qu'il fallait définir de celles qui ne devaient pas l'être , qu'on juge de la confusion qui se trouve dans leurs écrits. Les cartésiens n'ignoraient pas qu'il y a des idées plus claires que toutes les définitions qu'on en peut donner, mais ils n'en savaient pas la raison, quelque facile qu'elle paraisse à apercevoir. Ainsi ils font bien des efforts pour définir des idées fort simples, tandis qu'ils jugent inutile d'en définir de fort composées. Cela fait voir combien, en philosophie, le plus petit pas est difficile à faire.
En second lieu, les définitions sont peu propres à donner une notion exacte des choses un peu composées. Les meilleures ne valent pas même une analise imparfaite : c'est qu'il y entre toujours quelque chose de gratuit, on du moins on n'a point de règles pour s'assurer du contraire. Dans l'analise, on est obligé "de suivre la génération même de la chose : ainsi, quand elle sera bien faite, elle réunira infailliblement les suffrages, et par-là terminera les disputes.
§ 1 1. Quoique les géomètres aient connu cette méthode, ils ne sont pas exempts de reproches. Il leur arrive quelquefois de ne pas saisir la vraie génération des choses, et cela dans des occasions où il n'était pas difficile de le faire. On en voit la preuve dès l'entrée de la géométrie. Après avoir
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dit que le point est ce qui se termine soi-même de toutes parts y ce qui n'a d'autres bornes que soimême y ou ce quina ni longueur, ni largeur^ ni profondeur^ ils le font mouvoir pour engendrer la ligne; ils font ensuite mouvoir la ligne pour engendrer la surface y et la surface pour engendrer le solide.
Je remarque d'abord qu'ils tombent ici dans le défaut des autres philosophes, c'est de vouloir définir une chose fort simple ; défaut qui est une des suites de la synthèse qu'ils ont si fort à cœur, et qui demande qu'on définisse tout.
En second lieu, le mot de borne dit nécessairement relation à une chose étendue, qu'il n'est pas possible d'imaginer une chose qui se termine de toutes parts, ou qui n'a d'autres bornes que soi*méme. La privation de toute longueur^ largeur et profondeur, n'est pas non plus une no* tion assez facile pour être prés^itée la première.
£n troisième lieu , on ne saurait se représenter le mouvement d'un point sans étendue , et encore moins la trace qu'on suppose qu'il laisse après lui pour produire la ligne. Quant à la ligne , on peut bien la concevoir en mouvement selon la détermination de sa longueur, mais non pas selon la détermination qui devrait produire la surface ; car alors elle est dans le même cas que le point. On en peut dire autant de la surface mue pour engendrer le solide.
§ la. On voit bien que les géomètres ont eu pour objet de se conformer à la génération des choses ou à celle des idées; mais ils n'y ont pas réussi.
On ne peut avoir l'usage des siens qu'on n'ait aussitôt l'idée de l'étendue avec ses dimensions : celle du solide est donc une des premières qu'ils transmettent. Or, prenez un solide, et considérez^en une extrémité sans penser à sa profondeur, vous aurez l'idée d'une surface, ou d'une étendue en longueur et largeur sans profondeur : car votre réflexion n'est l'idée que de la chose dont elle s'occupe»
Prenez ensuite cette surface, et pensez à sa longueur sans penser à sa largeur, vous aurez l'idée d'une ligne, ou d'une étendue en longueur sans largeur et sans profondeur.
Enfin, réfléchissez sur une extrémité de cette ligne sans £atire attention à sa longueur, et vous vous ferez l'idée d'un point , ou de ce qu'on prend en géométrie pour ce qui n'a ni longueur, ni largeur, ni profondeur. '
Par cette voie, vous vous formerez sans effort les idées de point, de ligne et de surface. On voit que tout dépend d'étudier l'expérience , afin d'expliquer la génération des idées dans le même ordre dans lequel elles se sont formées. Cette méthode est surtout indispensable quand il s'agit des
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notions abstraites : c'est le seul moyen de les expliquer avec netteté.
§ 1 3. On peut remarquer deux différences essentielles entre les idées simples et les idées complexes, i" L'esprit est purement passif dans la production des premières ; il ne pourrait pas se donner l'idée d'une couleur qu'il n'a jamais vue; il est au contraire actif dans la génération des dernières. C'est lui qui en réunit les idées simples, d'après des modèles ou à son choix; en un mot, elles ne sont que l'ouvrage de Texpérience réfléchie. Je les. appellerai plus particulièrement notions. 2® Nous n'avons point de mesure pour connaître l'excès d'une idée simple sur une autre, ce qui provient de ce qu'on ne peut les diviser. Il n'en est pas de même des idées complexes : on connaît, avec la dernière précision, la différence de deux nombres , parce que l'unité , qui en est la mesure commune, est toujours égale. On peut encore compter les idées simples des notions complexes qui, ayant été formées de perceptions différentes, n'ont pas une mesure aussi exacte que l'unité. S'il y a des rapports qu'on ne saurait apprécier, ce sont uniquement ceux des idées simples. Par exemple, on connaît exactement quelles idées on a attaché de plus au mot or qu'à celui de tombac; mais on ne peut pas mesurer la différence de la couleur de ces métaux.
parce que la perception en est simple et indivisible.
§ i4* Les idées simples et les idées complexes conviennent en ce qu'on peut également les considérer comme absolues et comme relatives. EU^ sont absolues quand on s'y arrête et qu'on en fait l'objet de sa réflexion, sans les rapporter à d'autres; mais quand on les considère comme subordonnées les unes aux autres, on les nomme relations.
§ 1 5. Les notions archétypes ont deux avantages : le premier c'est d'être complètes; ce sont des modèles fixes dont l'esprit peut acquérir une connaissance si parfaite, qu'il ne lui en restera plus rien à découvrir. Cela est évident, puisque ces notions ne peuvent renfermer d'autres idées simples que celles que l'esprit a lui-même rassemblées. Le second avantage est une suite du premier; il consiste en ce que tous les rapports qui s^t entre elles peuvent être aperçus ; car, connaissant toutes les idées simples dont elles sont formées, nous en pouvons faire toutes les analises possibles.
Mais les notions des substances n'ont pas les mêmes avantages. Elles sont nécessairement incomplètes, parce que nous les rapportons à des modèles, où nous pouvons tous les jours découvrir de nouvelles propriétés. Par conséquent, nous ne saurions connaître tous les rapports qui
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sont entre deux substances* S'il est louable de chercher par l'expérience à augmenter de plus en plus notre connaissance à cet égard, il est ridicule de se flatter qu'on puisse un jour la renijre [^rfaite.
Cependant il £3iut prendre garde qu'elle n'est pas obscure et conRise comme on se Timagine; elle n'est que bornée. Il dépend de nous de parler des substances dans la dernière exactitude, pourvu que nous ne comprenions dans nos idées et dans nos expressions que €e qu'une observation constante nous apprend.
5 i6. Les mots synonymes de pensée ^ opéra^ tion^ perception^ sensation^ conscience^ idée^ no^ tion , sont d'un si grand usage en métaphysique , qu'il est essentiel d'en remarquer la, différence. J'appelle pensée tout ce que l'âme éprouve , soit par des impressions étrangères , soit par l'usage qu'elle fait de sa réflexion ; opération , la pensée en tant qu'elle est pix)pre à produire quelque changement dans l'âme , et par ce moyen l'éclairer et la guider; perception , l'impression qui se produit en nous à la présence des objets; sensation^ cette même impression en tant qu'elle vient par les sens; conscience ^ la connaissance qu'on en prend; idée, la connaissance qu'on en prend comme image; notion^ toute idée qui est notre propre ouvrage : voilà le sens dans lequel je me sers de ces mots. On ne peut prendre indifférem-
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ment l'un pour l'autre, qu'autant qu'on n'a betoin que de l'idée principale qu'ils signifient. On peut appeler les idées simples indifféremment perceptions ou idées; mais on ne doit pas les appeler notions, parce qu'elles ne sont pas l'ouvrage de l'esprit. On ne doit pas dire la notion du blanc ^ mais la perception du blanc. Les notions à leur tour peuvent être considérées comme images; on peut par conséquent leur donner le nom aidées ^ mais jamais celui de perception. Ce serait faire entendre qu'elles ne sont pas notre ouvrage. On peut dire la notion de la hardiesse ^ et non la perception de la hardiesse; ou, si l'on veut faire usage de ce terme, il faut dire \e% perceptions qui composent la notion de la hardiesse. En un mot, comme nous n'avons conscience des impressions qui se passent dans l'âme que comme de quelque chose de simple et d'indivisible , le nom de per^ ception doit être consacré aux idées simples, ou du moins à celles qu'on regarde comme telles, par rapport à des notions plus composées.
J'ai encore ime remarque à faire sur les mots ^idée et de notion : c'est que le premier signifiant une perception considérée comme image, et le second une idée que l'esprit a lui-même formée, les idées et les notions ne peuvent appartenir qu'aux êtres qui sont capables de réflexion. Quant aux autres, tels que les bêtes, ils n'ont que des sensations et des perceptions : ce qui n'est pour
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eux qu'une perception devient idée à notre égard, par la réflexion que nous faisons que cette perception représente quelque chose.