CHAPITRE XV
Du génie des langues.
§ i42* Deux choses concourent à former le caractère des peuples, le climat et le gouvernement. Le climat donne plus de vivacité ou plus de flegme, et par-là dispose plutôt à une forme de gouvernement qu'à* une autre ; mais ces dispositions s'altèrent par mille circonstances. La stérilité ou l'abondance d'un pays, sa situation; les intérêts respectifs du peuple qui l'habite , avec ceux de ses voisins; les esprits inquiets qui le troublent, tant que le gouvernement n'est pas assis sur des fondemens solides; les hommes rares dont Tima-
ginatiôii sub}ugiie celle de leurs concitoyens : tout cela et plusieurs autres causes contribuent à alté^ rer et même à; changer quelquefois entièrement les premiers goûts qu'une nation devait à son climat. Le caradtère d'un peuple souffre donc à peu près les mêmes variations que son gouvernement, et il ne se fixe point que celui-ci n'ait pris une forme constante.
§ 143. Ainsi que le gouvernement influe sur le caractère des peuplés , le ca]3actère des peuples influe sur celui des langues. Il est naturel que les hommes , toujours pressés par des besoins et agités par quelque passion , ne parlent pas des choses sans fsàve connaître l'intérêt qu'ils y prennent. Il faut qu'ils attachent insensiblement aux mots des idées accessoires qui marquent la manière dont ils sont affectés, et les jugemens qu'ils portent* C'est une observation facile à &ire ; car il n'y a presque personne dont les discours ne décèlent enfin le vrai caractère, même dans ces momeps où l'on apporte le plus de précaution à se cacher. 11 ne &ut qu'étudier un homme quelque temps pour apprendre son langage : je dis son langagef car chacun a le sien , selon ses passions : je n'ex* cepte que les hommes froids et flegmatiques ; ib se conforment plus aisément à celui des autres:, et sont par cette raison plus difficiles à pénétrer.
Le caractère des peuples se montre encore plus ouvertement que celui des particuliers. Une mul-
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titiide ne saurait agir de concert pour cacher ses passions. D'ailleurs nous ne songeons pas à faire un mystère de nos goûts, quand ils sont communs à nos compatriotes. Au contraire , nous en tirons vanité, et nous aimons qu'ils fassent reconnaître un pays qui nous a donné la naissance , et pour lequel nous sommes prévenus. Tout confirme donc que chaque langue exprime le caractère du peuple qui la parle,
§ i44« Dans le latin, par exemple, les termes d'agriculture emportent des idées de noblesse qu'ils n'ont point dans notre langue : la raison en est bien sensible. Quand les Romains jetèrent les fondemens de leur empire, ils ne connaissaient encore que les arts les plus nécessaires. Ils les estimèrent d'autant plus, qu'il était également essentiel à chaque membre de la république de s'en occuper; et l'on s'accoutunïa de bonne heure à regarder du même œil l'agriculture et le général qui la cultivait. Par-là les termes de cet art s'approprièrent les idées accessoires qui les ont ennoblis. Ils les conservèrent encore quand la république romaine donnait dans le plus grand luxe, parce que le caractère d'une langue, surtout s'il est fixé par des écrivains célèbres , ne change pas aussi facilement que les mœurs d'un peuple. Chez nous, les dispositions d'esprit ont été toutes différentes dès l'établissement de la monarchie. L'eslime des Francs pour l'art militaire, auquel ils
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devaient un puissant empire, ne pouvait que leur faire mépri^ier des arts qu'ils n'étaient pas obligés de cultiver par eux-mêmes, et dont. ils abandon* naient le soin à des esclaves. Dès lors les idées accessoires quon attacha aux termes d'agriculture durent être bien différentes de celles qu'iU avaient .dans la lapgue latine.
§ 145* Si le; génie des langues commence à se former d'après celui des peuples, il n'achève de se développer que par le secours des grands écrivains. Pour çn découvrir les progrès, il faut, résoudre deux questions qui ont été souvent discutées, et jamais, ce me semble, bien éclaircies. C'est de savoir pourquoi les arts et les sciences ne sont pas également de tous les pays et de tous les siècles , et pourquoi les grands hommes dans tous le$ genres sont presque contemporains.
La différence des climats a fourni une réponse à ces deux questions. S'il y a des nations chez qui les arts et les sciences n'ont pas pénétré , on prétend que le climat en est la vraie cause; et s'il y en a où ils ont cessé d'être cultivés avec succès , on veut que le climat y ait changé. Mais c'est sans fondement qu'on supposerait ce changement aussi subit et aussi considérable que les révolutions des artS et des sciences. Le climat n'influe que sur les -organes; le plus favorable ne peut produire que des machines mieux organisées, et vraisemblablement il en produit en tout temps un nombre à peu près
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égal. S'il était partout le même , on ne laisserait pas de voir la même yariété parmi les peuples: les mis , comme à présent, seraient édairés , les autres croupiraient dans Tignorance. Il faut donc des circonstances qui, appliquant les hommes bien organisés aux choses pour lesquelles ils sont propres, en développent les talens. Autrement ils seraient comme d'excellens automates qu'cm laisserait dépérir Êiute d'en savoir «itretenir le mé* canisme, et Étire jouer les ressorts. Le cUmat n'est donc *pas la cause du progrès des arts et des sciences , il n'y est nécessaire que comme une condition essentielle.
§ i46. Les circonstances fevorables au développement des génies se rencontrent chez une nation, dans le temps où sa langue commence à avoir des principes fixes et un caractère décidé. Ce temps est donc l'époque des grands hommes. Cette ob- 'sd^vation se confirme par l'histoire des arts; mab j'en vais donner une raison tirée de la nature même de la chose.
Les premiers tours qui ^'introduisent dans une tangue ne sont ni les plus clairs , ni les plus précis, ni les plus élégans : il n'y a qu'une longue expérience qui puisse peu k peu éclairer les hommes dans ce choix. Les langues qui se forment des débris de plusieurs autres rencontrent même de grands obstacles à leurs progrès. Ayant adopté quelque chose de chacune , elles ne sont
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qu'qa amas bizarre de tours qui ne sont point faits les uns pour les autres. 0|i n'y trouve point cettp analogie qui éclaire les écrivains , et qui c^racté*rise un langage. Telle a ^té la nôtre dans son établissement. C'eist poui^quoi nous avons- été longr temps avant d'écrire en langue vulgaire , et que ceux qui les premiers en ont fait Tess^i n'ont pvi dopner de caractère soutenu à leur style.
§ 147. Si Ton se rappelle que l'exercice de rî]iiagîn9:tion et de la mémoire dépend enjtièrement de |a liaison des idées, et que celle -ci esit formée par le rapport et Tanalogie des signes % on reconnaîtra que moiqs uoe langue a de tojurs analogues , moins elle prête de secours à la mémoire et à l'imaginatiop. Elle est donc peu propre à dévçli^per les talens. Il en est des langue comme des chiffres des géomètres : elles donnent de nouvelles vues , et étendent l'esprit à proportion qu'elles sont plus parfaites. Les succès de Newton ont été préparés par le choix qu'on avait fait avant lui des signes , et par les méthodes dç calcul qu'on avait imaginées. S'il fût venu plus tôt, il eût pu êt^e un grand homme 'pour son jsifècle , piais il ne serait pas l'admiration du notre, lien est de même dans les autres genres. Le succès des génies les mieux organisés dépend tout-à-fait dqs progrès du langage pour le siècle où ils vivent ;
' Pcconiére partie, sect. 11, cha^p. ni et iv.
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car les mots répondent aux signes des géomètres, et la manière de les employer répond aux méthodes de calcul. On doit donc trouver, dans une langue qui manque de mots , ou qui n'a pas de constructions assez commodes, les mêmes obstacles qu'on trouvait en géométrie avant l'invention de l'algèbre. Le français a été, pendant long-temps, si peu favorable aux progrès de l'esprit, que si l'on pouvait se représenter Corneille successivement dans les différens âges de la monarchie, on lui trouverait moins de génie , à proportion qu'on s'éloignerait davantage de celui où il a vécu, et l'on arriverait enfin à un Corneille qui ne pourrait donner aucune preuve de talent.
§ i48. Peut-être m'obj cetera- 1- on que des hommes tels que ce grand poète , devaient trouver dans les langues savantes les secours que la langue vulgaire leur refusait.
Je réponds qu'accoutumés à concevoir les choses de la même manière qu'elles étaient exprimées d^ms la langue qu'ils avaient apprise en naissant, leur esprit était naturellement rétréci. Le peu de précision et d'exactitude ne pouvait les choquer, parce qu'ils s'en étaient fait une habitude. Ils n'étaient donc pas encore capables de saisir tous les avantages des langues savantes. En effet, qu'on remonte de siècles en siècles, on verra que plus notre langue a été barbare , plus nous avons été éloignés de connaître la langue latine , et que nous
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n'avons commencé à écrire bien en latin que quand nous avons été capables de le faire en français. D'ailleurs , ce serait bien peu connaîtra le génie des langues, que de s'imaginer qu'on put faire passer tout d'un coup dans les plus grossières les avantages des plus parfaites : ce ne peut être que l'ouvrage du temps. Pourquoi Marot, qui n'ignorait pas le latin, n'a -t- il pas un: style aussi égal que Rousseau, à qui il a servi de modèle ? C'est uniquement parce que le français n'avait pas encore fait assez de progrès. Rousseau, peut-être avec moins de talent, a donné un caractère plus égal au style marotique , parce qu'il est venu dans des circonstances plus favorables : un siècle plus tôt il n'y eût pas réussi. La comparaison qu'on pourrait faire de Régnier avec Despréaux confirme encore ce raisonnement.
§ 149. Il faut remarquer que, dans une langue qui n'est pas formée des débris de plusieurs autres, les progrès doivent être beaucoup plus prompts , parce qu'elle a , dès son origine , un caractère : c'est poiu*quoi les Grecs ont eu de bonne heure d'excelletîs écrivains.
§ 1 5o. Faisons naître un homme parfaitement bien organisé parmi des peuples encore barbares, quoique habitans d'un climat favorable aux arts et aux sciences; je conçois qu'il peut acquérir assez d'esprit pour devenir un génie par rapport à ces peuples , mais on Yoit évidemment qu'il lui
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est impossible d'égaler qiielques-iuis des hommes supérieurs du siècle de Louis XIY. La <^iose, présentée dans œ point de vue, est si sensible qu'on ne saurait la révoquer en doute.
Si la langue de ces peuples grossiers est im obslacle aux progrès de Tesprit , donnons-lui un degré de perfection , donnons-lui en deux, trois, quatre; l'obstacle subsistera encore, et ne peut dÛEdnuer qu'à proportion des degrés qui j auront été ajoutés. Il ne sera donc entièrement levé que quand cette langue aura acquis à peu^près autant de degrés de perfection que la nôtre en avait quand elle a commencé à former de bons écrivains. Il est par conséquent dâsiontré que les naticms ne peuvent avoir des génies supérieurs qu'après que les langues ont d^ fait des progrès considérables.
§ 1 5 1 . Voici, dans leur ordre, les causes qui concourent au développement des talens : i^ Le climat est une condition essentielle; a? il feut que le gouvernement ait pris une forme constante, et que par-là il ait fixé le caractère d'une nation; 3^ c'est à ce caractère à en donner un 0u langage, en multipliant les tours qui expriment le goût dominant d'un peuple; 4^ cela arrive lentement dans les langues formées des débris de plusieurs antres ; mais ces obstacles une fois surmontés , les règles de l'analogie s'établissent , le langage fait des progrès et les talens se développent. On voit donc pourquoi les grands écrivains ne naissent
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pas également dans tous les siècles, et pourquoi ils ^enn^t plus tôt chez certaines nations et plqs tard chez idîaiitres. Il neois* reste à examiner par quelle raison les honmJes excellens dans tous les genres sont presque contemporabis.
§ i5a. Quand un génie à découvert le caraotère d^une langue , il l'exprime 'vivement et le soutient; dans tous ses écrits. Avjec œ secours, le restâmes gens à talens, qui auparavant n'eussenit pas été capables de le pénétrer d'euxHBemes, l'aperçoivent sensibleanent , et l'expriment à son «xeinple , chacun daiîs son gemre. La lai^gue %'cnirichit peu à peu de quantité de nouveaux tours qui , par le rapport qu'ils ont à'^Qiî capraotère, le développent dç plus^ea plus^; «C Fanàlogie>dievient coftune un flambeau ^nt ^ la - lumièiTe ;iuginientç sans cesse pour éclairer an iplns grand nomibre d^rivains. Alors tout le monde tourne natuvetlement les yeux suï ceux qui se distinguent : leur goût devient le goût domina^nt 'de «la nation; chacun apporta , dans les matières auxquelles il s'applique,^ le discernement qu'il a puiséchez €ux; les talons fermentent ; tous les arts prennent le caractère qui leur e$t propre , -et l'on voit des hommes supérieurs dans tous les genres. C'eist ainsi ^que les grands talens, de quelque espèce qu'ils soient, ne se montrent qu'après que le langage a déjà fait des progrès considérables. Ge*la est si vrai que, quoique les circon^ances fcivorable^ à l'art
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militaire et au gouvernement soient les plAs fré^» quentes , lès généraux et les ministres du 'pre* mier ordre appartiennent cependant au siècle des grands écrivains. Telle est l'influence des gens de lettres dans l'état ; il me semble qu'on n'en avait point encore connu toute l'étendue^
§ 1 53. Si les grands talens doivent leur développement aux piiOgrès sensibles que le langage a faits avant eux , le langage doit à son tour aux tâlens de nouveaux progrès qui l'élèvent à son dernier < période : c'est ce que je vais expliquer.
Quoique les grands hommes tiennent par quelque endroit au caractère de leur nation , ils ont toujours quelque chose qui les en distingue. Ils voient et sentent d'une manière qui leiir est propre; et, pour exprimer leur manière de voir et de sentir, ils sont obligés d'imaginer de-nouveaux tours dans les règles de l'analogie , on du moins en s'en écartant aussi peu qu'il est possible.. Par-là ils se conforment au génie de leur langue , et lui prêtent en même temps le leur. Corneille développe les intérêts des grands, la politique des ambitieux et tous les mouvemens de l'âme avec une noblesse et avec une force qui ne sont qu'à lui. Racine , avec une douceur et avec une élégance qui caractérisent les petites passions, exprime l'amour, ses craintes et ses emportemens. La mollesse conduit le pinceau avec lequel Quinault peint les plaisirs et la volppté : et plusieurs
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autres écrivains qui ne sont plus , ou qui se distinguent parmi les modernes , ont chacun un caractère que notre langue s'est peu à peu rendu propre. C'est aux poètes que nous avons les premièi'es et peut-être aussi les plus grandes obligations. Assujettis à des règles qui les gênent, leur imagination fait de plus grands efforts, et produit nécessairement de nouveaux tours. Aussi les progrès subits du langage sont-ils toujours l'époque de quelque grand poëte. Les philosophes ne le perfectionnent que long -temps après. Ils ont achevé de donner au nôtre cette exactitude et cette netteté qui font son principal caractère, et qui, nous fournissant les signes les plus commodes pour analiser nos idées, nous rendent capables d'apercevoir ce qu'il y a de plus fin dans chaque objet.
§ i54. Les philosophes remontent aux raisons des choses , donnent les règles des arts, expliquent ce qu'ils ont de plus caché, et par leurs leçons augmentent le nombre des bons juges. Mais si l'on considère les ^rts dans les parties qui demandent davantage d'imagination , les philosophes ne peuvent pas se flatter de contribuer à'ieurs progrès comme à ceux des sciences, ils paraissent au contraire y nuire. C'est que l'attention qu'on donne à la connaissance des règles, et là crainte qu'on a de paraître les ignorer, diminuent le feu de l'imagination ; car cette opération aime mieux être
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guidée par le sentiment et par Texpression vive des objets qui la frappent, que par une réflexion qui combine et qui calcule tout.
Il est vrai que la connaissance des règles peut être très-utile à ceux qui, dans le moment de la composition , donnent trop d'essort à leur génie pour ne pas oublier , et qui ne se les rappellent que pour corriger leurs ouvrages. Mais il est bien difficile que les esprits qui se sentent qudque £siiblesse ne cherchent à s'étayer souvent des règles. Cependant peut-on réussir dans des ouvrages d'ima^nation, si l'on ne sait pas se refuser de pareils secours ? Ne doit-on pas au moins se méfier de ses productions ? £n généraMe siècle où les philosophes développent les préceptes des arts est celui des ouvrages communément mieux faits et mieux écrits ; mais les artisans de génie y paraissent plus rares.
§ 1 55. Puisque le caractère des langues se forme peu à peu et conformément à celui des peuples , il doit nécessairement avoir quelque qualité dominante. Il n'est donc pas possible que les mêmes avantages soient communs au même point à plusieurs langues. La plus parfaite serait celle qui les réunirait tous dans le degré qui leur permet de compatir ensemble; car ce serait sans doute un défaut qu'une langue excellât si fort dans un genre, qu'elle ne fût point propre pour les autres. Peutêtre que le caractère que la nôtre montre dans
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les ouvrages de QuinauU et de La Fontaine, prouve que nous n'aurons jamais de poète qui égale la force de Milton ; et que le caractère de force qui paraît dans le Paradis perdu prouve que les Anglais n'auront jamais de poète égal à Quinault et à La Fontaine '.
I § 1 56. L'analise et l'imagination sont deux opérations si différentes, qu'elles mettent ordinaire-^ ment des obstacles aux progrès l'une de l'autre. Il n'y a que dans un certain tempérament qu'elles puissent se prêter mutuellement des secours sans se nuire ; et ce tempérament est ce milieu dont j'ai déjà eu occasion de parler ^. Il est donc bien difficile que les mêmes langues favorisent également l'exercice de ces deux opérations. La nôtre, parla simplicité et par la netteté de ses constructions, dounedebonneheureàl'espritune exactitude dont il se fait insensiblement une habitude , et qui pré* pare beaucoup les progrès de l'analise; mais elle est peu favorable à l'imagination. Les inversions des langues anciennes étaient , au contraire , un obstacle à Tanalise, à proportion que , contribuant davantage à l'exercice de l'imagination, elles le rendaient plus naturel que celui des autres opérations de l'âme. Voilà, je pense, une des causes de la supériorité des philosophes modernes sur
' Je hasarde ceUe conjecture dliprès ce que j'entends dire du poème de MiIton ; car je ne sais pas l'anglais. * Première partie.
336 £ssAi SUA l'origine
les philosophes anciens. Une langue aussi sage que la nôtre dans le choix des figures et des tours, devait Tétre à plus forte raison dans la manière de raisonner.
Il faudrait, afin de fixer nos idées, imaginer deux langues : Tune qui donnât tant d'exercice à l'imagination , que les hommes qui la parleraient déraisonneraient sans cesse ; l'autre qui exerçât au contraire si fort l'analise , que les hommes à qui elle serait naturelle se conduiraient, jusque dans leurs plaisirs , comme des géomètres qui cherchent la solution d'un problème. Entre ces deux extrémités, nous pourrions nous représenter toutes les langues possibles, leur voir prendre différens caractères selon l'extrémité dont elles se rapprocheraient, et -se dédommager des avantages qu'elles perdraient d'un coté, par ceux qu'elles acquerraient de l'autre. La plus parfaite occuperait le milieu, et le peuple qui la parlerait serait un peuple de grands hommes.
Si le caractère des langues, pourra-t-on me dire, est une raison de la supériorité des philosophes modernes sur les philosophes anciens ne sera-ce pas une conséquence que les poètes anciens soient supérieurs aux poètes modernes ? Je réponds que non : l'analise n'emprunte des secours que du langage ; ainsi elle ne peut avoir lieu qu'autant que les langues la favorisent : nous avons vu, au contraire, que les causes quicontri-
buent aux progrès de Timagination sontbéaucoup plus étendues; il n'y a même rien qui nfe soit propre à faciliter l'exercice de cette opération. Si^ dans certains genres, les Grecs et les Romains ont des poètes supérieurs aux nôtres , nous en avons, dans d'autres genres, de supérieurs aux leurs^ Quel poète de l'antiquité peut être mis à côté de Corneille ou de Molière?
§ 157. Le moyen le plus simple ppur juger quelle langue excelle dans un plus grand nombre de genres , ce serait de compter les auteurs originaux de chacune. Je doute que la nôtre eût par-là quelque désavantage.
§ j 58* Après avoir montré les causes des derniers prqgrès du langage, il est à propos de rechercher celles de sa décadence : elles sont les mêmes, et elles ne produisent des effets si contraires que par la nature des circonstances. Il en est à peu près ici comme dans le physique , où le même mouvement qui a été un principe de vie devient un principe de destruction.
. Quand une langue a , dans chaque genre , des écrivains originaux , plus un homme a de génie , plus il croit apercevoir d'obstacles à les surpasser. Les égaler , ce ne serait pas assez pour son ambition : il veut, comme eux, être le premier dans son genre. Il tente donc une route nouvelle. Mais, parce que les styles analogues au caractère de la langue et au sien sont saisis par ceux qui l'ont
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précédé, il ne lui reste qu'à s'écarter de Fanalo* gie. Ainsi, pour être original, il est obligé de préparer la ruine d'une langue dont un siècle plus tôt il eût hâté les progrès.
§ j5g. Si des étriyains tels que lui sont critiqués , ils ont trop de talens pour n'avoir pas de grands succès. La facilité de copier leurs défauts persuade bientôt à des esprits médiocres qu'il ne tient qu'à eux d'arriver à une égale réputation. C'est alors qu'on voit naître le règne des pensées subtiles et détournées , des antithèses précieuses, des expressions recherchées , des mots faits sans nécessité , et , pour tout dire , du jargon des beaux esprits gâtés par une mauvaise métaphysique. Le public applaudit : les ouvrages frivoles, ridicules, qui ne naissent que pour un instant, se multi^ plient : le mauvais goût passe dans les arts et dans les sciences , et les talens deviennent rares de plus en plus.
§ i6o. Je ne doute pas que je ne sois contredit sur ce que j'ai avancé touchant le caractère des langues. J'ai souvent rencontré des personnes qui croient toutes les langues également propres pour tous les genres , et qui prétendent qu'un homme organisé comme Corneille , dans quelque siècle qu'il eût vécu et dans quelque idiome qu'il eut écrit, eût donné les mêmes preuves de talens.
Les signes sont arbitraires la première fois qu'on les emploie : c'est peut-être ce qui a fait
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croire qu'ils ne sauraient avoir de caractère; mais je demande s'il n'est pas naturel à chaque nation de combiner ses idées selon le génie qui lui est propre , et de joindre à un certain fonds d'idées principales différentes idées accessoires ^^ selon qu'elle est différemment af£ectée« Or ces combinaisons, autorisées par un long usage, sont proprement ce qui constitue le génie d'une langue. Il peut être plus ou moins étendu : cela dépend du nombre et de la variété des tours reçus , et de l'analogie qui, au besoin, fournit les moyens d'en inventer. Il n'est point au pouvoir d'un homme de changer entièrement ce caractère. Aussitôt qu'on s'en écarte, on parle un langage étran^ ger et on cesse d'être enteadu. C'est au temps à amener des changemens aussi considérables , en plaçant tout un peuple dans des circonstances qui l'engagent à envisager les choses tout autrement qu'il ne faisait.
§ i6i. De tous les écrivains, c'est diez les poètes que le génie des langues s'exprime le plus vivement. De là la difficulté de les traduire : elle est telle qu'avec du talent il serait plus aisé ' de les surpasser souvent que de les égaler toujours. A la rigueur, on pourrait même dire qu'il est impossible d'en donner de bonnes traductions; car les raisons qui prouvent que deux langues ne sauraient avoir4e même caractère , prouvent que
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les mêmes pensées peuvent rarement être rendues dans Tune et dans Tautre avec les mêmes beautés.
En parlant de la prosodie et des inversions, j'ai dit des choses qui peuvent se rapporter au sujet de ce chapitre : je ne les répéterai pas.
§ 162. Par cette histoire des progrès du langage, chacun peut s'apercevoir que les langues, pour quelqu'un qui les connaîtrait bien , seraient une peinture du caractère et du génie de chaque peuple. Il y verrait comment l'imagination a combiné les idées d'après les préjugés et les passions; il y verrait se former chez chaque nation un esprit différent , à proportion qu'il y aurait moins de commerce entre elles. Mais si les mœurs ont influé sur le langage , celui - ci , lorsque des écrivains célèbres en eurent fixé les règles, influa à son tour sui? les mœurs, et conserva long<temps à chaque peuple son caractère.
§ i63. Peut-être prendra-t-on toute cette histoire pour un roman ; mais on ne peut du moins lui refuser la vraisemblance. J'ai peine à croire que la méthode que j'ai suivie m'ait souvent fait tomber dans l'erreur; car j'ai eu pour objet de ne rien avancer que sur la supposition qu'un langage a toujours été imaginé sur le modèle de celui qui l'a immédiatement précédé. J'ai vu dans le. langage d'action le germe des langues et de tous les arts qui peuvent servir à exprimer nos
pensées : j*ai observé les circonstances qui ont été propres à développer ce germe ; et non-seulement j'en ai vu naître ces arts, mais encore j'ai isuivi leurs progrès , et j'en ai expliqué les différens caractères. En un mot, j'ai, ce me semble, démontré d'une manière sensible, que les choses qui nous paraissent les plus singulières ont été les plus naturelles dans leur temps , et qu'il n'est arrivé que ce qui devait arriver.
SECTION SECONDE
De la méthode.
C'est à la connaissance que nous avons acquise des opérations de l'âme et des causes de leurs progrès , à nous apprendre la conduite que nous devons tenir dans la recherche de la vérité. Il n'était pas possible auparavant de nous faire une bonne méthode ; mais il me semble qu'actuellement elle se découvre d'elle-même, et qu'elle est une suite naturelle des recherches que nous avons faites. Il suffira de développer quelques-unes des réflexions qui sont répandues dans cet ouvrage.
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