‹ Œuvres ComplètesChapitre 35 sur 57 · SECTION SIXIEME · texte numérisé non relu

SECTION SIXIEME

De quelques jugemens qu'on a attribués à Tâme, san» fondement, ou solution d*un problème de métaphysique.

§ I . Je crois n'avoir jusqu'ici attribué k Vàme aucune opération (fae chacun ne puisse apercevoir en lui-même; maïs les philosophes, pour <*endre raison des phénomènes de la vue, ont supposé que nous formons certains jugemens dont nous n^avons nulle conscience. Cette opinion est si généralement reçue, que Locke, le plus circonspect de tous, l'a adoptée : voici comment il s'explique.

« Une observation qu'il est à propos de faire « au sujet de la perception, c'est que les idées qui fc viennent par voie de sensation sont souvent « altéJ*ées par lie jugement de l'esprit des personnes « faites, sans qu'elles s'en aperçoivent. Ainsi, lors- « que nous plaçons devant nos yeux un coî*ps rond « de couleur uniforme, d'or, par exemple, d'al- «bâtre ou de jais, il est certain que Tidée qui u s'imprime dans notre esprit k la vue de ce globe, « représente un cercle plat, diversement ombragé, « avec différens degrés de lumière dont nos yeux « se trouvent frappés. Mais, comme nous sommes

<c accoutumés par l'usage à distinguer quelle sorte u (Fimages les corps coivrexes produisent ordinai- « rement en nous, et quels changemens arrivent <( dans la réflexion de la lumière, selon la diffé- <c rence sensible des corps, nous mettons aussitôt, <( à la place de ce qui nous paraît, la cause même « de l'image que nous voyons, et cela en vertu « d'un jugement que la coutume nous a rendu ce habituel; de sorte que, joignant à la vision un <c jugement que nous confondons avec elle, nous « nou$ formoqs Tidée d'une figure convexe et d'une « couleur uniforme , quoique dans le fond nos « yeux ne nous représentent qu'un plan ombragé ^c et coloré diversement, comme il parait dans la (( peinture. Â cette occasion j'insérerai ici uii pro- <i blême du savant M. Molineux. Supposez un « aveugle de naissance^ qui soit présentement a homme /ait y auquel on ait appris à distinguer <c par. r attouchement un cube^et un globe^ du même <c métal et à peu près dé même grandeur ^en sorte « que lorsqu'il touche l'un et Vautre il puisse dire « quel est le cube et quel est le globe. Supposez « que le cube et le globe étant posés sur une table j <c cet at^eugfe vienne à jouir de la vue^ on demande « si^ en les voyant sans les toucher^ U pourrait les « discerner^ et dire quel est le globe et quel est le « cube. Le pénétrant et judicieux auteur de cette « question répond en même temps que non ; car, « ajoute-t-il, bien que cet aveugle ait appris par

1^4 ESSAI SUR l'origine

a expérience de quelle manière le globe et le cube « affectent son attouchement ^ il ne sait pourtant fiipas encore ce qui affecte son aUouchement de « telle ou dételle manière^ et doit frapper ses yeux (c de telle ou de telle manière^ nique V angle aisance «d'un cube, qui presse sa main d'une manière « inégale^ doive paraître à ses yeux tel qu'il parait c( dans le cube. Je suis tout -à -fait du sentiment « de cet habile homme. Je crois que cet aveugle « ne serait point capable, à la première vue, de « dire avec certitude quel serait le globe et quel tf serait le cube , s'il se contentait de les regarder, c( quoiqu'en les touchant il pût les nommer et les « distinguer sûrement par la différence de leurs « figures qu'il apercevrait par l'attouchement ' . »

§ 2. Tout ce raisonnement suppose que l'image qui'se trace dans l'œil, à la vue d'un globe, n'est qu'un cercle plat, éclairé et coloré différemment , ce qui est vrai. Mais il suppose encore , et c'est ce qui me paraît faux, que l'impression qui se fait dans l'âme en conséquence, ne nous donne que la perception de ce cercle; que si nous voyons le globe d'une figure convexe, c'est parce qu'ayant acquis par l'expérience du toucher l'idée de cette figure , et que , sachant quelle sorte d'image elle produit en nous par la vue, nous nous sommes accoutumés, contre le rapport de cette image, à

• Liv. II , p. 97, ç 8.

DES COWJVAISSANCES HUJMTAIirES. Ï^S

la juger convexe : jugement qui , pour me servir de l'expression que Locke emploie peu après, change Vidée de la sensation^ et nous la représente <iiUre qu'elle n\esi en elle-même.

§ S« Parmi ces suppositions, Locke avance sans preuve que la sensation de l'âme ne représente rien de plus que l'image que nous savons se tracer dans l'o&iL Pour mot , quand je regarde un globe, je vois autre chose qu'un cercle plat : expérience à laquelle il me paraît tout naturel de m'en rapporter. Il y a d'ailleurs bien des raisons pour rejeter les jugemens auxquels ee philosophe a recours. D'abord il suppose que nous connaissons quelle sorte d'images les corps convexes pi*oduisent en nous , et qu^k changemens arrivent dans la réflexion de la lumière, selon la différence des figures sensibles des corps : connaissances que la plus grande partie des hommes n'a point, quoiqu'ils voient les figures de la même manière que les philosophes. £n second lieu, nous aurions beau joindre ces jugemens à la vision , nous ne les confondrions jamais avec, elle, comme Locke le suppose; maïs nous verrions d'une façon et nous jugerions d'une autre.

Je vois un bas-relief, je sais , à n'en pas douter, qu'il est peint sur une surface plate : je l'ai touché; cepeiKlant eette connaissance, l'expérience réitérée, et tous les jugemens que je puis faire, n'empêchent point que je ne voie des figures con*

I^G ESSAI SUR l'oRIGIITE

vexes. Pourquoi cette apparence contînue-t-elie? Pourquoi un jugement qui a la yertu de me faire voir les choses tout autrement qu'elles ne sont dans l'idée que m'en donnent mes sensations, n'aurait-il pas la vertu de me les faire voir conformes à CQtte idée ? On peut raisonner de même sur rapp£a*ence de rondeur sous laquelle nous voyons de loin un bâtiment que nous savons et jugeons être carré , et sur mille autres exemples semblables.

§ 4- ^^ troisième lieu , une raison qui su£Qrait seule pour détruire cette opinion de Locke, c'est qu'il est impossible de nous faire avoir conscience de ces sortes de jugemens. On se fonde en vain sur ce qu'il parait se passer dans l'âme bien des choses dont nous ne prenons pas connaissance Par ce que j'ai dit ailleurs % il est vrai que nous pourrions, bien oublier ces jugemens le moment d'après que nous les aurons formés ; mais Im^que nous en ferions l'objet de notre réflexion, la conscience ejfï serait si vive que nous ne pouxrions plus les révoquer en doute.

§ 5. En suivant le sentiment de Locke dans toutes ses conséquences , il faudrait raisonner sur les distances, les situatiops^ les grandeurs et Tétendue, comme il a. &it sur les figures. Ainsi Ton dirait : a Lorsque nous regardons une vaste cam-

* Sect. a, c* I.

DES GONNAISSASrCES HUMAINES. in^

<c pagne, il est certain que l'idée qui s'imprime « dans notre esprit à cette vue, représente une « surface plate, ombragée et colorée diversement, « avec différons degrés de lumière dont nos yeux ce sont frappés. Mais comme nous sommes accoutu^ « mes par l'usage à distinguer quelle sorte d'image, « les corps différemment situés , différemment te distans , différemment grands et différemment u étendus , produisent ordinairement en nous , et « quels changemens arrivent dans la réflexion de (c la lumière , selon la différence des distances , tf des situations , des grandeurs et de l'étendue , « nous mettons aussitôt , à la place de ce qui nous «parait; I^ cause même des images que nous « voyons, et cela en vertu d'un jugement que la « coutume nous a rendu habituel ; de sorte que , « joignant à la vision .un jugement que nous conec fondons avec elle , nous nous formons les idées ce de différentes situations , distances , grandeurs oc et étendues, quoique dans le fond nos yeux ne (c nous représentent qu'un plan ombragé et co- « loré diversement. »

Cette application du raisonnement de Locke est d'autant plus juste que les idées de situation , de distance , de grandeur et d'étendue que nous donne la vue d'une campagne, se trouvent toutes en petit dans la perception des différentes parties d'un globe. Cependant ce philosophe n'a pas adopté ces conséquences. En exigeant dans son problème

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