CHAPITRE II
On confirme par des faits ce qui a été prouvé dans le chapitre , précédent.
§ 1 3. «c A Chartres , un jeune homme de vingt- <c trois à vingt-quatre ans, fils^'un artisan, sourd « et muet de naissance , commença tout à coup à ff parler, au grand étonnement de toute la ville. <c On sut de lui que , trois ou quatre mois aupa- « ravant, il avait entendu le son des clodies, et <c avait été extrêmement surpris de cette sensation (c nouvelle et inconnue. Ensuite il lui était sorti <c une espèce d'eau de Toreille gaudh'e, et il avait
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<c entendu parfaitement des deux oreilles. Il fut « trois ou quatre mois à écouter sans rien dire , « s'accoutumant à répéter tout bas les paroles «qu'il entendait, et s'affermissant dans la pro- <( nonciation et dans les idées attachées aux mots. « Enfin il se crut en état de rompre le silence , et (c il déclara qu'il parlait, quoique ce ne fut encore « qu'imparfaitement. Aussitôt des théologiens ha- « biles l'interrogèrent sur son état passé, et leurs « questions principales roulèrent sur Dieu, sur « l'âme, sur la bonté ou la malice morale des acte tions. 11 ne parut pas avoir poussé ses pensées « jusque-là. Quoiqu'il fut né de parens. catholiques^ « qu'il assistât à la messe , qu'il fiit instruit à faire « le signe de la croix, et à se mettre à genoux /c dans la contenance d'un homme qui prie, il « n'avait jamais joint à tout cela aucune intention, « ni compris celle que les autres y joignent. Il ne « savait pas bien distinctement ce que c'était que « la mort , et il n*y pensait jamais. Il menait une c< vie purement animale, tout occupé des objets « sensibles et présens, et du peu d'idées qu'il r.e- « cevait par les yeux. Il ne tirait pas même de la « comparaison de ses idées tout ce qu'il semble « qu'il en aurait pu tirer. Ce n'est pas qu'il n'eût « naturellement de l'esprit ; mais l'esprit d'un « homme privé du commerce des autres est si peu (c exercé et si peu cultivé , qu'il ne pense qu'autant «c qu'il y est indispensabtement forcé par les olv
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« jets extérieurs. Le plus grand fonds des idées «( des hommes est dans leur commerce récipro- « que. »
§ 14. Ce fait est rapporté dans les mémoires de l'académie des sciences '. Il eût été à souhaiter qu'on eût interrogé ce jeune homme sur le peu d'idées qu'il avait quand il était sans l'usage de la parole^ sur les premières qu'il acquit depuis que l'ouïe lui fut rendue; sur les secours qu'il reçut, soit des objets extérieurs, soit de ce qu'il entendait dire, soit de sa propre réflexion, pour en faire de nouvelles; eu un mot, sur tout ce qui put être à son esprit une occasion de se former. L'expérience agit en nous de si bonne heure , qu'il n'est pas étonnant qu'elle se donne quelquefois pour la nature même. Ici, au contraire, elle agit si tard, qu'il eût été aisé de ne pas s'y méprendre. Mais les théologiens y voulaient reconnaître la nature, et tout habiles qu'ils étaient , ils ne reconnurent ni l'une ni l'autre. Nous n'y pouvons suppléer que par des conjectures.
§ i5. J'imagine que, pendant vingt-trois ans, ce jeune homme était à peu près dans l'état où j'ai représenté râmé, quand,' ne disposant point encore de son attention, elle la donne aux objets, non pas à son choix , mais selon qu'elle est en-^ traînée par la force avec laquelle ils agissent sur
* A.nnée 1703, pJ 18.
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elle. Il est vrai qu*élevé pamli des hommes, il en recevait des secours qui lui Élisaient lier quelques-unes denses idées à des signes. Il n'est pas douteux qu'il ne sût £sûre connaître par des gestes ses principani besoins, etles choses qui les pouvaient soulager. Mais comme il manquait de "homs pour désigner celles qui n'avaient pas un si grand rapfKM à lui, qu'il était peu intéressé à y suppléer par quelque autre moyen , et qu'il ne retirait de dehors aucun secours, il n'y pensait jamais que quand il en avait une perception actuelle. Son attention, uniquement attirée par des sensations vives, cessait avec ces sensations. Pour lors la contemplation n*avait aucun exercice, à plus forte raison la mémoire.
§ i6. Quelquefois notre conscience^ partagée entre un grand nombre de perceptions qui agissent sur nous avec une force à peu près égale, est si feible qu'il ne nous reste aucun souvenir de ce qne nous avon& éprouvé. A peine sentons -nous pour lors que nous existons; des jours s'écouleraient comme des momens, sans que nous en fissions la différence; et nous éprouverions des milliers de fois la même perception, sans remarquer que nous l'avons déjà eoe. Un homme qui , par l'usage des signes, a acquis beaucoup d'idées, et se les est rendues familières, ne peut pas demeurer long-temps dans cette espèce de léthargie. Plus la provision de ses idées est grande , plus il
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y a lieu de croire qtie qûélqù'ime aura occasion de se réteiller, d'txetùét son attention, et de le retirer de cet assoupissement. Par conséquent moins on a d'iclées, plus cette léthargie doit être ordinaire. Qu'on juge donc'si pendant vingt-trois ans que ce jeune homme de Chartres fut sourd et muet, son âme put faire souvent usage de son attention , de sa réminiscence et de sa réflexion.
§ 17. Si l'exercice de ces premières opérations était si borné, combien celui des autres Tétait -il davantage ? Incapable de fixer et de déterminer exactement les idées qu'il recevait, par les sens, il ne pouvait , ni en les composant , ni en les décomposant, se faire des notions à son choix. N'ayant pas des signes assez compiodes pour comparer ses idées les phis familières , il était rare qu'il formât des jugemens. Il est même vraisemblable que, pendant le cours des vingt -trois premières années de sa vie , il n'a pas fait un seul raisonnement. Raisonner , c'est former des jugemens , et les lier en observant la dépendance où ils sont les uns des autres. Or ce jeune homme n'a pu le faire, tant qu'il n'a pas eu l'usage des conjonctions ou des particules qui expriment les rapports des différenteis parties du discours. Il était donc naturel çu*il ne tifdû pas de la comparaison de se^ idées tout ce quUl semble quHlen (mraitpu tirer. Sa réflexion , qui n'avait pour objet que des sensations vives ou nouvelles , n'influait point dans la plu-
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part de ses actions , et que fort peu dans les autres. Il ne se conduisait que par habitude et par imitation, surtout dans les choses qui avaient moins de rapport à ses besoins. C'est ainsi que , faisant ce que la dévotion de ses parens exigeait de lui , il n'avait jamais songé au motif qu'on pouvait avoir , et ignorait qull y dût joindre une intention. Peut-être même l'imitation était-elle d'autant plus exacte, que la réflexion ne l'accompagnait point ; car les distractions doivent être moins fréquentes dans un homme qui sait peu réfléchir.
§ 18. Il semble que, pour savoir ce que c'est que la vie, ce soit assez d'être et de seTentir. Cependant , au hasard d'avancer un paradoxe , je dirai que ce jeune homme en avait à peine une idée. Pour un être qui ne réfléchit pas, pour nous-mêmes,dans ces momens où quoique éveillés nous ne faisons pour ainsi dire que végéter, les sensations ne sont que des sensations , et elles ne deviennent des idées que lorsque la réflexion nous les fait considérer comme images de quelque chose. Il est vrai qu'elles guidaient ce jeune homme dans la recherche de ce qui était utile à sa conservation, et l'éloignement de ce qui pouvait lui nuire; mais il en suivait l'impression sans réfléchir sur ce que c'était que se conserver ou se laistser détruire. Une preuve de la vérité de ce que j'avance , c'est qu'il ne savait pas bien distinctement ce que c'était que la mort. S'il avait su ce que c'é-
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tait que la vie, n'aurait -il pas vu aussi distinctement que nous que la mort n'en est que la privation ^
§ 19. Nous voyons dans ce jeune homme quelques faibles traces des opérations de Tâme; mais si l'on excepte la perception , la conscience , l'attention , la réminiscence et l'imagination , quand elle n'est point encore en notre pouvoir, on ne trouvera aucun vestige des autres dans quelqu'un qui aurait été privé de tout commerce avec les hommes, et qui, avec des organes sains et bien constitués, aurait, par exemple, été élevé parmi des ours. Presque sans réminiscence, il passerait souvent par le même état sans reconnaître qu'il y eût été ; sans mémoire , il n'aurait aucun signe pour suppléer à l'absence des choses; n'ayant qu'une imagination dont il ne pourrait disposer, ses perceptions ne se réveilleraient qu'autant que le hasard lui présenterait un objet avec lequel quelques circonstances les auraient liées; enfin, sans réflexion , il recevrait les impressions que les choses feraient sur ses sens , et ne leur obéirait que par instinct. Il imiterait les ours en tout, au-
' La mort peut se prendre encore pour le passage de cette: vie dans une autre ; mais ce n'est pas là le sens dans lequel il faut ici l'entendre. M. de Fonlenelle ayant dit que ce jeune homme n'avait point d'idée de Dieu ni de l'âme, il est évident qu'il n'en avait pas davantage de la mort prise pour le passage de cette vie dans une autre.
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rait un cri à peu près semblable au leur, et se traînerait sur les pieds et sur les mains. Nous sommes si fort portés à l'imitation que peut-être un Descartes à sa place n'essaierait pas seulement de marcher sur ses pieds.
§ 20. Mais quoi ! me dira-t-on, la nécessité de pourvoir à ses besoins et de satisfaire à ses passions ne suÉ&ra-t-elle pas pour développer toutes les opérations de son âme ?
Je réponds que non, parce que, tant qu'il vivra sans aucun commerce avec le reste des hommes , il n'aura point occasion de lier ses idées à des signes arbitraires, il sera sans mémoire, par conséquent son imagination ne sera point à son pouvoir : d'où il résulte qu'il sera entièrement incapable de réflexion.
§21. Sou imagination aura cependant un avan- ,tage sur la nôtre; c'est qu'elle lui retracera les choses d'une manière bien plus vive. Il nous est si commode de nous rappeler nos idées avec le secours de la mémoire, que notre imagination est rarement exercée : chez lui, au contraire, cette opération tenant lieu de toutes les autres, l'exercice en sera aussi fréquent que ses besoins, et elle réveillera les perceptions avec plus de force. Cela peut se confirmer par l'exemple des aveugles qui ont communément le tact plus fin que nous ; car on en peut apporter la même raison.
§ 22. Mais cet homme ne disposera jamais lui-
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même des opérations de son âme. Pour le comprendre , voyons dans quelles circonstances elles pourront avoir quelîque exercice.
Je suppose qu'un monstre auquel il a vu dévorer d'autres animaux^ ou que ceux avec lesquels il vit lui ont appris à fuir, vienne à lui, cette vue attire son attetition, réveilfe les sentimens de frayeur qui sont liés avec l'idée du monstre, et le dispose k la fuite. Il échappe à cet ennemi; mais le tremblement dont tout son corps est agité lui en conserve quelque temps l'idée présente: voilà la contemplation. Peu après le hasard le conduit dans le mêrne lieu, l'idée du lieu réveille celle du monstre avec laquelle elle s'était liée : voilà l'imagination. Enfin, puisqu'il se reconnàîÉ pour le même être qui s'est déjà trouvé dans ce lieu, il y a encore en lui réminiscence. On voit par-là que l'exercice de ses opérations dépend d'Un certain concours de circonstances qui l'affectent d'une manière particulière » et qu'il doit par conséquent cesser aussitôt que ces circonstances cessent. La frayeur de cet homme dissipée, si l'on suppose qu'il ne retourne pas dans le même lieu , ou qu'il n'y retourne que quand l'idée n'en sera plus liée avec celle du monstre, nous ne trouverons rien en lui qui soit propre à lui rappeler ce qu'il a vu. Nous ne pouvons réveiller nos idées qu'autant qu'elles sont liées à quelques signes: les siennes ne le sont qu'aux circonstances qui les
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ont fait naître, il ne peut donc se les rappeler que quand il se retrouve dans ces mêmes circonstances. De là dépend l'exercice des opérations de son âme; il n'est pas le maître, je le répète, de les conduire par lui - même ; il ne peut qu'obéir à l'impression que les obj-ets font sur lui , et l'on ne doit pas attendre qu'il puisse donner aucun signe de raison.
§ a3. Je n'avance pas de simples conjectures. Dans les forêts qui confinent la Lithuanie et la Russie, on prit, en 1694, un jeune homme d'environ dix ans qui vivait parmi les ours. Il ne donnait aucune marque de raison , marchait sur ses pieds et sur ses mains, n'avait aucun langage, formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d'un homme. Il fut long-temps avant de pouvoir proférer quelques paroles, encore le fit-il d'une manière bien barbare. Aussitôt qu'il put parler, on l'interrogea sur son premier état; mais il ne s'en souvint non plus que ^ous nous souvenons de ce qui nous est arrivé au berceau',
§ a4. Ce fait prouve parfaitement la vérité de ce que j'ai dit sur le progrés des opérations de l'âme. Il était aisé de prévoir que cet enfant ne devait pas se rappeler son premier état; il pouvait en avoir quelque souvenir au moment qu'on l'en retira; mais ce souvenir, uniquement produit par
' Connor. in evang, med,^ art. i5, pag. i33 et seq.
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une attention donnée rarement et jamais fortifiée par la réflexion , était si faible , que les traces s'en effacèrent pendant l'intervalle qu'il y eut du moment où il commença à se faire des idées à celui où l'on put lui faire des que$tions. £n supposant, pour épuiser toutes les hypothèses, qu'il se fut encore souvenu du tempsqu'il vivait dans les forets, il n'aurait jamais pu se le représea^r que par les perceptions qu'il se serait rappelées.\ Ces perceptions ne pouvaient être qu'en petit nombre ; ne se souvenant point de celles qui les avaient précédées, suivies ou interrompues, il ne se serait point retracé la succession des parties de ce temps: d'où il serait arrivé qu'il n'aurait jamais soupçonné qu'elle eût eu un commencement, et qu'il ne l'aurait cependant envisagée que comme un instant. En un mot, le souvenir confus de son premier état l'aurait mis dans l'embarras de s'imaginer d'avoir toujours été , et de ne pouvoir se représenter son éternité prétendue que comme un moment. Je ne doute donc pas qu'il n'eût été bien surpris quand on lui aurait dit qu'il avait commencé d'être , et qu'il ne l'eût encore été quand on aurait ajouté qu'il avait passé par différens accroissemens* Jusque-là incapable de réflexion , il n'aurait jamais remarqué des changemens aussi insensibles, et il aurait naturellement été porté à croire qu'il avait toujours été tel qu'il se trouvait au
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moment où on l'engageait à réfléchir sur luimême.
§ 25. L'illustre secrétaire de l'académie des sciences a fort bien remarqué que le plus grand fonds des idées des hommes est dans leur commerce réciproque. Cette vérité développée achèvera de confirmer tout ce que je viens de dire.
J'ai distingué trois sortes de signes : les signes accidentels , les signes naturels et les signes d'institution. Un enfant élevé parmi les ours n'a que le secours des premiers. Il est vrai qu'on ne peut lui refuser les cris naturels à chaque passion : mais comment soupçonnerait-il qu'ils soient propres à être les signes des sentimens qu'il éprouve ? S'il vivait avec d'autres hommes , il leur entendrait si souvent pousser des cris semblables à ceux qui lui échappent, que tôt ou tard il lierait ces cris avec les sentimens qu'ils doivent exprimer. Les oui*s ne peuvent lui fournir les mêmes occasions: leurs mugissemens n'ont pas assez d'analogie avec la voix humaine. Par le commerce que ces animaux ont ensemble , ils attachent vraisemblablement à leurs cris les perceptions dont ils sont les signes; ce que cet enfant ne saurait faire. Ainsi, pour se conduire d'après l'impression des a*is naturels, ils ont des secours qu'il ne peut avoir, et il y a apparence que l'attention , la réminiscence et l'imagination ont chez eux plus d'exercice que
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chez lui ; mais c'est à quoi se bornent toutes les opérations de leur âme ^
Puisque les hommes ne peuvent s^ faire des signes qu'autant qu'ils vivent ensemble, .c'est une conséquence que le fonds de leurs idées, quand leur esprit commence à se former, est uniquement dans leur commerce réciproque. Je dis quand leur esprit commence à $efom[ier, j^arce qu'il est évident que lorsqu'il a fait des progrès il connaît l'art de se faire des signes, et peut acquérir des idées sans aucun secours étranger.
Il ne faudrait pas m'objecter qu'avant ce commerce l'esprit a déjà des idées, puisqu'il a des perceptions; car des perceptions qui n'ont jamais été l'objet de la réflexion ne sont pas proprement des idées ; elles ne sont que des impressions faites dans l'âme, auxquelles il manque pour être. des idées d'être considérées comme images.
§ 26. Il me semble , qu'il est inutile de rien
^ Locke (1. II, c. XI, §§ 10 et 11), remarque avec raison que les bétes ne peuvent point former d'abstractions. Il leur refuse en conséquence la puissance de raisonner sur des idées générales ; mais il regarde comme évident qu'elles raisonnent en certaines rencontres sur des idées particulières. Si ce philosophe avait vu qu'on ne peut réfléchir qu'autant qu'on a l'usage des signes d'institution, il aurait reconnu que les bétes sont absolument incapables de raisonnement, et que par conséquent leurs actions, qui paraissent raisonnées, ne sont que les effets d'une imagination dont elles ne peuvent point disposer.
iSa ESSAI SUR l'origine
ajouter à ces exemples, ni aux explications que j'en ai données; ils confirment bien sensiblement que les opérations de l'esprit se développent plus ou moins, à proportion qu'on a l'usage des signes.
Il s'offre cependant une difficulté : c'e^t que si notre esprit ne fixe ses idées que par des signes, nos raisonnemens courent risque de ne rouler souvent que sur des mots; ce quixloit nous jeter dans bien des erreurs.
Je réponds que la certitude des mathématiques lève cette difficulté. Pourvu que nous déterminions si exactement les idées simples attachées à chaque signe, que nous puissions dans le besoin en faire l'analise, nous ne craindrons pas plus de nous tromper que les mathématiciens lorsqu'ils se servent de leurs chiffres. A la vérité, cette objection fait voir qu'il faut se conduire avec beaucoup de précaution pour ne pas s^engager, comme bien des ^philosophes , dans des disputes de mots et dans dés questions vaines et puériles; mais par-là elle ne fait que confirmer ce que j'ai moi-même remarqué*
§27. On peut observer ici avec quelle lenteur l'esprit s'élève à la connaissance de la vérité. Locke en fournit un exemple qui me paraît curieux.
Quoique la nécessité des signes pour les idées des nombres ne lui ait pas échappé , il n'en parle pas cependant comme un homme bien assuré de
ce qu'itavance. Sans les signes, dit-il, avec lesquels nous distinguons chaque collection d*unités, à peine pouvons-nous faire usage des nombres, surtout dans les combinaisons fort composées ^
Il s'est aperçu que les noms étaient nécessaires pour les idées archétypes, mais il n'en a pas saisi la vraie raison. « L'esprit, dit-il, ayant mis de la « liaison entre les parties détachées de ces idées w complexes, cette union, qui n'a aucun fonde- « ment particulier dans la nature, cesserait, s'il « n'y avait quelque chose qui la maintînt*. » Ce raisonnement devait, comme il l'a fait , l'empêcher de voir la nécessité des signes pour les notions des substances; car ces notions ayant un fondement dans la nature, c'était une conséquence que la réunion de leurs idées simples se conservât dans l'esprit sans le secours des mots.
Il faut bien peu de chose pour arrêter les plus grands génies dans leurs progrès ; il suffit, comme on. le voit ici , d'une légère méprise qui leur échappe dans le moment même qu'ils défendent la vérité : voilà ce qui a empêché Locke de découvrir combien les signes sont nécessaires à l'exercice des opérations de l'âme. Il suppose que l'esprit fait des propositions mentales dans lesquelles il joint ou sépare les idées sans l'intervention des
* L. II, G. XTI, § 5.
* L. III, c. V, S io«
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mots * ; il prétend même que la meilleure voie pour arriver à des connaissances, serait de considérer les idées en elles-mêmes, mais il remarque qu'on le fait fort rarement : tant, dit-il, la coutume d'employer des sops pour des i^ées a prévalu parmi nous*. Après ce que j'ai dit, il est inutile que je m'arrête à faire voir combien tout cela est peu exact.
M. Wolf remarque qu'il est bien difficile que la raison ait quelque exercice dans un homçie qui n'a pas l'usage des signes d'institution. Il en donne pour exemple les deux faits que je viens de rapporter ^, mais il ne les explique pas. D'ailleurs it n'a point connu l'absolue nécessité des signes, non plus que la manière dont ils concourent aux progrès des opérations de l'âme.
Quant aux cartésiens et aux mallebranchistes, ils ont été aussi éloignés de cette découverte qu'on peut l'être. Comment soupçonner la nécessité des signes lorsqu'on pense avec Descartes que ^les idées sont innées , ou avec Mallebrancbe que nous voyons toutes choses en Dieu ?
* L. IV, c. Vy §S 3, 4 et 5. %
' L. IV, c. VI, S I.
^ PsychoL ration, y % l\Si,
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