‹ Œuvres ComplètesChapitre 47 sur 57 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Des inversions.

§ 1 17. Nous nous flattons que le français a sur les langues anciennes l'avantage d'ari^nger les mots dans le discours, comme les idées s'arrangetit d'elles-mêmes dans l'esprit, parce que nous nous imaginons que l'ordre le plus naturel demande qu'on fasse connaître le sujet. dont on parle, avant d'indiquer ce qu'on en affirme, c'està-dire que le verbe soit précédé de son nominatif et suivi de son régime. Cependant nous avons vu que, dans l'origine des langues, la construction la plus naturelle exigeait un ordre tout différent.

Ce qu'on appelle ici naturel varie nécessairement selon le génie des langues, et se trouve dans quelques-unes plus étendu que dans d'autres. Le latin en est la preuve; il allie des constructions

3oa ESSAI SUR l'origine

toat-à-fait contraires, et qui néanmoins paraissent également conformes à l'arrangement des idées. Telles sont celles-ci : Alexander vieil Darium , Darium vicit Alexander, Si nous n'adoptons que la première, Alexandre a vaincu Darius^ ce n'est pas qu'elle soit seule naturelle, mais c'est que nos déclinaisons ne permettent pas de concilier la clarté avec un ordre différent.

Sur quoi serait fondée l'opinion de ceux qui prétendent que, dans cette ^vo^o%\î\otl^ Alexandre a vaincu Darius^ la construction française serait seule naturelle? Qu'ils considèrent la chose du côté des opérations de l'âme ou du côté des idées, ils reconnaîtront qu'ils sont dans un préjugé. En la prenant du côté des opérations de l'âme , on peut- -supposer que les trois idées qui ibrment cette proposition se réveillent tout à la fois dans l'esprit de celui qui parle , ou qu'elles s'y réveillent successivement. Dans le premier cas , il n'y a point d'ordre entre elles; dans le second, il peut varier, parce qu'il est tout aussi naturel que les idées ai Alexandre et de vaincre se retraccnl à l'occasion de celle de Darius^ comme il est naturel que celle de Darius se retrace à l'occasion des deux autres.

L'erreur ne sera pas moins sensible quand on envisagera la chose du côté des idées ; car la subordination qui est entre elles autorise également

DES GONl^rAISSANCES HUMAINES. 3o3

les deux constructions latines : Alexander vieil Darium, Darium vicit Alexander. En voici la preuve.

Les idées se modifient dans le discours , selon que l'une explique l'autre, l'étend, ou y met quelque restriction. Par-là elles sont naturellement subordonnées entre elles, mais plus ou moins immédiatement , à proportion que leur liaison est elle-même plus ou moins immédiate. Le nominatif est lié avec le verbe, le verbe avec son régime , l'adjectif avec son substantif, etc. Mais la liaison n'est pas aussi étroite entre le régime du verbe et son nominatif, puisque ces deux noms ne se modifient que par le moyen du verbe. L'idée de DariuSy par exemple, est immédiatement liée à celle de vainquit, celle de vainquit à celle d'jtlexandre, et la subordination qui est entre ces trois idées conserve le même ordre.

Cette observation fait comprendre que, pour ne point choquer l'arrangement naturel des idées, il suffit de se conformer à la plus grande liaison qui est entre elles. Or, c'est ce qui se rencontre également dans les deux constructions latines : yéiexander vieil Darium , Darium vicit Alexand^r. Elles sont donc aussi naturelles l'une que l'autre. On ne se trompe à ce sujet que parce qu'on prend pour plus naturel un ordre qui n'est qu'une habitude que le caractère de notre langue nous a fait contracter. Il y a cependant dans le

3o4 KSSAI SUR l'oRIGIITE

français même des constructions qui auraient pu faire éviter cette erreur, puisque le nominatif y est beaucoup mieux après le verbe. On dit > par exemple : Darius que vainquit Alexandre.

§ 1 1 8. La subordination des idées est altérée à proportion qu'on se conforme moins à leur plus grande liaison, et pour lors les constructions cessent d'être naturelles. Telle serait celle-ci : F'icit Darium Alexander; car l'idée ^Alexander serait séparée de celle de vieil ^ à laquelle elle doit être liée immédiatement.

§ 1 19. Les auteurs latins fournissent des exemples de toutes sortes de constructions : Conforte hanc pacem cumJllo belle; en voilà une dans l'analogie de notre langue. Hujus prœtoris ad-i^entuntj cum iUius imperatoris Victoria; hujus cohortem impuram^ cum illius exerciiu inuicio; hujus libidines, cum illius continentia. En voilà qui sont aussi naturelles que la première, puisque la liaison des idées n'y est point altérée : cependant notre langue ne les permettrait pas. Enfin la période est terminée par une construction qui n'est pas naturelle : Ab illo^ qui cepit conditas ; ab hocj qui constitutas accepit^ captas dicetis Sjrracusas. Syracusas est séparé de conditas y conditas à'ab illo^ etc. : ce qui est contraire à la subordination des idées.

§ 120. Les inversions, lorsqu'elles ne se conforment pas à la plus grande liaison des idées.

DES COirNAISSANCES HUMAINES. 3oS

taraient des inconvéniens si la langue latfkie n'y remédiait par le rapport que les terminaisons mettent entre les mots qui ne devraient pas naturellement être séparés. Ce rapport est tel , que l'esprit rapproche facilement les idées les plus écartées , pour les placer dans leur ordre : si ces constructions font quelque violence à la liaison des idées, elles ont d'ailleurs des avantages qu'il est important de connaître.

Le jpremicr, c'est de donner plus d'harmonie au discours. En effet , puisque l'harmonie d'une langue consiste dans le mélange des sons de toute espèce , dans leur mouvement , et dans les intervalles par où ils se succèdent, on voit quelle harmonie devraient produire des inversions choisies avec goût. Gicéron donne pour un modèle la période que je viens de rapporter '.

§ 121. Un autre avantage, c'est d augmenter la force et la vivacité du style : cela paraît par la facilité qu'on a de mettre diaque mot à la place où il doit naturellement produire le plus d'effet. Peut-être demandera-t-on par quelle raison un mot a plus de force dans un endroit que dans im autre.

Pour le comprendre, il ne faut que comparer une construction où les te;rmes suivent la liaison des idées avec celle où ils s'en écartent. Dans la

* Traité de V Orateur^

Page 1