‹ Œuvres ComplètesChapitre 31 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De Topération par laquelle nous donnons des signes à nos

idées.

Cette opération résulte de l'imagination qui présente à l'esprit des signes dont on n'avait point encore l'usage, et de l'attention qui les lie avec les idées. Elle est une des plus essentielles dans la recherche de la vérité ; cependant elle est des moins connues. J'ai déjà fait voir quel est l'usage et la nécessité des signes pour l'exercice des opérations de l'âme. Je vais démontrer la même chose en les considérant par rapport aux différentes espèces d'idées; c'est une vérité qu'on ne saurait présenter sous trop de faces différentes.

§ I. L'arithmétique fournit un exemple bien

« sensible de la nécessité des signes. Si , après avoir

donné un nom à l'unité, nous n'en, imaginions

pas successivement pour toutes les idées que nous

formons par la multiplication de celte première .»

DES CONNAISSANCES HUMAINES. laQ

il nous serait impossible de faire aucua progrès dans la connaissance des nombres. Kous ne discemohs différentes collections que parce que nous avons des chiffres qui sont eux-mêmes fort distincts. Otons ces chiffres, ôtons tous les signes en usage, et nous nous apercevrons qu'il nous est impossible d'en conserver les idées. Peutron seulement se faire la notion du plus petit nombre^ si Ton ne considère pas plusieurs objets dont chacun soit comme le signé auquel on attai^he l'unité? Pour moi , je n'aperçois les nombres deux ou trois y qu'autant que je me représente deux ou trois objets différens. Si je passe au nombre quatre^ je suis obligé, pour plus de facilité, d'imaginer deux objets d'un côté et deux de l'autre; à celui de six^ je ne puis me dispenser de les distribuer deux à deux ou trois à trois; et si je veux aller plus loin, il me faudra bientôt considérer plusieurs unités comme une seule , et les réunir pour cet effet à un seul objet,

§ a. Locke ' parle de quelques Américains qui n'avaient point d'idées du nombre mille, parce qu'en effet ils n'avaient imaginé des noms que pour compter jusqu'à vingt. J'ajoute qu'ils auraient eu quelque difficulté à s'en faire du nombre vingt-un. En voici la raison. «

Par la. nature de notre calcul, il suffit d'avoir

* L. II, c. xYi, § 6. Il dit qu'il s'est entretenu avec eux. ï. 9

r3o ESSAI ftUR l'origihe

des idées des premiers nombres pour être en état de s'en faire de tous ceux qu'on peut déterminer. C'est que les premiers, signes étant donnés, nous avons des règles pour en inventer d'autres. Ceux qui ignoreraient cette méthode au point d'être obligés d'attacher cbacjpe collection à des signes qui n'auraient point d'analogie entre eux, n'auraient aucun secours pour se guider dans Tinrention des signes* Ils n'auraient donc pas la même Êicilité que nous pour se faire de nouvelles idées. Tel était vraisemblablement le cas de ces Américains. Ainsi, non -seulement ils n'srvaient point d^idée du nombre mille, mais lâême il ne leur était pas aisé des'en faire immédiatement au-dessus de vingt ^

§ 3. Le progrès de nos connaissances dans les nombres vient donc unjguement de l'exactitude avec laquelle nous avons ajouté l'unité à ellemême, en donnant à chaque progression un nom qui la fait distinguer de celle qui la suit. Je sais que cent estsupérieur d'une unité à quatre-vingtdix-neuf, et inférieur d'une unité à cent un, parce

' On ne peut plus douter de ce que j'avance ici depuis la relation de M. de La Condamine. Il parle (p. 67) d'un peuple qui n'a d'autre signe pour expnmer le nonibre trois que celui-ci, poell^rrarorintourtic. Ce peuple ayant coauneveé d'une manière aussi peu commode, il ne lui était pas aisé de compter au delà. On ne doit donc pas avoir de la peine à comprendre que ce fussent là , comme on l'assure, les bornes de son arithmétique.

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que je me souviens que ce sont là trois signes que j'ai choisis pour désigner trois nombres qui se suivent.

§ 4- li fie faut pas se faire illusion , en s'imagifiant que les idées des nombres, séparées de leurs signes, soient quelque chose d« clair et de déter*miné '. Il né peut rien y avoir qui réunisse dans l'esprit plusieurs unités, que le nom même au* quel on 1^ a attachées. Si quelqu'un me demande ce que c'est que mille ^ que puis-je répondre, si» non que ce mot fi^ie dans mon esprit une certaine collection d'unités? S'il m'interroge encore sur cette collection , il est évident qu'il m'est impossible de la lui faire apercevoir dan» toutes ses parties. Il ne me i^ste donc qu^à lui présenter successivement tous les noms qu'on a inventés pour signifier les progressions qui la précèdent. Je dois lui apprendre à ajouter une unité à ime autre, et à les réunir par le signe deux; une troisième aux deux précédentes, et à les attacher au signe trois j et ainsi de suite. Par cette voie, qui est l'unique , je le mènerai de nombres en nombres jtisqa'à mille.

' Mallebranclie à pensé que les nombres qu'aperçoit V entendement pur sont quelque chose de bien supérieur à ceux qui tombent sous les sens. Saint Augustin (dans ses Confessions) , les platonidens et tous les partisans des idées innées , ont été dans le même préjugé.

i3a ESSAI SUR l'origike

Qu'on cherche ensuite ce qu'il y aura de clair dans son esprit, on y trouvera trois choses : l'idée de l'unité, celle de l'opération par laquelle il a ajouté plusieurs fois l'unité à elle-même, enfin le souvenir d'avoir imaginé le signe mUle après les signes nei^ cent quatre-vingt'dix-neuf^ neuf cent ^quatre-vingtrdiX'huit , etc. Ce n'est certainement ni par l'idée de l'unité , ni par celle de l'opération qui l'a multipliée, qu'est déterminé ce nombre; car ces choses se trouvent également dans tous les autres. Mais puisque le signe miUe n'appartient qu'à cette collection, c'est lui seul qui la détermine et qui la distingue.

§ 5. Il est donc hors de doute que , quand un homme ne voudrait calculer que pour lui, il serait autant obligé d'inventer des signes que s'il voulait communiquer ses calculs. Mais pourquoi ce qui est vrai en arithmétique , ne le serait-il pas dans les autres sciences? Pourrions- nous jamais réfléchir sur la métaphysique et sur la morale, si nous n'avions inventé des signes pour fixer nos idées, à mesure que nous avons formé de nouvelles collections? Les mots ne doivent-ils pas être aux idées de toutes les sciences ce que sont les chiffres aux idées de l'arithmétique? Il est vraisemblable qiTe l'ignorance de cette vérité est une des causes de la confusion qui règne dans les ouvrages de métaphysique et de morale. Pour traiter

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cette matière avec ordre , il faut parcourir toutes les idées qui peuvent être l'objet de notre réflexion. ^

§ 6. Il me semble qu'il n'y a rien à ajouter à ce que j'ai dit sur les idées simples. Il est certain que nous réfléchisscins souvent sur nos perceptions sans nous rappeler autre chose que leurs noms, ou les circonstances où nous les avons éprouvées. Ce n'est même que par la liaison qu'elles ont avec ces signes , que l'imagination, peut les réveiller à notre gré.

L'esprit est si borné qu'il ne peut pas se retracer unc^andè quantité d'idées pour en faire tout à la fois le sujet de sa réflexion. Cependant il est souvent nécessaire qu'il en considère plusieurs ensemble. C'est ce qu'il fait avec le secours des signes qui , en les réunissant; les lui font envisager comme si elles n'étaient qu'une seule idée.

§ 7* Il y a deux cas où nous rassemblons des idées simples sous un seul signe : nous le faisons sur des modèles ou sans modèles.

Je, trouve un corps, et je vois qu'il est étendu, figuré, divisible, solide, dur, capable de mouvement et de repos, jaune, fusible, ductile, malléable, fort pesant, fixe, qu'il a la capacité d'être dissous dans l'eau régale, etc. Il est certain que si je ne puis pas donner tout à la fois une idée de toiites ces qualités , je ne saurais me les rap^ peler à moi-même qu'en les faisant passeï^ en revue

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devant mon esprit; jonais si, ne pouvant les embrasser toutes ensemble, je voulais ne penser qu'à une seule, par exemple à sa couleur, une idée aussi incomplète me serait inutile, et me ferait souvent confondre ce corps avec ceux qui lui ressemblent par cet endroit. Pour sortir de cet embarras, j'invente le mot or, et je m'accoutume, à lui attacher toutes les idées dont j'ai fait le dénombrement. Quand par la suite je penserai à la notion de l'or, je n'apercevrai donc que ce son or, et le souvenir d'y avoir lié une certaine quantité d'idées sîpiples que je ne puis réveiller tout à la fois, mais que j'ai vu coexister dans un même sujet, et que je me rappellerai les unes après les autres quand je le souhaiterai.

Nous ne pouvons donc réfléchir sur les substances qu'autant que nous avons des signes qui déterminent le nombre et la variété des propriétés que nous y avons remarquées et que nous voulons réunir dans des idées complexes, comme elles le sont hors de nous dans des sujets. Qu'on oublie pour un moment tous ces signes, et qu'on essaie d'en rappeler les idées, on verra que les mots ou d'autres signes équivalens sont d'une si grande nécessité qu'ils tiennent, pour ainsi dire, dans notre esprit la place que les sujets occupent au dehors. Gomme les qualités des choses ne coexisteraient pas hors de nous sans des sujets où elles se réunissent, leurs idées ne coexisteraient pa»

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dans notr^ esprit saus des signes où elles se réunissent également.

§ 8. La nécessité dés signes est encore bien sensible dans les idées complexes que nous formons sans modèles. Quand nous avons rassemblé des idées que nous ne voyons nulle part réunies, comme il arrive ordinairement dans les notions archétypes, qu'est-ce qui en fixerait les collections, si nous ne les attachions à des mots qui sont comme des liens qui les empêchent de s'échapper? Si vous croyez que les noms vous soient inutiles, arrachez -les de votre mémoire, et essayez de réfléchir sur les lois civiles et morales, sur les vertus et les vices, enfin sur toutes les actions humaines, vous reconnaîtrez votre erreur. Vous avouerez que si , à chaque combinaison que vous faites , vous n'avez pas des signes pour déterminer le nombre d'idées simples que vous avez voulu recueillir, à peine aurez-vous fait un pas que vous n'apercevrez plus qu'un chaos. Vous serez dans le même embarras que celui qui voudrait calculer , en disant plusieurs fois un, un, un, et qui ne voudrait pas imaginer des signes pour chaque collection. Cet homme ne se ferait jamais Tidée d'une vingtaine, parce que rien ne pourrait l'assurer qu'il en aurait exaictement répété toutes les unitéSé

§ 9. Onicluons que, pour avoir des idées sur lesquelles nous puissions réfléchir, nous avons

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besoin d'imaginer des signes qui servent de lien aux différentes collections d'idées simples , et que nos notions ne sont exactes qu'autant que nous avons inventé avec ordre les signes qui doivent les fixer.

§ lo. Cette vérité fera connaître à tous ceux qui voudront réfléchir sur eux-mêmes , combien le nombre des mots que nous avons dans la mémoire est supérieur à celui de nos idées. Cela devait être naturellement ainsi, soit parce que la réflexion ne venant qu'après la mémoire , elle n'a pas toujours repassé avec assez de soin sur les idées auxquelles on avait donné des signes, soit parce que nous voyons qu'il y a un grand intervalle entre le temps où l'on commence à cultiver la mémoire d'un enfant, en y gravant bien des mots dont il ne peut encore remarquer les idées , et celui où il commence à être capable d'analiser ses notions pour s'en rendre quelque compte.

Quand cette opération survient, elle se trouve trop lente pour suivre la mémoire qu'un long exercice a rendu prompte et facile. Quel travail ne serait-ce pas , s'il fallait qu'elle examinât tous les signes ? On les emploie donc tels qu'ils se présentent, et l'on se contente ordinairement d'en saisir à peu près le sens. Il arrive de là que l'analise est, de toutes les opérations, celle dont on connaît le moins l'usage. Combien d'hommes chez qui elle n'a jamais eu lieu! L'expériisnce au moins

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confirme qu'elle a d'autant moins d'exercice que la mémoire et l'imagination en ont davantage. Je le répète donc : tous ceux qui rentreront en euxmêmes y trouveront grand nombre de signes auxquels ils n'ont lié que des idées fort imparfaites, et plusieurs même auxquels ils n'en attachent point du tout. De là le chaos où se trouvent les sciences abstraites : chaos que les philosophes n'ont jamais pu débrouiller, parce qu'aucun d'eux n^en a connu la première cause. Locke est le seul en faveur de qui on peut faire ici quelques exceptions.

§11. Cette vérité montre encore combien les ressorts de nos connaissances sont simples et admirables. Voilà l'àme de Thomme avec des sensations et des opérations ; comment disposera-t-elle de ces matériaux ? Des gestes, des sons, des chiffres, des lettres, c'est avec des instrumens aussi étrangers à nos idées, que nous les mettons en œuvre pour nous élever aux connaissances les plus sublimes. Les matériaux sont les mêmes chez tous les hommes; mais l'adresse à se servir des signes varie ; et de là l'inégalité qui se trouve parmi eux.

Refusez à un esprit supérieur J'usage.des caractères : combien de connaissances lui sont interdites, auxquelles un esprit médiocre atteindrait facilement! Otez-lui encore l'usage dé la parole : le sort des muets vous apprend dans quelles bornes

i38 ESAAi scfi l'obiginb

étrpites vous le renfenflez. Enfin, enlevez -lui l'usage de toutes sortes de signes, qu'il ne sadie pas fgire à propos le moindre geste pour exprimer les pensées les plus ordinaires, vous aurez en lui un imbécile. .

§ la» Il serait à souhaiter que ceux qui se chargent de l'éducation des enfans n'ignorassent pas les premiers ressorts de l'esprit humain- Si un précepteur, connaissant parfaitement l'origine et le progrès de nos idées, n'entretenait son disciple que des choses qui ont le plus de rapport à ses besoins et à son âge ; s'il avait assez d'adresse pour le placer dans les ^rconstances les plus propres à lui apprendre à se faire des idées précises et à les fixer par des signes constans; si niiéme, en badinant, il n'employait jamais dans ses discours que des mots dont le sens serait exactement déterminé, quelle netteté , quelle étendue ne donnerait-il pas à l'esprit de son élève! Mais combien peu de pères sont en état de procurer de pareils msdtres à leurs enfans; et combien sont encore plus rares ceux qui seraient propres à remplir leurs vues ? Il est cependant utile de connaître tout ce qui pourrait contribuer k une bonne éducation. Si l'on ne peut pas toujours l'exécuter, peut-être évitera-t-on au moins ce qui y serait tout^àrfsdt contraire. On ne devrait , par exemple, jamais embarrasser les enfans par des parallo* gismes, des sophismes ou d'autres mauvais rai-

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sonnemens. £a se perm^ttwt de pareils badinages, on court risque de leur rendre l'esprit confus et même fau:^. Ce n'est qu'après que leur entendement aurait acquis beaucoup de netteté et de justesse, qu'on pourrait, pour exercer leur sagacité , leur tenir des discours captieux. Je voudrais même qu'on y apportât assez de précaution pour prévenir tous les inconvéniens ; mais des réflexions sur cette matière m'écarteraieut trop de mon sujet. Je vais , dans le chapitre suivant , confirmer par des faits ce que je crois avoir démontré dans celui-ci : ce sera une occasion de développer mon sentiment de plus en plus.

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