‹ Œuvres ComplètesChapitre 33 sur 57 · SECTION CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SECTION CINQUIÈME

Des abstractions.

§ I . Nous avons vu que les notions abstraites se forment en cessant de penser aux propriétés par où lès choses sont distinguées , pour ne penser qu'aux qualités par où elles coi^iennent. Cessons de considérer ce qui détermine une étendue à être telle, un tout à être tel, nous aurons les idées abstraites d'étendue et de tout ^

» Voici comment Locke explique le progrès de ces sortes d'Idées. R Les idées, dit-il, que les enfans se font des personnes n avec qui ils conversent sont semblables aux personnes mêmes, « et ne sont que particulières. Les idées qu'ils ont de leur nonr- « rice et de leur mère sont fort bien tracées dans leu^ esprit, et, « comme autant de fidèles tableaux, y représentent unique- « ment ces individus. Les noms qu'ils leur donnent d'abord « se terminent aussi à ces individus : ainsi les noms de nour- « rice et de maman dont se servent les enfans se rapportent 'c uniquement à ces personnes. Quand après cela le temps et f une plus grande connaissance du monde leur a fait obser- « ver qu'il y a plusieurs autres êtres qui , par certains cora- « m uns rappotis de figure et de plusieurs autres qualités « ressemblent à leur père, a leur mère et aux autres per- <t sonnes qu'ils sont accoutumés de voir, ils forment une idée <t à laquelle ils trouvent que tous ces êtres particuliers par- « ticipent également, et ils lui donnent comme les autres le « nom à^ homme. Voila comment ils viennent à avoir un nom R général et une idée générale : en quoi ils ne forment rien de

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Ces sortes d'idées ne sont donc que des dénominations que nous donnons aux choses envisagées par les endroits par où elles se ressemblent ; c'est pourquoi on les appelle idées générales. Mais ce n'est pas assez d'en connaître l'origine ; il y a encore des considérations importantes à faire sur leur nécessité et sur les vices qui les ' accompagnent.

§ 2. Elles sont sans doute absolument nécessaires. Les hommes étant obligés de parler des choses selon qu'elles diffèrent ou qu'elles conviennent , il a fallu qu'ils pussent les rapporter à des classes distinguées par des signes : avec ce secours ils renferment dans un seul mot ce qui n'aurait pu sans confusion entrer dans de longs discours. On en voit un exemple sensible dans l'usage qu'on fait des termes de substance y esprit y corpSy animal. Si Ton ne veut parler des choses qu'autant qu'on se représente dans chacune un sujet qui en soutient les propriétés et les modes, on n'a besoin que du mot de substance. Si l'on a en vue d'indiquer plus particulièrement l'espèce des propriétés et des modes, on se sert du mot dV^prit ou de celui de corps. Si* en réunissant ces deux idées on a dessein de parler d'un tout vivant

K nouveau ; mais écartant seulement de Tidée complexe qu'ils» « ayaient de Pierre^ de Jacques, de Marie et d'Elisabeth, ce « qui est particulier à chacun d'eux , i\s ne retiennent que ce a qui leur est commun a tous ». Liv. m, c. iii, S 7.

DES CONNAISSANCES HUMAINES. iBj

qui se meut de lui-même et par instinct , on a le mot d'animal. Enfin , selon qu'on joindra à cette dernière notion les idées qui distinguent les diffé< rentes espèces d'animaux, Tusage fournit ordinairement des termes propres à rendre notre pensée d'une manière abrégée.

§ 3; Mais il faut remarquer que c'est moins par rapport à la nature des choses que par rapport à la manière dont nous les connaissons , que nous en déterminons les genres et les espèces, ou, pour parler un langage plus familier, que nous les distribuons dans les classes subordonnées les unes aux autres. Si nous avions la vue assez perçante pour découvrir dans les objets un plus grand nombre de propriétés, nous apercevrions bientôt des différences entre ceux qui nous paraissent le plus conformes, et nous pourrions en conséquence les sous-diviser en de nouvelles classes. Quoique différentes portions d'un même métal soient , par exemple, semblable^ par les qualités que nous leur connaissons, il ne s'ensuit pas qu'elles le soient par celles qui nous restent à connaître. Si nous savions en faire la dernière analise, peutêtre trouverions-nous autant de différence entre elles que nous en trouvons maintenant entre des métaux de différente espèce.

§ 4- Ce qui rend les idées générales si nécessaires, c'est la limitation de notre esprit. Dieu n'en a nullement besoin ; la connaissance infinie

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comprend tous les individus , et il ne lui est pas plus difficile de penser à tous en même temps que de penser à un seuL Pour nous, la capacité de notre esprit est remplie , non-seulement lorsque nous ne pensons qu'à un objet, mais même lorsque nous ne le considérons que par quelque endroit. Ainsi nous sommes obligés, pour mettre de l'ordre dans nos pensées, de distribuer les choses en différentes classes.

§ 5. Des notions qui partent d'une telle origine ne peuvent être que défectueuses , et vraisemblablement il y aura du danger à nous en servir, si nous ne le faisons avec précaution. Aussi les philosophes sont -ils tombés à ce sujet dans une erreur qui a eu de grandes suites : ils ont réalisé toutes leurs abstractions, ou les ont regardés comme des êtres qui ont une existence réelle indépendamment de celle des choses'. Voici, je pense, ce qui a donné lieu à une opinion aussi absurde.

§ 6. Toutes nos premières idées ont été particulières; c'étaient certaines sensations de lumière,

' Au commencement du douzième siècle les péripatéticiens formèrent deux branches, celle des nominaux et celle des réalistes : ceux-ci soutenaient que les notions générales que l'école appelle nature universelle , relations, formalités et autres, sont des réalités distinctes des choses; ceux-là au contraire pensaient qu'elles ne sont que des noms par où ou exprime différentes manières de concevoir, et ils s'appuyaient sur ce principe, que la nature ne fait rien en vain.

DES COWN'AISSA.NCES HUMAINES. iSg

de couleur, etc., ou certaines opérations de l'âme. Or toutes ces idées présentent une vraie réalité, puisqu'elles ne sont proprement que notre être différemment modifié; €ar lious ne saurions rien apercevoir eh nous que nous ne le regardions comme à nous, comme appartenant à notre être, ou comme étant notre être de telle ou telle façon , c'est-à-dire sentant, voyant, etc. : telles sont toutes nos idées dans leur origine.

Notre esprit étant trop borné pour réfléchir en même temps sur toutes les modifications qui peuvent lui appartenir, il est obligé de les distinguer, afin de les prendre les unes après les autres. Ce qui sert de fondement à cette distinction, c'est que ses modifications changent et se succèdent continuellement dans son être , qui lui parait un certain fonds qui demeure toujours le même.

Il est certain que ces modifications, distinguées de la sorte de l'être qui en est le sujet, n'ont plus aucune réalité. Cependant l'esprit ne peut pas réfléchir sur rien , car ce serait proprement ne pas réfléchir. Comment donc ces modifications,

C'était soutenir une bonne thèse par une assez mauvaise raison; car c'était convenir que ces réalités étaient possibles , et que pour les exciter il ne faUait que leur trouver quelque utilité. Cependant ce principe était appelé le rasoir des nomimaux» La dispute entre ces deux sectes fut si vive qu'on en vint aux mains en Allemagne , et qu'en France Louis XI fut obligé de défendre la lecture des livres des nominaux.

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prises d'une manière abstraite ou séparérnent de l'être auquel elles appartiennent, et qui ne leur convient qu'autant qu'elles y sont renfermées , deviendront -elles l'objet de l'esprit? C'est qu'il continue de les regarder comme des êtres. Accoutumé, toutes les fois qu'il les considère comme étant à lui ;^ à les apercevoir avec la réalité de son être, dont pour lors elles ne sont pas distinctes, il leur conserve autant qu'il peut cette même réalité dans le temps même qu'il les en.distingue. Il se contredit : d'un côté il envisage ses modifications sans aucun rapport à son être, et elles ne sont plus rien; d'un autre côté, parce que le néant ne peut se saisir, il les regarde comme quelque chose, et continue de leur attribuer cette même réalité avec laquelle il les a d'abord aperçues, quoiqu'elle ne puisse plus leur convenir. En un mot ces abstractions, quand elles n'étaient que des idées particulières, se sont liées avec l'idée de l'être, et cette liaison subsiste.

Quelque vicieuse que soit cette contradiction , elle est néanmoins nécessaire ; car si l'esprit est trop limité pour embrasser tout à la fois son être et ses modifications, il faudra bien qu'il les distingue en formant des idées abstraites; et quoique par-là les modifications perdent toute la réalité qu'elles avaient , il faudra bien encore qu'il leur en suppose, parce qu'autrement il n'en pourrait jamais faire l'objet de sa réflexion.

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C'est cette nécessité qui est cause que bien des philosophes n'ont pas soupçonné que la réalité des idées abstraites fut l'ouvrage de l'imagination. Ils OQt vu que nous étions absolument engagés à considérer ces idées comme quelque chose de réel, ils. s'en sont tenus là; et n'étant pas remonté à la cause qui nous les fait apercevoir sous cette Êiusse apparence, ils opt conclu qu'elles étaient en effet des êtres.

On a donc réalisé toutes ces notions, mais plus ou moins, selon que les choses dont elles sont des idées partielles paraissent avoir plus ou moins de réalité. Les idées des modifications ont participé à moins de degrés d'être que celles des substances , et celles des substances finies en ont encore eu moins que celle de l'être infini'.

§ 7. Ces îSées, réalisées de la sorte, ont été d'une fécondité merveilleuse. C'est à elles que nous devons l'heureuse découverte des qualités occultes^ des formes substantielles j des espèces intentionnelles; ou, pour ne parler que de ce qui est commun aux modernes, c'est à elles que nous devons ces genres, ces espèces, ces essences et ces différences qui sont tout autant d'êtres qui vont se placer dans chaque substance , pour là déterminer à être ce qu'elle est. Lorsque les philosophes se servent de ces mots être, substance, essence, genre,

' Descartes lui-même raisonne de la sorte. JHîed.

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