‹ Œuvres complètesChapitre 226 sur 594 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

ANTIOCHUS

Madame, il faut partir.

BÉRÉNICE

Quoi 1 ne puis-je savoir Quel sujet....

ANTIOCHUS, à part.

Il falloit partir sans la revoir.

BÉRéMICE.

Que craignez-vous ? Parlez : c'est trop longtemps se taire. Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère?

ANTIOCHUS

Au moins souvenez-vous que je cède à vos lois ,

Et que vous m'écoutez pour la dernière fois.

Si , dans ce haut degré de gloire et de puissance ,

n vous souvient des lieux où vous prîtes naissance,

Madame , il vous souvient que mon cœur en ces lieux

Reçut le premier trait qui partit de vos yeux :

J*aimai. J'obtins l'aveu d' Agrippa votre frère :

11 vous parla pour moi. Peut-être sans colère

Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut ;

Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut.

Il parut devant vous dans tout l'éclat d'un homme

Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome.

La Judée en pâlit : le triste Antiochus

Se compta le premier au nombre des vaincus.

Bientôt, de mon malheur interprète sévère.

Votre bouche à la mienne ordonna de se taire.

Je disputai longtemps, je fis parler mes yeux;

Mes pleurs et mes soupirs vous suivoient en tous lieux.

Enfin votre rigueur emporta la balance :

Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence.

Il fallut le promettre, et même le jurer.

Mais, puisque en ce moment j'ose me déclarer,

Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesse.

Mon cœur faisoit serment de vous aimer sans cesse.

BÉRÉNICE

Ah! que me dites- vous?

ANTIOCHUS

Je me suis tu cinq ans, Madame , et vais encor me taire plus longtemps. De mon heureux rival j'accompagnai les armes ; JTespérai de verser mon sang après mes larmes , Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits. Mon nom pourroit parler, au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine :

M2 BËRËNICE.

Vous pleurâtes ma mort , hélas ! trop peu certaine

Inutiles périls l Quelle étoit mon erreur !

La valeur de Titus surpassoit ma fureur.

Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde.

Quoique attendu , madame , à l'empire du monde ,

Chéri de l'univers , enfin aimé de vous ,

Il sembloit à lui seul appeler tous les coups ,

Tandis que , sans espoir , haï , lassé de vivre ,

Son malheureux rival ne sembloit que le suivre

Je vois que votre cœur m'applaudit en secret;

Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret ,

Et que , trop attentive à ce récit funeste ,

En faveur de Titus vous pardonnez le reste.

Enfin , après un siège aussi cruel que lent ,

Il dompta les mutins , reste pâle et sanglant

Des flammes , de la faim , des fureurs intestines ,

Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines

Rome vous vit, madame, arriver avec lui.

Dans rOrient désert quel devint mon ennui !

Je demeurai longtemps errant dans Césarée ,

Lieux charmans où mon cœur vous avoit adorée

Je vous redemandois à vos tristes États;

Je cherchois en pleurant les traces de vos pas

Mais enfin , succombant à ma mélancolie ;

Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie.

Le sort m'y réservoit le dernier de ses coups.

Titus en m' embrassant m'amena devant vous*:

Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre ,

Et mon amour devint le confident du vôtre.

Mais toujours quelque espoir flattoit mes déplaisirs :

Rome , Vespasien , traversoient vos soupirs ;

Après tant de combats Titus cédoit peut-être.

Vespasien est mort, et Titus est le maître.

Que ne fuyois-je alors! J'ai voulu quelques jours

De son nouvel empii-e examiner le cours.

Mon sort est accompli : votre gloire s'apprête.

Assez d'autres , sans moi , témoins de cette fête ,

A vos heureux transports viendront joindre les leurs :

Pour moi , qui ne pourrois y mêler que des pleurs ,

D'un inutile amour trop constante victime ,

Heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime

Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits,

Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.

BÉRÉNICE

Seigneur, je n'ai pas cru que, dans une journée

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