‹ Œuvres ComplètesChapitre 5 sur 57 · SUR CONDILLAC. XJ · texte numérisé non relu

SUR CONDILLAC. XJ

tioi), rafastraction, la comparaison, la compoMtion et la décomposition des idées naissent successivemeiitde la réflexion. Mais une vérité importante que reproduira Condillac dans tous ses ouvrages, et que Locke avait seulem^it entrevue, est ici consacrée dans toute sa force. Noiis apprenons ce que l'esprit de Thorame doit à la liaison (ies idées. D'une remarque simple en apparence jaillit une lumière inattendue, qui se répand de tous côtés sur les phénomènes întelleduels. Ta liaison des idées est la condition indispensable du développement de nos facultés, l'instrumept de la mémoire, sans laquelle noqs serions bornés à une att^ftticoi improductive. C'étaient surtout les effets d'une mauvaise association d'idées que Locke avait détaillés; il avait expliqué ainsi le phénomène déplorable de la folie. Condillac, tout en conservant cette partie de ses observations, dc^t il augmente le poids pav des vues ingénieuses sur les songes, s'occupe de préférence à montrer les fruits heureux de la Uaison des idées, et son influence puissante sur le système des ccouiaissâmees humaines.

Dan» sa lumineuse analise, il dévoile beaucoup de mystères de l'esprit humain ; et il est difficile d'avoir plus de sagesse daps la marche , plus de rigueur dans la déduction^ plus de netteté et de simplicité dans le style.

D'accord sur la question fondamentale, celle de l'origine même des connaissances, Loeke et Condillac se séparent au sujet de l'aoalise systématique des opérations de l'esprit ; ou plutôt c'est une addition importante que Condillac fait au système de Locke

Xlj NOTICE

Une autre addition, d'un plus grand prix encore, est ce qu'il dit des signes du langage , lorsqu'il montre combien ils sont nécessaii*es aux progrès de la pensée, et tire de là des conséquences imprévues. Son devan* cier avait bien vu que le langage est un lien établi entre les hommes; il avait dit même que les signes servent à enregistrer la pensée : mais il s'était arrêté sur le chemin de la vérité. Condillac développe et féconde ce premier germe , fait sentir tout ce que la réflexion doit au langage, et, fortifiant une découverte par une autre, démontre que la liaison des idées ne se soutient que par lui.

Avant de considérer la seconde partie de son Essaie où il est constamment lui-même, et où l'on trouve en abondance des vues que j'appellerais ingénieuses , si c'était assez en proclamer la justesse et la vérité, je me demande si Condillac n'a rien oublié dans ses observations métaphysiques , et si l'âme est en effet ce qu'elle lui a paru.

Il est au-dessus de mes forces et hors de mon sujet d'entrer ici dans de longues discussions. Je suis d'ailleurs jaloux de persuader, par de nouveaux éloges, que j'apprécie tous les services rendus par ce judicieux philosophe , même à ceux qui l'approuvent rarement. Mais pourquoi ne le dirais-je pas avec franchise? Ni la circonspection de son esprit, ni son attachement à une méthode rigoureuse ) ne l'ont garanti de l'erreur. Disons mieux , cette circonspection même, cet attachement, l'ont égaré. 11 a été frappé des idées nombreuses que les organes de nos ^^lls paraissent transmettre à notre âme ; il les a ob-

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servées scrupuleusement; il a reconnu les facultés dont les sens provoquent l'exercice; enfin, dès ce premier ouvrage, il a fait dans la sphère sensible ^^\ j'ose le dire, des découvertes que nous le verrons bientôt étendre et multiplier; mais, de peur d'admettre quelques idées dont la sensation ou la réflexion ne fût pas la source , il a parcouru d'un regard trop rapide des faits qu'un philosophe ne peut oublier. Il a contraint ces faits de se plier à son système, au risque de les expliquer arbitrairement.

L'observation, mieux accomplie, lui eût tracé, d'abord le tableau des facultés et des idées primitives qui s'offrent dans l'étude de l'esprit humain; il n'aurait pas commencé par chercher l'origine de ce dont il n'avait constaté ni le nombre, ni les caractères; il aurait échappé à l'esprit d'opiniâtreté scientifique , résultat nécessaire d'une infidélité à la méthode , et qui gâte presque toujours les fruits d'une première et heureuse conception.

Il me semble à jamais impossible d'expliquer par la sensation et la réflexion certaines idées que l'observation m'indique avec certitude. Je ne demanderai point, comme les cartésiens, par quel sens les idées de Dieu, de l'âme elle-même, de l'obligation morale, et tant d'autres, sont entrées dans l'esprit, ni si elles sont des saveurs , des sons , des couleurs ou des odeurs. On trouverait peut-être que je méconnais les opérations de la réflexion, et que je lui fais injure en la croyant toute matérielle. Je pourrais bien dire que si elle n'agit que sur les opérations de Tesprit, lesquelles ne sont que le résultat des impressions sensi-

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blés, c'est toujours, en dernière analîde, des impressions sensibles ctue proviennent les idées même découvertes par là réflexion. Mais je préfète abandonner cei raisonnemens et m'attacher à l'unie des idées dont je parle , afin de voir s'il est possible de lui donner l'origine que Gondillac lui attribue; éi de que je dirai de cette seule idée s'appliquera facilement à toutes les atitfeâ du mime genre.

Rien de plus vague dans l'ouvrage de Locké, que ces idées archétypes, ces nolions sans modèles écbistans dans la nature , mais formées à notfe choix , qui paraissent en opposition avec soh système, oU du moins qui tiË) le confii'ment pas. Ce sont, par exemple, là vertu, le courage, le temps, l'espace, où îl vt)lt eti même temps , par une contradiction singulière , des collections de perceptions diverses. On peut comprendre les notions archétypes dans Platon, qui admet des idées innées et éternelles, types de la réalité; mais qu'est-ce que ces notions dans la doctrine de Locke? Gondillac, chancelant encore à son débtkt, les adopta sans etariien. Nous voyons plusieurs actes de vertu ou de courage, nous apercevons plusieurs instans, plusieurs lietix successifs, et dé ceb perceptions sé composent , selon Ini , les idées colkctwes d'espace, dé temps, de courage, dé vertu.

Nous pourrions distinguer ici l'action tlèô sens, qUi occasionnent en nous la naissance de ces idées , de Faction de Tâme elle-même, qui lés fait naître; nous ferions voir que l'idée de vertu e^t aussi entière dans l'esprit , à la vUe d'une première action vertueuse , qu'à la vue d'une seconde ou troisième action de

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même nature; qu'elle n'est susceptible d'éprouver ni perte, ni accroissement, et qu'ainsi cette idée gênérale^ Loin de pouvoir être appelée collective^ ne peut même être appelée abstraite dans le vrai sens de ce mot; mais, de peur d'excéder les justes bornes, arrê tons-nous*

L'idée qui me servira d'exemple est de nature à ne pouvoir être nommée collectii^e par personne, excepté Spinosa. Dieu est assurément Tidée la plus simple et la plus générale : aussi Condillac ne songe-t4t pas à la qualifier de notion archétype; mats il la déduit, toujours d'après Locke, ainsi que je vais l'indiquer.

Les objets extérieurs, le ciel, les astres, la terre, les campagnes, font sur nos organes des impressions sensibles que perçoit notre conscience. Nous voyons le jour et la nuit se remplacer tour à tour , les moissons croître , les arbres s'élancer; autant d'effets qui nous suggèrent invinciblement Vidée de cause. Chacun de ces effets à part ne nous donne l'idée que d'une cause partielle; mais quand notre réflexion se porte sur l'ensemble, nous prononçons qu'il y a une cause universelle, un moteur tout- puissant, juste, bon, infini, étemel, un Dieu.

Que d'abîmes! et qu'il s^en faut que nous trouvions dans ce raisonnement de quoi les franchir!

La vue des effets nous donne invinciblement l'idée de cause. Quoi ! si je n'ai que la sensation et la ré-* flexion pour moyens de découveite , je trouverai dans le spectacle dés chose&sensibles ViàéeAt cause! je les nommerai des effets! Rien, je l'avoue, ne me paraît moins propre à me suggérer ces idées. Les ob-

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