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espècCy il ne faut pas s'imagiiier qu'ils n entendent que certaines collections d'idées simples qui nous viennent par sensation et par réflexion; ils veulent pénétrer plus avant , et voir dans chacun d'eux des réalités spécifiques. Si même nous descendons dans un plus grand détail , et que nous passions en revue les noms des substances, corps, animal f homme y métal , or y argent j etc., tous dévoilent aux yeux des philosophes des êtres cachés au reste des hommes.
Une preuve qu'ils regardent ces mots comme signes de quelque réalité, c'est que, quoiqu'une substance ait souffert quelque altération, ils ne laissent pas de demander si elle appartient encore à la même espèce à laquelle elle se rapportait avant ce changement; question qui deviendrait superflue s'ils mettaient les notions des substances et celles de leurs espèces dans différentes collections d'idées simples. Lorsqu'ils demandent si de la glace et de la neige sont de Veau ; si un fœtus monstrueux est un homme; si Dieu^ les esprits^ les corps y ou même le vîde^ sont des substances, il est évident que la question n'est pas si ces choses conviennent avec les idées simples rassemblées sous ces mots, eau, homme ^substance, elle se résoudrait d'elle-même. Il s'agit de savoir si ces choses renferment certaines essences, certaines réalités qu'on suppose que ces mots eauy homme^ substance signifient.
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§ 8. Ce préjugé a fait imaginer à tous les philosophes qu'il faut définir les substances par la différence la plus prochaine et la plus propre à en expliquer la nature. Mais nous sommes encore à attendre d'eux un exemple de ces sortes de définitions; elles seront toujours défectueuses par l'impuissance où ils sont de connaître les essences, impuissance dont ils ne se doutent pas, parce qu'ils se préviennent pour des idées abstraites qu'ils réalisent , et qu'ils prennent ensuite pour l'essence même des choses.
§ 9. L'abus des notions abstraites réalisées se montre encore bien visiblement lorsque les philosophes, non contens d'expliquer à leur manière la nature de ce qui est, ont voulu expliquer la nature de ce qui n'est pas. On les a vus parler des créatures purement possibles comme des créatures existantes , et tout réaliser, jusqu'au néant d'où elles sont sorties. Où étaient les créatures, a-t-on demandé, avant que Dieu les eût créées? La réponse est facile; car c'est demander où elles étaient avant qu'elles fussent : à quoi, ce me semble, il suffit de répondre qu'elles n'étaient nulle part.
L'idée des créatures possibles n'est qu'une abstraction réalisée que nous avons formée en ces- ^ sant de penser à l'existence des choses, pour ne penser qu'aux autres qualités que nous leur connaissons. Nous avons pensé à l'étude, à la figuré,
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au mouvement et aja repos des corps, et nous avons cessé dé penser à leur existence. Voilà comment nous nous sommes fait l'idée des corps possibles, idée qui leur ôte toute leur réalité, puisqu'elle les suppose dans le néant , et qui, par une contradiction évidente, la leur conserve, puisqu'elle nous les représente comme quelque chose d'étendu, de figuré, etc.
Les philosophes n'apercevant pas cette contradiction n'ont pris cette idée que par ce dernier endroit. En conséquence ils ont donné à ce qui n'est point les réalités de ce qui existe? et quelquesrUtts ont cru résoudre d'une manière sensible les questions les plus épineuses de la création.
§ lo. ce Je crains, dit Locke, que la nianière a dont on parle des facultés de l'âme n'ait fait a venir à plusieurs personnes l'idée confuse d'au- « tant, d'agens qui existent distinctement en nous, <c qui. ont différentes fonctions et différeus pouce voirs qui commandent, obéissent et exécutent ce diverses choses, comme autant d'êtres distincts, ce ce qui a produit quantité de vaines disputes, de <c discours obscurs et pleins d'incertitude sur les ce questions qui se rapportent à ces différens pouce voirs de l'âme. »
Cette crainte est digne d'un aage philosophe; car pourquoi agiterait «on comme des questions fort importantes, si le jjAgemenlappai:tie^à /'e/2lendement ou à la volonté ; s 'ils sont l'un et l'autre
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également actifs ou également libres; si la volonté est capable de connaissance ^ ou si ce nest qu*une faculté aveugle ; si enfin elle commande à tenteît" dément, ou si celui-ci la guide et la détermine? Si par entendement et volonté les philosophes ne voulaient exprimer que rame envisagée par rapport à certains actes qu'elle produit ou peut produire, il est évident que le jugement, l'activité et la liberté appartiendraient à l'entendement ou ne lui appartiendraient pas, selon qu'en parlant de cette faculté on considérerait plus ou moins de ces actes : il en est de même de la volonté. Il suffit dans ces sortes de cas d'expliquer les termes, en déterminant par des analises exactes les notions qu'on se fait des choses. Mais les philosophes ayant été obligés de se représenter l'âme par des abstractions 9 ils en ont multiplié l'être ; et l'entendement et la volonté ont subi le sort de toutes les notions abstraites. Ceux même, tels que les cartésiens, qui ont remarqué expressément que ce ne sont point là des êtres distingués de l'âme , ont agité toutes les questions que je viens de rapporter. Ils ont donc réalisé ces notions abstraites contre leur intention et sans s'en apercevoir ; c'est qu'ignorant la manière de les analiser, ils étaient incapables d'en connaître les défauts, et par conséquent de s'en servir avec toutes les précautions nécessaires.
§ 11. Ces sortes d'abstractions ont infiniment
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obscurci tout ce qu'on a écrit sur la liberté, ques^ tion où bien des plumes ne paraissent s'être exercées que pour l'obscurcir davantage. L'entendement, disent quelques philosophes, est une faculté qui reçoit les idées , et la volonté est une faculté aveugle par elle-même, et qui ne se détermine qu'en conséquence des idées que l'entendement lui présente. Il ne dépend pas de l'entendement d'apercevoir ou non les idées et les rapports de vérité ou de probabilité qui sont entre elles. Il n'est pas libre, il n'est pas même actif; car il ne produit point en lui les idées du blanc et du noir, et il voit nécessairement que l'une n'est pas l'autre. La volonté agit, il est vrai; mais aveugje par ellemême , elle suit le dictamen de .l'entendement , c'est-à-dire qu'elle se détermine conséquemment à ce que lui prescrit une cause nécessaire. Elle est donc aussi nécessaire. Or si l'homme était libre, ce serait pat l'une ou l'autre de ces facultés. L'homme n'est donc pas libre. •
Pour réfuter tout ce raisonnement, il sufi&t de remarquer que ces philosophes se font de l'entendement et de la volonté des fantômes qui ne sont que dans leur imagination. Si ces Ëicultés étaient telles qu'ils se les représentent, sans doute que la liberté n'aurait jamais lieu. Je les invite à rentrer en eux-mêmes, et je leur réponds que, pourvu qu'ils veuillent renoncer à ces réalités abstraites, et analiser leurs pensées, ils verront les
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choses d'une manière bien différente. Il n'est point vrai , par exemple , que l'entendement ne soit ni libre ni actif; les analises que nous en avons données démontrent le contraire : mais il faut convenir que cette difficulté est grande, si même elle n'est insoluble, dans l'hypothèse des idées innées.
§ 12. Je ne sais si, après ce que je viens de dire, on pourra enfin abandonner toutes ces abstractions réalisées ; plusieurs raisons me font appréhender le contraire. Il faut se souvenir que nous avons dit ^ que lés noms des substances tiennent dans notre esprit la place que les sujets occupent hors de nous; ils y sont le lien et le soutien des idées simples, comme les sujets le sont au dehors des qualités. Voilà pourquoi nous sommes toujours tentés de les rapporter à ce sujet, et de nous imaginer qu'ils en expriment la réalité même.
En second lieu, j'ai remarqué ailleurs ^ que nous ne pouvons connaître toutes les idées simples dont les notions archétypes se sont formées. Or l'essence d'une chose étant, selon les philosophes, ce qui la constitue ce qu'elle est , c*est une conséquence que nous puissions dans ces occasions avoir des idées des essences : aussi leur avons-nous donné des noms. Par exemple celui de justice signifie l'essence du juste; celui de sagesse j l'es-
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' SeclioD %,
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sence du sage, etc. C'est peut-être là une des raisons qui a fait croire aux scolastiques que pour avoir des nomst qui exprimassent les essences des substances, ils n'ayaient qu'à suivre l'analogie du langage. Ainsi ils ont fait Içs mots de corporéUéj ai animalité et â! humanité^ pour désigner les essences du corps , dç V animal et de V homme. Ces termes leur étant devenus familiers, il est bien difficile de leur persuader qu'ils sont vides de sens.
En troisième lieu, il n'y a que deux moyens de se servir des mots : s'en servir après avoir fixé dans son esprit toutes les idées simples qu ils doivent signifier, ou seulement après les avoir sop-posés signes de la réalité même des choses. Le premier moyen est pour l'or^naire embarrassant , parce que l'usage n'est pas toujours assez décidé. Les hommes voyant les choses différemment, selon l'expérience qu'ils ont acquise , il est difficile qu'ils s'accordent sur le nombiie et sur la qualité des idées de bien des . noms. D'ailleurs, lorsque cet accQrd se rencontre, il n'est pas toujours aisé de saisir dans » juste étendue le sens d'un terme : pour cela il faudrait du temps, de l'expérience et de la réflexion; mais il est bien plus commode de supposer dans les choses une réalité dont ou regarde les mots cctmme les véritables signes; d'entendre par ces noms homme ^ animal y etc., uue entité qui détermine et distingue ces choses, que de
faire attention à toutes les idées simples qui peuvent lui appartenir. Cette voie satisfait tout à la fois notre impatience et notre curiosité. Peut-être y a-t-il peu de personnes, même parmi celles qui ont le plus travaillé à se défaire de leurs préjugés, qui ne sentent quelque penchant à rapporter tous les noms des substances à des réalités inconnues. Cela parait même dans des cas où il est facile d'éviter l'erreur, parce que nous savons bien que les idées que nous réalisons ne sont pas de v^itables êtres. Je veux parler des êtres moraux, tels que la gloire, la guerre y la renommée, auxquels nous n'avons donné la dénomination d'être ^ que parce que, dans les discours les plus sérieux comme dans les conversations les plus familières, nous les imaginons sous cette idée.
§ i3. C'est là certainement une des sources les plus étendues de nos erreurs. Il suffît d'avoir supppsé que les mots répondent à la réalité des choses, pour lei^ confondre avec elles et pour conclure qu'ils en expliquent parfaitement la nature. Voilà pourquoi celui qui fait une question, et qui s'informe ce que c'est que tel ou tel corps, croit, comme Locke le remarque, demander quelque chose de plus qu'un nom, et que celui qui lui répond : c'est dû fer, croit aussi lui apprendre quelque chose de plus. Mais avec un tel jargop il n'y a point d'hypothèse, quelque ininteUîgible qu'elle puisse être, qui ne se sou-
IJO £SSAI SUA LORICIUB
tienne. Il ne £iut plus s'étonner de la vogne des différentes sectes.
§ i4« Il €St donc bien important de ne pas réaliser nos abstractions. Pour éviter cet incon* vénienty je ne connais qu'un moyen, c'est de savoir développer l'origine et la génération de toutes nos notions abstraites. Mais ee moyen a été inconnu aux philosophes, et c'est en vain qu'ils ont taché d'y suppléer par des définitions. La cause de leur ignorance à cet égard, c'est le préjugé où ils ont toujours été quCil fiallait com^ ménoer par les idées générales; car, lorsqu'on s'est défendu de commencer par les particulières, il n'est pas possible d'expliquer les plus abstraites , qui en tirent leur origine : en voiei un exemple.
Après avoir défini l'impossible par ce qui implique contradiction ; le possible , par ce qui ne r implique pas; et l'être, par ce qui peut exister^ on n'a pas su donner d'autre définition de l'existence, sinon qu'elle est le complément de la possibilité; mais je demande si cette définition présente quelque idée, et si l'on ne serait pas en droit de jeter sur elle le ridicule qu'on a donné à quelques-unes de celles d'Aristote.
Si le pos^ble est ce qui n'implique pas contradiction, la possibilité est la non-implication de contradiction. L'existence est donc le complément de la non-implication de contradiction. Quel langage! En observant mieux l'ordre naturel des
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idées, on aurait vu que la notion de la possibilité ne se forme que d'après celle de l'existence.
Je pense qu'on n'adopte ces sortes de définitions que parce que, connaissant d'ailleurs la chose définie , on n'y regarde pas de si près. L'esprit qui est frappé de quelque clarté , la leur attribue, et ne s'aperçoit point qu'elles ^nt inintelligibles. Cet exemple fait voir combien il est important de s'attacher à ma méthode, c'est-à-dire de substituer toujours des andlises aux définitions des phildsophes. Je crois même qu'on devrait porter le scrupule jusqu'à éviter de se sei*vir des expressions dont ils paraissent le plus jaloux. L'abus en est devenu si familier qu'il est difficile, quelque soin qu'on se donne, qu'elles ne fassent mal saisir une pensée au commun des lecteurs. Locke en est un exemple. Il est vrai qu'il n'en fait pour l'ordinaire que des applications fort justes; mais on l'entendrait dans bien des endroits avec plus de facilité, s'il les avait entièrement bannies de son style : je n'en juge au reste que par la traduction,.
Ces détails font voir quelle est l'influence des idées abstraites. Si leurs défauts ignorés ont fort obscurci toute la métaphysique, aujourd'hui qu'ils sont connus, il ne tiendra qu'à nous d'y remédier.
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