‹ Œuvres ComplètesChapitre 48 sur 57 · X. ao · texte numérisé non relu

X. ao

3o6 . ESSAI SUR l'originb

première, les idées se présentent si naturellemeat, que Tesprit en voit toute la suite , sans que l'ima* gination ait presque d'exercice. Dans l'autre, les idées qui devraient se suivrai immédiatement sont trop séparées pour se saisir de la n^éme manière: mais si elle est faite avec adresse, les mjots les plus éloignés se rapprochent sans efïbrt^ par le rapport que les terminaisons mettent entre qux. Ainsi, le faible obstacle qui vient de leur éloignement ne paraît fait que pour exciter l'imagination; et les idées ne sont dispersées qu'afin que l'esprit, obligé de les rapprocher lui-même, en sente la liaison ou le contraste avec plus de vivacité. Par cet artifice , toute la force d'une phrase se réunit quel* quefois dans le mot qui la termine* Par. exemple :

.... Nec qmcqnam tibi prodest

Aerias tentasse domos, animoqae rotimdiim

Percurrisse polam, moritaro'.

Ce dernier mot {morUuro) finit avec force, parce que l'esprit ne peut le rapprocher de tibi^ auquel il se rapporte, sans se retracer naturellement tout ce qui l'en sépare. Transposez moriiurOy conformément à la liaison des idées, et dites : Nec quicquam tibi morituro^ etc. , l'effet, ne sera plus le même, parce que l'imagination. n'a plus le même exercice. Ces sortes d'inversions partiel-*

* Horace y lÎTrc i, ode zxviii»

DES GONiyAISSAIfGES HUMAIITES. 3oj

peht au caractère du langage d'action , dont uii seul signe équivalait souvent à une phrase en^ tière.

§ 1122. De ce second avantage des inversions, il en naît un troisième^ c'est qu'elles font un ta*bleau, je veux dire qu'elles réunissent datis un seul mot les circonstances d'une action, erii quelque sorte comme un peintre les réunit sur une toile : si elles les ofiraient l'une après l'autlte, ce ne seraitj quHin simple récit. Un exemple met-t tra ma peiisée dans tout son jour. .

]Vjmphœ/lebantDaphnimextincium/unete4TUr' deliy voilà une simple narration. J'apprends:que les nymphes pleuraient, qu'elles pleuraient Daphnis, que Dàphnis était mort, etc. Ainsi ^ les ciroons*tances venant l'une après l'autre, ne font sur-moi qu'une légère itnpression* Mais qu'on change

l'ordre des mots, et qu'on dise :

Extinctum nympli» crudeli fanere Daplmim Flebant %

Teffèt est tout différent^, parce qu'ayant lu» esc* tincium riymphœ crudëli fUhere, sanô rien ap» prendre, je vois à Daphhim un premier coup de> pinceau, kflebant j'en vois un second, et le tableau est achevé. Les nymphes en pleurs, Daphnis mourant, cette mort' acconipagnée de tout ce qui

' Virg., ecl. v, v. ao.

3o8 ESSAI SUR L'oiUGIIfE

peut rendre un destin déplorable, me frappent tout à la fois* Ter est le pouvoir des inversioùs sur Tinlagination.

§ 1 a3. Le dernier avantage que je trouve dans ces sortes de constructions, c'est de rendre le style plus précis. En accoutumant l'esprit à rapporter un terme à ceux qui, dans la même phrase, en sont les plus éloignés, elles l'accoutument à en éviter la répétition. Notre langue est si peu propre à nous faire prendre cette habitude, qu'on dirait que nous ne voyons le rapport de deux n^ots qu'autant , qu'ils se suivent immédiatement.

§ 1 24- Si nous comparons le français avec le latin, nous trouverons des avantages et des inconvéniens de part et d'autre. De deux arrangemens. d'idées également naturels, notre langue n'en permet ordinairement qu'un : elle est donc par cet endroit moins variée et moins propre à l'harmonie. Il est rare qu'elle souffre de ces inversions où la liaison des idées s'altère ; elle est donc naturellement moins vive. Mais elle se dédommage du côté de la simplicité et de la netteté de ses tours. Elle aime que ses constructions se conforment toujours à la plus grande liaison des idées. Par- là elle accoutume de bonne heure l'esprit à saisir cette liaison, le rend naturellement plus exact , et lui communique peu à peu ce caractère de simplicité et de netteté par où elle est elle - même si supérieure dans bien des genres.

B£S GOITNAISSANGES HUMAINES. 3og

Nous verrons ailleurs ' combien ces avantages ont contribué aux progrès de l'esprit philosophique, et combien nous sommes dédommagés de la. perte de quelques beautés particulières aux langues anciennes. Afin qu'on ne pense pas que je promets un paradoxe, je ferai remarquer qu'il est naturel que nous nous accoutumions à lier nos idées conformément au génie de la langue dans laquelle nous sommes élevés, et que nous acquérions de la justesse à proportion qu'elle en a elle - même davantage. '

§ 125. Plus nos constructions sont simples, plus il est difficile d'en saisir le caractère. Il me semble qu'il était bien plus aisé d'écrire en latin. Les conjugaisons et les déclinaisons étaient d'une nature à prévenir beaucoup d'inconvéniens dont nous ne pouvons nous garantir qu'avec bien de la peine. On réunissait sans confusion, dans une même période, une grande quantité d'idées : souvent même c'était une beauté. En français , au contraire, on ne saurait prendre trop de précaution pour ne faire entrer dans une phrase que les idées qui peuvent le plus naturellement s'y construire. Il faut une attention étonnante pour éviter les ambiguités que l'usage des pronoms occasionne. Enfin , que de ressources ne doit-on pas avoir quand ou se garantit de ces défauts, sans

* Damier chapitre de cette section.

3io sssAi SUR l'origiite i

prendre de ces tours écartés qui font languir le discours? Mais, ces obstacles surmontés, y a-t-il rien de plus beau que tes consIructîoDs de notre langue?

§ iîî6. Au reste, je n'oserais me flatter de décider au gré de tout le monde la question sur la préférence de ta langue latine ou de la langue française, par rapport au point que je traite dans ce chapitre. Il y a des esprits qui ne recherchent que l'ordre et la plus grande clarté; il y en a d'autres qui préfèrent la variété et la vivacité. Il est naturel qu'en ces occasions chacun juge par rap* port à lui-même. Pour moi, il me panut que les avantages de ces deux langues sont si qu'on ne peut guère les comparer.

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