NOTICE SUR RACINE. XY
réveilla le malheureux Racine , qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction le venait de précipiter. Il demeura le plus confondu des trois , sans plus oser lever les yeux ni ouvrir la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer plus que quelques moments, tant la surprise fut dure et profonde. La fin fut que le roi renvoya Racine , en disant qu'il allait travailler. Il sortit éperdu , et gagna comme il put la chambre de Cavoye. C'était son ami : il lui conta sa sottise. Elle fut telle , qu'il n'y avait point à la pouvoir raccommoder. Oncques depuis , le roi ni Mme de Maintenon ne parlèrent à Racine, ni même le regardèrent. Il en conçut un si profond chagrin , qu'il en tomba en langueur et ne vécut pas deux ans de- ^ puis. Il les mit bien à profit pour son salut. »
Voici maintenant le récit de Louis Racine ;
a Mme de Maintenon , qui avait pour Racine une estime tomte particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de difi'érentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la misère du peuple : il répondit qu'elle était une suite ordinaire des longues guerres ; mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui étaient dans les premières places, si on avait soin de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion , et charma Mme de Maintenon , qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si justes sur-le-champ, il devait les méditer encore , et les lui donner par écrit , bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition , non par une complaisance de courtisan , mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. Il remit à Mme de Maintenon un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et , après en avoir parcouru quelques lignes , lui demanda avec vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret ; elle fit une résistance inutile ; le roi exprima sa volonté en termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
« Le roi , en louant son zèle , parut désapprouver qu'un homme de lettres se mêlât de choses qui ne le regardoient pas. Il ajouta, non sans quelque air de mécontentement : « Parce qu'il sait faire « parfaitement des vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est « grand poète, veut-il être ministre? » Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles , il ne les eût point dites. On