ACTE I, SCÈNE I
Dès longtemps elle hait cette fermeté rare
Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare ;
Dès longtemps votre amour pour la religion
Est traité de révolte et de sédition.
Du mérite éclatant cette reine jalouse
Hait surtout Josabeth , votre fidèle épouse.
Si du grand prêtre Aaron Joad est successeur,
De notre dernier roi Josabeth est la sœur.
Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilège,
Plus méchant qu'Alhalie, à toute heure l'assiège;
Mathan, de nos autels infâme déserteur,
Et de toute vertu zélé persécuteur.
C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,
Ce lévite à Baal prête son ministère ;
Ce temple l'importune , et son impiété
Voudroit anéantir le Dieu qu'il a quitté.
Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente;
Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante;
Il affecte pour vous une fausse douceur;
Et, par là de son fiel colorant la noirceur.
Tantôt à cette reine il vous peint redoutable ,
Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable ,
Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connoissez,
Vous cachez des trésors par David amassés.
Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
Dans un sombre chagrin paroît ensevelie.
Je l'observois hier, et je voyois ses yeux
Lancer sur le lieu saint des regards furieux :
Comme si , dans le fond de ce vaste édifice ,
Dieu cachoit un vengeur armé pour son supplice.
Croyez-moi , plus j'y pense , et moins je puis douter
Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater ,
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
JOAD
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchans arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte ,
Je crains Dieu , cher Abner , et n'ai point d'autre crainte.
Cependant je rends grâce au zèle officieux
Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
Je vois que l'injustice en secret vous irrite,
Que vous avez encor le cœur israélite.
Le ciel en soit béni! Mais ce secret courroux,
Cette oisive vertu , vous en contentez-vous ?
558 ATHALIE
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
Huit ans déjà passés , une impie étrangère
Du sceptre de David usurpe tous les droits ,
Se baigne impunément dans le sang de nos rois ,
Des enfans de son fils détestable homicide,
Et même contre Dieu lève son bras perfide ;
Et vous , l'un des soutiens de ce tremblant Ëtat ,
Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,
Qui sous son fils Joram commandiez nos armées ,
Qui rassurâtes seul nos villes alarmées ,
Lorsque d'Ochozias le trépas imprévu
Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu :
« Je crains Dieu , dites-vous ; sa vérité me touche ! •
Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche :
• Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer ?
Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
Le sang de vos rois crie , et n'est point écouté.
Rompez , rompez tout pacte avec l'impiété ;
Du milieu de mon peuple exterminez les crimes ;
Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes. «
ABNER
Hé ! que puis-je au milieu de ce peuple abattu?
Benjamin est sans force , et Juda sans vertu :
Le jour qui de leurs rois vit éteindre la race
Éteignit tout le feu de leur antique audace.
Dieu même , disent-ils , s'est retiré de nous :
De l'honneur des Hébreux autrefois si jaloux ,
11 voit sans intérêt leur grandeur terrassée ;
Et sa miséricorde à la fin s'est lassée :
On ne voit plus pour nous ses redoutables mains
De merveilles sans nombre effrayer les humains;
L'arche sainte est muette , et ne rend plus d'oracles.
JOAD
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles? Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir? Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat? Quoi! toujours les plus grandes merveilles Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles? Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours Des prodiges fameux accomplis en nos jours? Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces , Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ; L'impie Achab détruit, et de son sang trempé