XIV NOTICE SUR RACINE
son fils aîné , lettres charmantes , où l'on ne sent que le chrétien et le poète. Racine était alors à cette période de sa vie où il s'efforçait de ne penser à sa gloire que pour se la reprocher. Il avait une charge de trésorier de France à Moulins ; il était gentilhomme ordinaire du roi, historiographe, membre de l'Académie française ; il jouissait d'une aisance modeste ; sa femme , Catherine de Romanet , qu'il avait épousée fort tard (il était dans sa trente-huitième année) , vivait avec lui dans l'union la plus édifiante. Son fils aîné avait la survivance de sa charge de gentilhomme ordinaire ; trois de ses filles étaient religieuses ; il était sur le point de marier sa fille aînée ; Louis Racine était au berceau. Il était si parfaitement retiré du théâtre qu'il fit mettre dans le privilège même à^Esther une interdiction aux comédiens de jouer cette tragédie sur un théâtre public. Ce sage, qui outrait la sagesse; ce dévot, qui atteignait à l'austérité de ses amis de Port-Royal, était pourtant encore courtisan , et ce fut un chagrin éprouvé à la cour qui le fit mourir.
Louis Racine et Saint-Simon racontent d'une manière fort différente les circonstances de sa disgrâce. Nous donnons les deux versions. Il est inutile de chercher à les concilier, et elles pourraient bien être vraies toutes les deux
« Quand le roi n'avait pas de ministres chez Mme de Maintenon , dit le duc de Saint-Simon , ils envoyaient quelquefois chercher Racine pour les amuser. Malheureusement pour lui , il était sujet à des distractions fort grandes.
a II arriva qu'un soir qu'il était entre le roi et Mme de Maintenon , chez elle , la conversation tomba sur les théâtres de Paris. Après avoir épuisé l'opéra, on tomba sur la comédie. Le roi s'informa des pièces et des acteurs , et s'informa à Racine pourquoi , à ce qu'il entendait dire , la comédie était si fort tombée de ce qu'il l'avait vue autrefois. Racine lui en donna plusieurs raisons, et conclut par celle qui , à son avis , y avait le plus de part , qui était que , faute d'auteurs et de bonnes pièces , les comédiens en donnaient d'anciennes , et entre -autres , ces pièces de Scarron , qui ne valaient rien et qui rebutaient tout le monde. A ce mot, la pauvre veuve rougit, non pas de la réputation du cul-de-jatte attaquée , mais d'entendre prononcer son nom , et devant le successeur. Le roi s'embarrassa; le silence qui régna tout d'un coup