‹ Œuvres complètesChapitre 23 sur 27 · DES PAMPHLETS · texte numérisé non relu

DES PAMPHLETS

Pendant que Ton m'interrogeait à la préfecture de police, sur mes noms, prénoms, qualités, comme tous ayez pu voir dans les gazettes du temps , un homme se trouvant là sans fonctions apparentes, m'aborda familièrement, me demanda confidemment si je n'étais point auteur de certaines brochures ; je m'en défendis fort. Ah ! Monsieur, me dit-il , tous êtes un grand génie , tous êtes inimitable. Ce propos , mes amis , me rappela un fait historique peu connu que je tous yeux conter par forme d'épisode , digression, parenthèse, comme il tous plaira; ce m'est tout un.

Je déjeunais chez mon camarade Duroc , logé en ce temps-la , mais depuis peu , notez, dans une vieille maison fort laide , selon moi , entre cour et jardin , où il occupait le rez-de-chaussée. Nous étions à table , plusieurs , joyeux , en devoir de bien faire , quand tout à coup arrive, et sans être annoncé, notre camarade Bonaparte, nouveau propriétaire de la vieille maison habitant le premier étage. Il venait en voisin , et cette bonhomie nous étonna au point que pas un des convives ne savait ce qu'il

frisait. On se 1ère, et chacun demandait :Qu'ya-4r-û? Le héros nous fit rasseoir. D n'était pas de ces camarades i qui Ton peut dire , mets-toi et mange avec nous. Cela eut été bon ayant l'acquisition de la vieille maison. Debout à nous regarder, ne sachant trop que dire, il allait et venait. Ce sont des artichauts dont vous déjeunez là? Oui , général. Vous, Rapp, vous les mangez à l'huile? Oui , général. Et vous , Savary, à la sauce? moi, je les mange au sel. Ah ! général , répond celui qui s'appelait alors Savary, vous êtes un grand homme; vous êtes inimitable.

Voilà mon trait d'histoire que je rapporte exprés , afin de vous faire voir, mes amis, qu'une fois on m'a traité comme Bonaparte , et par les mêmes motifs. Ce n'était pas pour rien qu'on flattait le Consul, et quand ce bon Monsieur, avec ses douces paroles , se mit à me louer si démesurément que j'en faillis perdre contenance, m'appelant homme sans égal, incomparable, inimitable, fl avait son dessein, comme m'ont dit depuis des gens qui le connaissent, et voulait de moi quelque chose, pensant me louer à mes dépens. Je ne sais s'il eut contentement Après maints discours , maintes questions , auxquelles je répondis le moins mal que je pus; Monsieur, me dit-il en me quittant; Monsieur, écoutez, croyez-moi; employez votre grand génie à faire autre chose que des pamphlets.

J'y ai réfléchi et me souviens qu'avant lui M. de Broé , homme éloquent , zélé pour la morale publique, me

conseilla de même, en termes moins flatteurs, deyant la Cour d'assises. VU pamphlétaire.— Ce fat on mouvement oratoire des pins beaux, quand se tournant vers moi qui, foi de paysan, ne songeais i rien moins*, il m'apostropha de la sorte : Vil pamphlétaire, etc. , coup de foudre , non de massue, tu le style de l'orateur, dont il m'assomma sans remède. Ce mot soulevant contre moi , les juges , les témoins , les jurés , l'assemblée (mon avocat lui-même en parut ébranlé), ce mpt décida tout. Je fus condamné dés l'heure dans l'esprit de ces messieurs , dés que l'homme du roi m'eut appelé pamphlétaire, à quoi je ne sus que répondre. Car il me semblait bien en mon âme avoir fait ce qu'on nomme un pamphlet; je ne l'eusse osé nier. J'étais donc pamphlétaire à mon propre jugement , et voyant l'horreur qu'un tel nom inspirait à tout l'auditoire , je demeurai confus.

Sorti de li , je me trouvai sur le grand degré avec M. Arthus Bertrand , libraire , un de mes jurés, qui s'en allait dîner , m'ayant déclaré coupable: Je le saluai ; il m accueillit, car c'est le meilleur homme du monde, et chemin faisant, je le priai de me vouloir dire ce qui lui semblait A reprendre dans le Simple Discoure condamné.* Je ne l'ai point lu , me dit-il ; mais c'est un pamphlet , cela me suffit. Alors je lui demandai ce que c'était qu'un pamphlet , et le sens de ce mot qui, sans, m'étre nouveau, avait besoin pour moi de quelque explication. C'est, répondit-il , un écrit de peu de pages comme le vôtre , d'une feuille ou deux seulement. De trois feuilles, re-

pris-je, serait-ce encore on pamphlet? Peut-être, me ditr-il, dans l'acception commune; mais proprement parlant, le pamphlet n'a qu'une feuille seule; deux ou plus font une brochure. Et dix feuilles? quinze feuilles ? vingt feuilles ? Font un volume , dit-il , un ouvrage.

Moi , là dessus , Monsieur, je m'en rapporte i vous qui

devez savoir ces choses. Mais hélas ! j'ai bien peur d'avoir

lut en effet un pamphlet, comme dit le procureur du roi. Sur votre honneur et conscience , puisque vous êtes juré, monsieur Arthus Bertrand , mon écrit d'une feuille et demie est-ce pamphlet ou brochure ? Pamphlet , me dit -il, pamphlet sans nplle difficulté. Je suis doue pamphlétaire? Je ne vous l'eusse pas dit par égard, ménagement, compassion du malheur; mais c'est la vérité. Au reste, ajouta-t-il , si vous vous repentes, Dieu vous pardonnera (tant sa miséricorde est grande ! ) dans l'autre monde. Allez, mon bon Monsieur, et ne péchez plus ; allez à Sainte-Pélagie.

Voilà comme il me consolait. Monsieur, lui dis-* je, de grâce encore une question. Deux, me dit-il , et plus, et tant qu'il vous plaira , jusqu'à quatre heures et demie qui , je crois, vont sonner. Bien, voici ma question. Si, au lieu de ce pamphlet sur la souscription de Chambord , j'eusse fait un volume , un ouvrage , l'aurtez-vous condamné? Sel op. J'entends , vous l'eussiez lu d'abord, pour voir s'il était condamnable. Oui, je l'aurais examiné. Mais le pamphlet vous ne le lisez pas? Non, parce que le

pamphlet ne saurait être bon. Qui dit pamphlet, dit un écrit tout plein de poison. De poison ? Oui , Monsieur , et de plus détestable , sans quoi on ne le lirait pas. S'il n'y avait du poison ? Non , le monde est ainsi fait ; on aime le poison dans tout ce qui s'imprime. Yptrepamphlet^oe nous venons de condamner, par exemple , je ne le connais point; je ne sais en vérité ni ne veux savoir ce que c'est , mais on le lit ; il y a eu du poison. Monsieur le procureur du roi nous l'a dit /et je n'en doutais pas. Cest le poison , voyetr-vous , que poursuit la justice dans ces sortes d'écrits. Car autrement la presse est libre ; imprimez , publies tout ce que vous voudrez, mais non pas du poison. Vous avez beau dire , Messieurs , on ne vous laissera pas distribuer le poison. Cela ne se peut en bonne police, et le gouvernement est M qui vous en empêchera bien.

Dieu , dis-je en moi-même tout bas, Dieu , délivre-nous du malin et du langage figuré ! Les médecins m'ont pensé tuer, voulant me rafraîchir le sang ; celui-ci m'emprisonne de peur que je n'écrive du poison $ d'autres laissent reposer leur champ , et nous manquons de blé au marché. Jésus, mon Sauveur, sauvez-nous de la métaphore.

Après cette courte oraison mentale, je repris : En effet,» Monsieur, le poison ne vaut rien du tout, et l'on fait à merveille d'en arrêter le débit. Mais je m'étonne comment le monde, à ce que vous dites, l'aime tant. C'est sans doute qu'avec ce poison il y a dans les pamphlets quelque chose... Oui, des sottises, des calembourgs, de méchantes plaisanteries. Que voulez -vous, mon cher

Monsieur, que voulez-vous mettre de bon sens en une misérable feuille ? Quelles idées s'y peuvent développer ? Dans des ouvrages raisonnes au sixième volume à peine entrevoit-on où l'auteur en veut venin Une feuille , disje , il est vrai , ne saurait contenir grand'chose. Rien qui vaille , me ditr-il , et je n'en lis aucune. Vous ne lisez donc pas les mandements de Monseigneur l'évêque de Troye pour le Carême et pour l'Avent? Ah ! vraiment ceci difire fort. Ni les pastorales de Toulouse sur la suprématie Papale? Ah! c'est autre chose cela. Donc à votre avis, quelquefois une brochure ; une simple feuille Fi ! ne m'en

parlez pas, opprobre de la littérature, honte du siècle et de la nation , qu'Use puisse trouver des auteurs, des imprimeurs et des lecteurs de semblables impertinences. Monsieur , lui dis -je , les Lettre* provinciale* de Pascal. . Oh! Livre admirable, divin, le chef-d'œuvre de notre langue ! Eh bien? Ce chef-d'œuvre divin, ce sont pourtant des pamphlets, des feuilles qui parurent... Non, tenez, j'ai là-dessus mes principes, mes idées. Autant j'honore les grands ouvrages faits pour durer et vivre dans la postérité , autant je méprise et déteste ces petits écrits éphémères , ces papiers qui vont de main en main et parlent aux gens d'à-présent des faits , des choses d'aujourd'hui ; je ne puis souffrir les pamphlets* Et vous aimez les Provinciales , petite* lettre*, comme alors on les appelait , quand elles allaient de main en main. Vrai , continua-t-il sans m'entendre , c'est un de mes étonnements , que vous, Monsieur, qui, à voir, sembler homme bien

né, homme iduqui, fait pour être quelque chose dans le monde ; car enfin qui vous empêchait de devenir baron comme un autre ? Honorablement employé dans la police, les douanes, geôlier, ou gendarme, tous tiendriez un rang, feriez une figure. Non, je n'en reviens pas, un homme comme vous s'avilir , s'abaisser jusqu'à faire des pamphlets) Ne rougissez-vous point? Biaise, lui répondisse , Biaise Pascal n'était geôlier ni gendarme , ni employé de M Franchet. Chut! Paix! Parlez plus bas, car il peut nous entendre. Qui donc? L'abbé Franchet? Seraitil ai prés de nous? Monsieur, il est partout. Voilà quatre heures et demie ; votre humble serviteur. Moi le vôtre. H me quitte et s'en alla courant.

Ceci, mes chers amis, mérite considération; trois si honnêtes gens, M. Arthus Bertrand , ce monsieur de la police , et M. de Broé , personnage éminent en science 9 en dignité, voilà trois hommes de bien, ennemis des pamphlets. Vous en verrez d'autres assez et de la meilleure compagnie, qui trompent un ami, séduisent sa fille ou sa femme , prêtent la leur pour obtenir une place honora* Me, mentent à tout venant, trahissent, manquent de foi et tiendraient à grand déshonneur d'avoir dit vrai dans un écrit de quinze ou seize pages. Car tout le mal est dans ce peu. Seize pages, vous êtes pamphlétaire et gare Sainte- Pélagie. Faites en seize cents , vous serez présenté au roi. Malheureusement je ne saurais. Lorsqu'en i8i5 le inaire de notre commune , celui-là même d'à-présent , nous fit

donner de nuit l'assaut par ses gendarmes, et du lit traîi. 22

ner en prison de pauvre» gens qui ne pouvaient mais <te la révolution , dont les femmes, les enfants périrent, ta matière était ample à fournir des vohiMes , et jen'en sus tirer qu'une feuille y tant l'éloquence me manqua» Encore m'y pris-je à rebours. Au lieu de décliner mon nom et de dâre d'abord comme je fis, m** hene me seie m r* , Jmsuie Tourangeau, si j'eusse commencé : Ckniêiens, aprè* les aifënlais mouis d'une infernale rfoohMoti. .. dans le geAt de l'abbé de la Mennais, une fois monté A ce ton, ilm'était^isé de continuer et mener à fin moa volume sans flk cher le procureur du roi. Mais je fis seize pages d'un style à pau-près comme je vous parle , et je fus pamphlétaire insigne; et depuis, coutumier du fuit, quand vint la soen~ qription de Cbambord , sagement il n'en fallait rien dire ; ce n'était matière à traiter eri une feuille ni en cent '; iln'y avait là ni pamphlet, ni brochure, ili volume à faire, étant malaisé d'ajouté* at» flagorneries et dangereux d'y contredire, comme je l'éprouvai. Pour avoir véuhl dure là-dessus ma pensée en peu de mets, sans ambages m circonlocutions, pamphlétaire encOrd, en prison dm* mois à Sainte-Pélagie. Puis, à propos de la danse qu'on nous interdisait t j'opinai de mon chef gravement, entendez-vous, à cause de l'église intéressée lé-dedans, longuement, je ne puis, et retombai dans le pamphlet. Accusé, poursuivi, mon innocent langage et mon parler timide trouvèrent graoe à peine; je fus blâmé des juges. Dans tout ce qui s'imprime il y a du poison plus on moins délayé selon l'étendue de l'ouvrage , plus on moine

faisant , mortel. De Y acétate <fe morphine , un grain dans une cuve se perd, n'est point senti, dans une tasse fait vomir, en une cuillerée tue, et voilà le pamphlet.

Mais d'autre part mon bon ami sir John Bickerstaff écnyer, m'écrit ce que je vais tout-a-l'heure vous traduire. Singulier homme , philosophe , lettré autant qu'on saurait être, grand partisan de la réforme non parlementaire seulement, mais universelle; il veut refaire tous les gouvernements de l'Europe % dont le meilleur, dit-il, ne vaut rien. Il jouit dans son pays d'une fortune honnête. Sa terre n'a d'étendue que dix lieues en tout sens, un revenu de deux ou trois millions au plus; mais il s'en contente, et vivait dans cette douce médiocrité , quand les ministres le voyant homme à la main , d'humeur facile , comme sont les savants, comme était Newton , le firent entrer au parlement» Il n'y fut pas que voilà qui tonne , tempête contre les dépenses de la Cour , la corruption , les sinécure*. On crut qu'il en voulait sa part, et les ministres lui offrirent une place qu'il accepta, et une somme qu'il toucha , proportionnée à sa fortune , selon l'usage des gouvernants de donner plus i qui plus a. Nanti de ces deniers, il retourne à sa terre, assemble les paysans, les laboureurs , et tous le» fermiers du comté , auxquels il dit : J'ai rattrapé le plus heureusement du monde une partie de ce qu'on vous prend pour entretenir les fripons et las fainéants de la Cour. Voici ¥ajgent dont je veux faire une belle restitution. Mais commençons par les plus pauvres. Toi 9 Pierre , combien as-tu payé cette année-ci ?

Tant; levoiULToi, Paul; tous, bac et John, votre evieft? Et 3 la leur compte ; et ainsi tant qu'A en resta. Cela fini, il retourne 4 Londres, oà prenant possession de son non- Tel emploi , d'abord il voulait élargir tons les gens détenus pour délits de paroles, propos contre les grands, les ministres, les Suisses, et l'eut fait, car sa place lui en donnait le pouvoir, si on ne l'eût promptement révoqué*

Depuis il s'est mis 4 voyager et m'écrit de Rome : « Laisses dire , laissez-vous blâmer , condamner , em- » prisonner , laissez-vous pendre , mais publies votre » pensée. Ce n'est pas un droit , c'est un devoir , étroite » obligation de quiconque a une pensée de la produire » et mettre au jour pour le bien commun. La vérité est » toute 4 tous. Ce que vous connaisses utile , bon 4 » savoir pour un chacun , vous ne le pouvez taire en » conscience. Jeûner qui trouva la vaccine eut été un » franc scélérat d'en garder une heure le secret , et s comme il n'y a point d'homme qui ne croie ses idées » utiles , 3 n'y en a point qui ne soit tenu de les com- » mnniquer et répandre par tous moyens 4 lui possibles. » Parler est bien , écrire est mieux ; imprimer est exeel- » lente chose. Une pensée déduite en tenues courts et » clairs , avec preuves , documents , exemples , quand » on l'imprime , c'est un pamphlet et la meilleure ao- » tion , courageuse Souvent , qu'homme puisse faire au * monde. Car si votre pensée est bonne , on en profite , » mauvaise on la corrige et l'on profite encore. Meis

» l'abus sottise que ce mot; ceux qui l'opt inventé,

» ce sont eux qui vraiment abusent de la presse , en im- » primant ce qu'ils veulent , trompant , calomniant et » empêchant de répondre. Quand ils crient contre les » pamphlets, journaux, brochures , ils ont leurs raisons » admirables. J'ai les miennes et voudrais qu'on en fit » davantage , que chacun publiât tout ce qu'il pensé et » sait! Les jésuites aussi criaient contre Pascal et l'eus- » sent appelé pamphlétaire , mais le mot n'existait pas » encore ; ils l'appelaient tison d' enfer , la même chose » en style cagot. Cela signifie toujours un homme qui » dit vrai et se fait écouter. Ils répondirent A &es pam- » phlets par d'autres d'abord , sans succès , puis par des » lettres de cachet qui leur réussirent bien mieux. Aussi » était-ce la réponse que faisaient d'ordinaire 1 aux pam- » phlets les gens puissants et les jésuites.

» A les entendre cependant , c'était peirde chose , ils » méprisaient les petites lettres , misérables bouffonne*» » ries , capables tout au plus d'amuser un moment par la » médisance, le scandale , écrits de nulle valeur , sans » fonds ni consistance , ni substance , comme on dit » maintenant, lus le matin, oubliés le soir , en somme* » indignes de lui , d'un tel homme , d'un savant ! L'au- » teur se déshonorait en employant ainsi son temps et » ses talents , écrivant des feuilles, non des livres, et » tournant tout en raillerie , au lieu de raisonner grave- » ment; c'était le reproche qu'ils lui faisaient , vieille » et coutumiére querelle de qui n'a pas pour soi les

» rieurs. Qu' est-il arrivé ? la raillerie , la fine moquerie » dePascalafait ce que n'avaient pu les arrêts, les édits, » a chassé de partout les Jésuites. Ces feuilles si légères » ont accablé le grand corps. Un pamphlétaire en se jouant met à bas ce colosse craint des rois et des peuples. La société tombée ne se relèvera pas , quelque appui qu'on lui prtte , et Pascal reste grand dans la mémoire des hommes , non par ses ouvrages savants, sa roulette , ses expériences, mais par aes pamphlet», ses petites lettres.

» Ce ne sont pas les Tusculanes qui ont fut le nom de Cicéron, mais ses harangues, vrais pamphlets. Elles parurent en feuilles volantes , non roulées autour d'une baguette , à la manière d'alors , la plupart même et les plus belles n'ayant pas été prononcées. Son Coton , qu'était-ce qu'un pamphlet contre César qui répondit très-bien, ainsi qu'il savait faire et en homme d'esprit, digne d'être écouté même après Cicéron. Un autre depuis , féroce et n'ayant de César ni la plume ni l'épée , maltraité dans quelque autre feuille , pour réponse fit tuer le pamphlétaire romain. Proscription , persécution , récompense ordinaire de ceux qui seuls » se hasardent à dire ce que chacun pense. De même » avant lui avait péri le grand pamphlétaire de la Grèce , » Démosthénes dont les Philippiques sont demeurées » modèle du genre. Mal entendues et de peu de gens dans » une assemblée , s'il les eût prononcées seulement, elles » eussent produit peu d'effet ; niais écrites on les lisait,

( 3 *î ) » et ces pamphlets , de l'aveu même du Macédonien , lui » donnaient plus d'affaires que les armes d'Athènes , qui » enfin succombant perdît Démosthènes et la liberté.

» Heureuse de nos jours l'Amérique efrFranklin qui » fit -son pays libee , ayant plus que nul antre aidé â » l'affranchir par son fameux B*n Sens , brochure » de deux feuilles. Jamais livre ni gros volume ne » fit tant pour le genre humain. Car aux premiers eonv» » mencements de l'insurrection américaine, tous ses s États, villes, bourgades, étaient partagés de senti-» » memtfl ; les uns, tenant pour l'Angleterre, fidèles, non » sans cause , au pouvoir légitime ; d'autres apprenez » daient qu'on ne s y pdt soustraire et craignaient dolent » perdre en tentant l'impossible ; plusieurs pariaient d'ac* » commodément, prêts à se contenter d'une» sage liberté, » d'une Charte octroyée , dàt-elle être bientôt modifiée , » suspendue ; peu osaient.espérer un résultat heureux de* » volontés si discordantes. On vit en cet état de chose* ce » que peut la parole écrite dans un paya où' tout le inonde * lit, puissance nouvelle et bien autre que celle de la tri- » hune. Quelques mots par hasard d'une harangue sont » recueillis de quelques^ons; mais la presse -parle à>tout » un peuple , i tous les peuples £ la ibis , quand ils lisent » comme en Amérique; et de l'imprimé rien ne se perd. » Franklin écrivit; son Bon Sens réunissant tonale» es-* » prit* au par^i de l'indépendance , décida cette grande » guerre qui, là terminée, continue dans le reste du » inonde.

» D fut savant; qui le semait s'A n'eêt écrit de m » science? Pari» aux hommes de leurs affaires, et de » l'afisire du moment, et soyea entendu de tous, ai tous » Tookx avoir' on nom. Faites des pamphlets comme » Pascal, Franklin, Cioéran, Démosthéaes, comme » Saint-Paul et Seint-Baxfle; car vraiment j'oubliais » ceux-là, grands hommes dont les opuscules , désabo- » sant le peuple païen de la religion de ses pères, sboli- » rent une partie des antiques superstitions et firent des » nations nouvelles. De tout temps les pamphlets ont s changé la face du monde. Ils semèrent chex les Anglais » ces principes de tolérance que porta Penn en Âméri- » que, et celle-ci doit i Franklin sa liberté maintenue » par les mêmes moyens qui la lui ont acquise, pamphlets s journaux, publicité. Là tout s'imprime; rien n'est se-* » cret de ce qui importe i chacun. lia presse y est plus » libre que la parole ailleurs, et Ton en abuse moins. » Pourquoi? C'est qu'on en use sans nul empêchement, » et qu'une fausseté , de quelque part qu'elle Tienne, est s bientôt démentie par les intéressés que rien n'oblige i » se taire. On n'a de ménagement pour aucune impos- » tare , fût-elle officielle ; aucune hâblerie ne saurait sub- » sisfer ; le public n'est point trompé , n'y ayant là per- » sonne en pouvoir de mentir et d'imposer silence i tout » contradicteur. La presse n'y fait nul mal et en empé- » che... combien ? C'est à tous de le dire quand tous aus res compté chex tous tous les abus. Peu de Tolumes » paraissent, de gros livres pas un, et pourtant tout le

* monde lit; c'est le seul peuple qui lise et aussi le seul » instruit de ce qu'il faut savoir pour n'obéir qu'aux lois. » Les. feuilles imprimées, circulant chaque jour et en % nombre infini , font un enseignement mutuel et de tout » âge. Car tout le monde presque écrit dans les journaux,

* mais sans légèreté, point de phrases piquantes, détours » ingénieux; l'expression claire et nette suffit i ces gens* » là. Qu'il s'agisse d'une réforme dans l'état , d'un péril , » d'une coalition des puissances d'Europe contre la lift berté, ou du meilleur terrain à semer les navets, le ft style ne diffère pas , et la chose est bien dite, dés que » chacun l'entend; d'autant mieux dite qu'elle l'est plus il brièvement, mérite non commun, savez-vous? ni fa- » cile de clore en peu de mots beaucoup de sens. Oh » qu'une page pleine dans les livres est rare ! et que peu » de gens sont capables d'en écrire dix sans sottises I La » moindre lettre de Pascal était plus malaisée à faire que ft toute l'Encyclopédie. Nos Américains , sans peut-être » avoir jamais songé A cela, mais avec ce bon sens de » Franklin qui les guide , brefs dans tous leurs écrits , ii ménagers de paroles , font le moins de livres qu'ils peu- » vent et ne publient guère leurs idées que dans les pam- » plets, les journaux, qui, se corrigeant l'un l'autre, ii amènent toute invention , toute pensée nouvelle i sa » perfection. Un homme , s'il imagine ou découvre quel- » que chose d'intéressant pour le public , n'en fera point » un gros ouvrage avec son nom en grosses lettres , par » Moniteur de t Académie, mais un article de jour-

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tant ou plu* que nulle pari ailleam, et les, parce que là vraiment il jades dont le public s'occupe avec pleine lesquelles chacun consu lté opine et

si elle était ie cesse de délibéTCrj d'intérêt commun, et forme ses réso luti ons de l'opinion qui prévaut dans le peuple, dans le peuple tout entier, sans exception .aneane; c'est. le bon sens de Franklin. Aussi ne faillie poin tdebévoea et se inoqut -des cabinets, des bo udoir s même p c u t -c tie . » De semblables idées dans vos paya de hondo i ra , ne lénasiraient pas, je .le crois, prés des dames» Cette forme de gouvernement s'accommode usai des pamphlets et de la vérité naïve. U fierait beau parler bon » sens, alléguer l'opinion publique à mademoisaUe de » Pisselen , à mademoiselle Poisson , à marisme do B, v . , » àniadame du C... Elles éclateraient de vire leaaima*- » blés personnes en possession chez tous de gouverner

ii l'État | et puis feraient coffrer le bon sens et Franklin » et l'opinion. Français charmants! sous l'empire de la » beauté, des grâces, vous êtes un peuple courtisan , » plus que jamais maintenant. Par la révolution, Ver~ » sailles s'est fondu dans la nation ; Paris est devenu l'œil » de boeuf. Tout le monde en France fut sa cour. C'est » votre art , l'art de plaire dont vous tenez école ; c'est le » génie de votre nation. L'Anglais navigue, l'arabe » pille , le Grec se bat pour être libre , le Français fait la » révérence et sert ou veut servir ; il mourra s'il ne sert, » Vous êtes non le plus esclave , mais le plus valet de tous » les peuples.

» C'est dans cet esprit de valetaille que chez vous cha- » cun craint d'être appelé pamphlétaire. Les maîtres » n'aiment point que l'on pprle au public d'eux ni de » quoi que ce soit, sottise de Rovigo qui, voulant de » l'emploi, fait, au lieu d'un placet, un pamphlet, où » il a beau dire, comme foi servi je servirai, on ne 1 e- » coûte seulement pas , et le voilà sur le pavé. Le Vicomte » pamphlétaire est placé, mais comment? Ceux q«i l'ont » mis et maintiennent là n'en voudraient ipas chez eux. » Il faut des gens discrets dans la haute livrée, comme » dans tout service , et n'est pire valet que celui qui rai- » sonne : pensez donc s'il imprime, et des brochures en- » core I Quand M. de Broë vous appela pamphlétaire , c'é- » tait comme s'il vous eût dit : Malheureux qui n'auras » jamais ni places ni gages , misérables, tu ne seras- dans & aucune antichambre , de ta vie n'obtiendras une faveur,

» une grâce, on sourire officiel, ni on regard auguste. » Voilà ce qui fit frissonner et fat cause* qu'on s'éloigna » de tous quand on entendit ee mot.

» En France vous êtes tons honnêtes gens , trente mil- » lions d'honnêtes gens qui voulez gouverner le peuple » par la morale et la religion. Pour le gouverner on sait » bien qu'il ne faut pas lui dire vrai. lia vérité est popu- » laire, populace même , s'il se peut dire, et sent tout- » à-fait la canaille , étant l'antipode du bel air, diamé-

* tralement opposée an ton de la bonne compagnie. Ainsi » le véridique auteur d'une feuille ou brochure un peu » lue a contre lui de nécessité tout ce qui ne veut pas être » peuple | c'est-à-dire tout le monde chez vous. Chacun » le désavoue, le renie. S'il s'en trouve toujours néan- » moins, par une permission divine, c'est qu'il est né* » cessaire qu'il y ait du scandale. Mais malheur à celui » par qui le scandale arrive , qui sur quelque sujet im- » portant et d'un intérêt général dit au public la vérité. » En France excommunié , maudit , enfermé par faveur

* à Sainte-Pélagie , mieux lui vaudrait n'être pas né.

» Mais c'est là ce qui donne créance à ces paroles , la » persécution. Aucune vérité ne s'établit sans martyrs , » excepté celles qu'enseigne Euclide. On ne persuade » qu'en souffrant pour ses opinions ; et saint Paul disait : « Croyez-moi , car je suis souvent en prison. S'il eût s vécu à l'aise et se fût enrichi du dogme qu'il prêchait , » jamais il n'eût fondé la religion de Christ. Jamais F.... € ne fera de ses homélies que des emplois et un carrosse.

» Toi donc, vigneron, Paul-Louis, qui seul en ton pays » consens à être homme du peuple, ose encore être pam* » phlélaire et le déclarer hautement. Écris, fais pam- » phlet sur pamphlet , tant que la matière ne te man- * quera. Monte sur les toits, prêche l'évangile aux nations » et tu en seras écouté, si l'on te voit persécuté. Car il » faut cette aide et tu ne ferais rien sans M. de Broè*. » C'est i toi de parler et à lui de montrer par son réqui- » sitoire la vérité de tes paroles. Vous entendant ainsi et » secondant l'un l'autre, comme Socrate et Anytus, vous » pouvez convertir le monde. »

Voilà l'épître que je reçois de mon tant bon ami sir John , qui , sur les pamphlets , pense et mé conseille au contraire de M. Arthus Bertrand. Celui-ci ne voit rien de si abominable, l'autre rien de si beau. Quelle différence! et remarquez; le Français léger ne fait cas que des lourds volumes , le gros Anglais veut mettre tout en feuilles volantes, contraste singulier, bizarrerie de nature! Si je pouvais compter que de-là l'Océan les choses sont ainsi qu'il me les représente, j'irais; mais j'entends dire que là , comme en Europe , il y a des Excellences et bien pis , des héros. Ne partons pas , mes amis , n'y allons point encore. Peut-être, Dieu aidant, peut-être aurons-nous ici autant de liberté, i tout prendre, qu'ailleurs, quoiqu'en dise sir John. Bonhomme en vérité! J'ai peur qu'il ne s'abuse , me croyant fait pour imiter Socrate jusqu'au bout. Non, détournez et calice; la ciguë est amére, et le monde de soi se convertit assez sans que je m'en mêle ,

cbétif. Je seftrfs la mouche do coche, qui se passera bien de mon bourdonnement. Il ya , mes cher» amis et ne cesse d'aller. *Si sa marche nons pavait lente, c'est que nous rirons an instant. Mais que de chemin il a fait depuis cinq on six siècles l À cette heure en plaine roulant, rien ne le peut pins arrêter*

LETTRES

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