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SUR CONDILLAC. XX

lorigine, chaque sentiment, chaque nuance de sentiment, fussent rendus par une inflexion bien distincte, et nos langues modernes, presque sans accent, ne nous paraissent plus conformes à la nature, que parce qu'un long usage et ^e subtiles réflexions nous dispensent de chercher jusque dans le son le caractère de la pensée. Il faudrait dire, au contraire, qu'elles s'éloignent en cela de la nature, puisque plus on remonte vers les p^miers temps et vers le langage d'action , plus on trouve dans les langues d'inflexions fortes et de qualités musicales.

C'est encore au langage d'action qu'il nous reporte pour nous faire assister à l'origine de la poésie; ou plutôt il ne fait, dans ce beau chapitre, que considérer, sous un nouveau point de vue , l'alliance du geste, de la musique et de la parole. Entre autres observations neuves et intéressantes, il remarque que la séparation de la poésie et de la musique dut paraître une innovation bizarre, et que de nos jours, au contraire, on voyait une bizarrerie apparente à les réunir'. Il pouvait ajouter que rien n'est plus naturel et plus juste. Les progrès de l'esprit ayant affaibli le pouvoir de Timagination , dont la poésie est le langage , on avait droit de s'étonner que les habitudes faites pour d'autres siècles fussent adoptées de nouveau dans notre vieil univers. Qu'arrive-t-il ? Ou la musique produit sou effets et les paroles sont à peine écoutées, même lorsqu'elles peuvent* l'être , ou nous n'éprouvons qu'une illusion momentanée , un ravissement de

' A rOpéra.

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quelques minutes, parce que les plus vives imaginations, comparées à celles des premiers hommes , sont trop tardives et trop raisonnables pour que leurs extases durent long-temps.

Passant de la parole à l'écriture, Condillac examine savamment toutes les transformations qu'elle a subies. Peintures, hiéroglyphes, lettres enfin, tout reçoit de ses doctes réflexions une lumière nouvelle. Il remarque avec sagacité les rapports entre plusieurs de ces signes divers et quelques formes primitives du discours, telles que les paraboles, les fables, les énigmes, et nous rappelle que le langage figuré, nécessaire à l'origine, sert ensuite à l'ornement d'une langue perfectionnée, et, par l'abus qu'on en fait plus tard, annonce que cette langue touche «i sa décadence.

Yoilà donc ce que Condillac a dû au philosophe anglais dans ce premier ouvrage, et voilà aussi ce qu'il a tiré de son propre génie. C'est à sa méthode analitique qu'il est redevable de tout ce qu'il a découvert; c'est à l'emploi exclusif de cette méthode qu'il faut attribuer ses erreurs.

Trois ans s'écoulèrent avant qu'il ne publiât un nouvel ouvrage ; l'impatience de produire ne peut convenir au philosophe qui élabore ses idées dans le recueillement et la méditation. Pendant ce temps, il fit une étude approfondie des systèmes philosophiques; et, convaincu de plus en plus que la mauvaise méthode avait été la source de tant de vaines conceptions, sûr que l'analise était la seule planche de salut dans ce vaste naufrage d'opinions contradictoires, il entreprit enfin de réfuter les doctrines les plus répan-

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dues, en les attaquant d^abord au cœur. Ce fut Tobjet du Traiùé des Systèmes, publié en I749'

Cet ouvrage se recommande par une netteté parfaite d'exposition. Les quatre systèmes principaux dont il donne la réfutation détaillée, ceux de Des* cartes, de Mallebianche, de Leibnitz, de Spinoi^, nous sont présentés avec une bonne foi et une clarté vraiment philosophiques. Il faut avoir la conscience de ses forces pour oser faire paraître ses adversaires avec tous leurs avantages, avant de substituer ses opinions aux leurs. Nous avons vu Condillac préluder dans V Essai sur r origine des connaissances hu-inaines, à la réfutation des idées innées; ici elle est complète, autant qu'elle peut Têtre dans la doctrine de Tauteur. Il soumet aussi à Tanalise les idées en Dieu de Mallebranche, note judicieusement ses erreurs, et se laisse emporter quelquefois à condamner des vérités que lui-même demanderait en vain à sa méthode. La doctrine de Leibnitz est admirablement analisée; mais, soit que ce grand homme se trouve plus près de la vérité que les autres, soit que Condillac n'eût pas saisi la partie faible de son système, il me paraît plus heureux ici à exposer qu'à détruire '. C'est dans la réfutation de la monstrueuse doctrine de Spinosa que sa raison triomphe. Il ne lui laisse rien que des assertions vagues, des résultats erronés et funestes; et toute la vigueur de ces raisonnemens,

' M. Maine de Biran a examiné et combattu plus solidement la doctrine de Leibnitz dans un petit ouvrage substantiel qui a pour titre : Notice sur la vie et les ouvrages de Leibnitz.

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^fondés sur les plus faux principes, ne peut se soutenir contre un adversaire qui ruine d'abord les principes, avant de s'inquiéter des raisonnemens.

Une idée principale règne dans ce traité. Elle est développée avec assez d'étendue avant que l'auteur en vienne aux applications. Cette idée est la fragilité et la faiblesse de tout système fondé sur Yahstraction et Yhjrpoûièse. Assurément les axiomes abstrcdts ne suffiront jamais pour établir un système légitime, parce qu'ils supposent de la réaliié dans ce qui n'est qu'une fiction de l'esprit; mais revenons toujours à l'importante distinction entre ce qui est abstrait et ce qui est général et absolu, toute difficulté s'évanouit. Quant aux hypothèses qui, selon Condillac,^ne méritent aucune confiance, nous expliquerons sa pensée. Les hypothèses tout arbitraires que les faits ne viennent pas confirmer, et que l'imagination forme par caprice , sont ce qu'il y a de plus opposé à l'esprit philosophique; elles sont toujours stériles, ou ne portent que des fruits de mort. Mais il est des hypothèses qui méritent plus d'estime, celles qu'on n'adopte que comme auxiliaires, et lorsque déjà les faits bien observés mettent sur la voie de la vérité. Il vaut mieux sans doute se contenter de l'observation quand elle peut suffire : elle seule donne les connaissances marquées du sceau invariable de la certitude; mais qu'il soit permis de faire quelques tentatives de spéculation, pourvu qu'elles soient contenues par la méthode dans de justes limites. Ce n'est pas l'observation seule qui a expliqué à Newton le système du monde, mais ce n'est qu'après avoir observé qu'il a spéculé hardi-

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