‹ Œuvres ComplètesChapitre 52 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la première cause de nos erreurs, et de l'origine de

la yérité*

§ I. Plusieurs philosophes ont relevé d'une manière éloquente grand fiombre d'erreurs qu'on attribue aux sens, à l'imagination et aux passions; mais ils ne peuvent pas se flatter qu'on ait recueilli de leurs ouvrages tout le fruit qu'ils s'en étaient promis. Leur théorie trop imparfaite est peu propre à éclairer dans la pratique. L'imagination et les passions se replient de tant de manières , et dépendent si fort des tempéramens, qu'il est impossible de dévoiler tous les ressorts qu'elles font agir, et qu'il est très -naturel que chacun se flatte de n'être pas dans le cas de ceux qu'elles égarent.

Semblable à un homme d'un faible tempérament , qui ne relève d'une maladie que pour retomber dans une autre , l'esprit , au lieu de quitter ses erreurs» ne fait souvent qu'en changer. Pour délivrer de toutes ses maladies un homme d'une faible constitution, if faudrait lui faire un tempérament tout nouveau : pour corriger notre esprit de toutes ses faiblesses, il faudrait lui donner de nouvelles vues, et, sans s'ar-

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réter au détail de ses maladies, remonter à leur source même, et la tarir.

§ 2. Nous la trouverons, cette source, dans l'habitude où nous sommes de raisonner sur des choses dont nous n'avons point d'idées, ou dont nous n'avons que des idées mal déterminées. Il est à propos de rechercher ici la cause de cette habi* tude, afin de connaître l'origine de nos erreu:!^ d'une manière convaincante , et de savoir avec quel esprit de critique on doit entreprendre la lecture des philosophes,

§ 3. Encore enfans, incapables de réflexion , nos besoins sont tout ùe qui nous occupe. Cependant les objets font sur nos sens des impressions d'autant plus profondes , qu'ils y trouvent moins de résistance. Les organes se développent lente-« ment , la raison vient avec plus de lenteur encore, et nous nous remplissons d'idées et de maximes telles que le hasard et une mauvaise éducation les présentent. Parvenus à un âge où l'esprit commence à mettre de l'ordre dans ses pensées, nous ne voyons encore que des choses avec lesquelles nous sommes depuis long-temps familiarisés. Ainsi nous ne balançons pas à croire qu'elles sont , et qu'elles sont telles , parce qu'il nous paraît naturel qu'elles soient et qu'elles soient telles. Elles sont si vivement gravées dans notre cerveau , que nous ne saurions penser qu'elles ne fussent pas , ou qu'elles fussent autrement. De là cette indif-^

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férence pour connaître les choses avec lesquelles nous sommes accoutumés, et ces mouvemens de curiosité pour tout ce qui parait de nouveau.

§ 4* Quand lious commençons à réfléchir, nous ne voyons pas comment les idées et les maximes que nous trouvons en nous auraient pu s'y introduire; nous ne nous rappelons pas d'en avoir été privés. Nous en jouissons donc avec sécurité. Quelque défectueuses qu'elles soient, nous les prenons pour dés notions évidentes par ellesmêmes : nous leur donnons les noms de raison^ de lumière naturelle ou née avec nous ^ de principes grapés, imprimés dans Vâme. Nous nous en rapportons d'autant plus volontiers à ces idées, que notis croyons que , si elles nous trompaient, Dieu serait la cause de notre erreur , parce que nous les regardons comme l'unique moyen qu'il nous ait donné pour arriver à la vérité. C'est ainsi que des notions avec lesquelles nous ne sommes qiie familiarisés nous paraissent des principes de la dernière évidence.

§ 5. Ce qui accoutume notre esprit à cette inexactitude, c'est la manière dont nous nous formons au langage. Nous n'atteignons l'âge de raison que longr temps après avoir contracté l'usage de la parole. Si l'on excepte les mots destinés à faire connaître nos besoins , c'est ordinairement le hasard qui nous a donné occasion d'entendre -certains sons plutôt çie d'autres, et qui a décidé

des idées que nous leur avons attachées* Pour peu qu'en réfléchissant sur les enfansque nous voyons, nous nous rappelions l'état par où nous avons passé, nous reconnaîtrons qu'il n'y a rien de moins ^^ exact que l'emploi que nous faisons ordinairement des mots. Cela n'est pas étonnant. Nous entendions des expressions dont la signification , quoique bien déterminée par l'usage , était si composée que nous n'avions ni assez d'expérience ni assez de pénétration pour la saisir : nous en entendions d'autres qui ne présentaient jamais deux fois la même idée , ou qui même étaient tout-à-faf vides de sens. Pour juger de l'impossibilité où nous étions de qous en servir avec discernement, il ne faut que remarquer l'embarras où nous sommes encore souvent de le faire.

§ 6. Cependant l'usage de joindre les signe»

avec les choses nous est devenu si naturel , quand nous n'étions pas encore en état d'en peser, la valeur, que nous nous sommes accoutumés à rappor|;er les noms à la réalité même des objets , et que nous avons cru qu'ils en expliquaient parfaitement l'essence. On s'est imaginé qu'il y a des idées innées, parce qu'en effet il y en a qui sont les mêmes chez tous les hommes : nous n!aurions pas maniqué de juger que notre langage est inné, si nous n'avions su que les autres peuples en parlent de tout difïérens. Il semble que, dans nos recherches, tous nos efforts ne tendent qu'à trouver

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de nouvelles expressions. A peine en avons-nous imaginé , que nous croyons avoir acquis de nouvelles connaissances. L'amour - propre nous persuade aisément que nous connaissons les choses , lorsque nous avons long-tenips cherché à les connaître, et que nous en avons beaucoup parlé.

§ 7. En rappelant nos erreurs à l'origine que je viens d'indiquer, on les renferme dans une cause unique, et qui est telle que nous ne saurions nous cacher qu'elle n'ait çu jusqu'ici beaucoup de part dans nos jugement. Peut-être même ^urrait-on obliger les philosophes les plus prévenus de convenir qu'elle a jeté les premiers fondemens de leurs systèmes : il ne faudrait que les interroger avec adresse. En effet ; si ^nos passions occasionnent des erreurs, c'e^t qu'elles abusent d'un principe vague , d'une expression métaphorique et d'un terme équivoquç , pour en faire des applications d'où nous puissipns déduire les opinions qui nous flattent. Si nous nous trompons , les principes vagues, les métaphores et les équivoques sont donc des causes antérieures à nos passions. Il suffira , par conséquent , de renoncer à ce vain langage , pour dissiper tout l'artifice de l'erreur.

§ 8. Si l'origine de l'erreur est dans le défaut d'idées ou dans des idées mal déterminées , celle de la vérité doit être dans des idées bien déterminées. Les mathématiques en sont la preuve* Sur

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quelque sujet que nous ayons des idées exactes , elles seront toujours suffisantes pour nous faire discerner la vérité : si, au contraire, nous n'en avons pas, nous aurons beau prendre toutes les précautions imaginables , nous confondrons toujours tout. En un mot y en métaphysique on marcherait d'un pas assuré avec des idées bien déterminées , et sans ces idées on s'égarerait même en arithmétique.

§ 9. Mais comment les arithméticiens ont - ils des idées si exactes ? C'est que , connaissant de quelle manière elles s'engendrent , ils sont toujours en état de les composer ou de les décomposer pour les comparer selon tous leurs rapports. Ce n'est qu'en réfléchissant sur la génération des nombres, qu'on a trouvé les règles des combinaisons. Ceux qui n'ont, pas réfléchi sur cette géné*ration peuvent calculer avec autant de justesse que les autres, parce que les règles sont sûres ; mais , ne connaissant pas les raisons sur lesquelles elles sont fondées , ils n'ont point d'idées de ce qu'ils font , et sont incapables de découvrir de nouvelles règles.

§ j o. Or , dans toutes les sciences comme en arithmétique , la vérité ne se découvre que par des compositions et des décompositions. Si l'on n'y raisonne pas avec la même justesse , c'e^ qu'on n'a pas encore trouvé de règles sûres pour composer ou décomposer toujours exactement

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les idées, ce qui provient de ce qu'on n'a pas même su les déterminer. Mais peut - être que les réflexions que nous avons faites sur l'origine de nos connaissances nous fourniront les moyens d'y suppléer.

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