L'H0R0SC0P
5 fe«rter-19 mars. — Congrès de Châtillon. Les alliés exigeut que la France reprenne ses anciennes limites, et donne pour sûretés plusieurs places de guerre : refus de Napoléon.
7 févritr, ^^ Les premiers symptômes de royalisme éclatent à Troyes, en Champa^e.
10-11 février, — Combats de Champaubert et de Montmirail, où lee troupes alliées sont battues par Napoléon.
Proclamation du duo d'Angoulême.
17-24 février, — Combats de Nangis, Montereau, Méry-sur- Seine : les alliés battent eu retraite devant Napoléon; Troyes est repris.
24 février. — Décret impérial, daté de Troyes, contre les partisans des anciennes dynasties. Ils sont déclarés traîtres à la patrie, et punis de mort.
27 février, — Bataille d'Ortbez, entre Wellington et Soult : décidée en faveur des gros bataillons.
27-28 février, — Combats de Bar et de la Ferté-sur-Aube : les marécbaux Oudinot et Macdonald se retirent avec perte.
1«' mare, — Traité de Chaumont entre les alliés. La cause de l'Empereur est séparée de celle de la France; la liberté, contradiction déchirante! apparaît à la nation sous les drapeaux des coalisés et les auspices des Bourbons!...
ô mare, — Napoléon décrète la levée en masse, dans les villes et les campagnes, contre les alliés* Hélas I lui seul ne le sait pas : le peuple est changé depuis 92. L'ancien fanatisme de l'inviolabilité du territoire n'existe plus. Que TEmpereur se défende, puisque la France c'est lui !
12 mare, — Le duc d'Angoulême est reçu à Bordeaux, aux acclamations des habitants.
13-44 mare, — Reprise de Reims par l'Empereur : les alliés avancent toi^ours.
20-21 mars. — Combats d'Arcis-sur-Aube. L'Empereur s'expose en soldat t les alliés entrent à Lyon.
25-26 mare, — Combats de Fère-Champenoise et de Saiut-Dizier. Les marédhaux Mortier et Marmont sont battus dans le premier ; Napoléon est vainqueur dans le second.
29 mare. — Le 5 p. 0/0 est descendu à 45 francs.
30 mare, — Bataille de Paris. La défense est abandonnée par Clarke, Lacuée, Savary, le baron Pasquier, le roi Joseph, qui refusent d'armer le peuple. Après la plus héroïque défense, les maréchaux Mortier et Marmont évacuent la capitale. Le lendemain, 31, Paris capitule; le 5 p. 0/0 bausM de 2 francs»
1** OKiril. — • Le Sénat institue un gouvernement provisoire, la municipalité publie une proclamation aux Français contre VUeurpateurt et les invite à revenir à leur» rois légitimée, — Le 5 p. 0/0 es^^^ Jrancs.
144 LA RëVOLUTION sociale
2 avril. — Napoléon est déclaré par le Sénat déchu du trône ; le droit d'hérédité aboli dans sa famille; le peuple et l'armée déliés envers lui de leur serment.
Les conscrits de la dernière levée sont renvoyés dans leurs foyers.
6 avril. — Convention de Chevilly : le maréchal Marmont, plafe citoyen que soMat, se rallie an gouvernement provisoire, le soldat abandonne son général pour son pays : la ruine de l'Empereur est consommée. Le 6 p. 0/0 est à 63 fr. 75 c. ; hausse en 7 jours, 18 fr. 76 c. Le même flot de Bourse qui accueillit le premier Consul, fait la conduite à l'Empereur.
6 avril. — Les bases d'une constitution sont décrétées par le Sénat, pour être proposées à Louis XVIII : la nation reprend la cocarde blanche.
10 avril. — Bataille de Toulouse. Wellington, qui connaissait la capitulation de Paris, veut, avant de poser les armes, se donner l'honneur d'une victoire et attaque le maréchal Soult dans ses retranchements. Il est repoussé avec honte et une perte énorme.
11 avril. — Abdication de l'Empereur.
3 mai. — Louis XVIII fait son entrée à Paris, aux acclamations des habitants.
Il a été fourni à Napoléon Bonaparte, consul décennal, consul à vie et empereur, depuis le 18 mai 1802 jusqu'au 16 novembre 1813, pour le service de sa politique personnelle, un total de 2,473,000 conscrits, non compris les enrôlements volontaires, les douaniers, le surplus des levées à raison des déserteurs et réfractaires, les gardes nationales de Paris, Strasbourg, Metz, Lille, etc., qui firent un service actif dans la dernière campagne, et la levée en masse organisée aa commencement de 1814, dans plusieurs départements. Ajoutons 100,000 hommes, soldats et matelots, envoyés en Egypte et à Saint-Domingue, et rappelons-nous que cette jeunesse, une fois enrégimentée, était perdue pour le pays ou ne revenait que mutilée : ce sera un effectif de 2,673,000 hommes, consommées en entreprises auxquelles manqua Tinspiration du pays, la connaissance des temps et l'intelligence des choses.
Avec cette force armée de 2,673,000 hommes, un pouvoir sans limite et sans contrôle, avec l'entraînement de la France et l'enthousiasme des soldats, Napoléon échoue dans toutes les entreprises qui ne relèvent que de son génie. Il échoue en Egypte, à Saint-Domingue, en Portugal, en Espagne, en Russie; après la retraite de Moscou, la défection générale de ses
l'horoscope 148
alliés, protégés et feudataires, la Prusse, TAutriche, la Saxe, la Bavière, la Hollande, les villes anséatiques, la confédération du Rhin, le Danemark, la Suisse, l'Italie, où commande son l?eau-frère Murât qu'emporte le torrent, prouve qu'au moment même où il se flattait d'avoir réussi dans ses projets de concentration européenne , il avait au contraire complètement échoué; que les peuples, autant que les rois, supportaient impatiemment et son joug, et sa protection, et sa médiation, et son alliance. Et le résultat, après douze ans de luttes, que les • chantres de la Grèce et de l'Inde eussent regardées comme fabuleuses , c'est l'expulsion de l'homme , de sa famille , de sa dynastie, la réduction de la France à ses limites, telles qu'elles existaient au 1®^ janvier 1692; les conquêtes de la république ne sont pas même conservées par Napoléon.
Maintenant pour expliquer cette chute profonde après une si brusque élévation, faut-il ressasser les raisons banales d'ambition et d'orgueil, l'incendie de Moscou, le froid de 25 degrés, les fausses manœuvres du chef, la trahison des peuples et des rois, accuser la France et l'Europe, ou bien outrager le héros? Tout cela est absurde.
Le principe de l'insuccès n'est point dans les accidents de la nature et de la guerre, pas plus que dans le crime et la lâcheté des hommes; il est tout entier dans le faux des conceptions politiques. Napoléon luttait contre la raison des peuples appuyée sur la raison des choses : il était donc vaincu d'avance et infailliblement, vaincu, dis-je, non pas seulement après Moscou et Leipsig, mais dès Austerlitz, dès le jour où commence avec l'Angleterre cette dispute de prééminence, dans laquelle on voit Napoléon conduit , sans qu'il s'en aperçoive , par la raison d'État qu'il s'est faite, à une continuité de despotisme et de conquêtes évidemment absurde. Dans la guerre comme dans la politique, comme dans l'histoire, c'est la raison générale, raison des peuples et raison des choses, qui triomphe en définitive : Napoléon ne paraît point s'être douté que cette raison , dont l'intelligence fait seule les hommes d'Etat , fût d'une qualité autre que la sienne. Parce qu'il se trouvait, dans sa profession, plus de génie qu'à la plupart de ses contemporainSy surtout de ceux que leur naissance avait fait princes, i' crut que ce génie, irè^spécial, suffirait pour lui assurer triompbe toujours et partout. Il n'oubliait qu'une chose, d'à
leurs hoi*s de sa portée et qu'il appelait lui-même son éioiU, c'est-à-dire son mandat, déteiminé d'avance, sans lui, sans aucune considération de sa personne, pai- les nécessités de Thistoire et la force des situations.
Ainsi, dès son départ pour TÉg^pte, Bonaparte ne sait plus où va le siècle , et ce qui jusqu'à certain point l'excuse aux >eux de la postérité, ses contemporains n'en savent pas plus que lui. Pour combattre TAngleterre, nation mercantile et industrielle, Bonaparte ne connaît que la guerre : il s'en va, militairement, prendre sa rivale par derrière, chercher un passage qui ne pouvait être obtenu qu'un demi'Siècle après lui, par la vapeur et les chemins de fer. Du premier coup, l'Anglais met à néant cette singulière stratégie, en détruisant les moyens d(3 transport de Bonaparte, et l'enfermant comme dans une trappe. Que signifient alors les victoires des Pyramides , du Mont-Thabor, etc.! Qu'importe que Bonaparte se dédommage sur les Mamelouks, les Arabes, les Tuih;s, de l'irréparable revers d'Aboukir ! Il triomphe de la barbarie, il est vaincu par la civilisation. Tous ces faits d'armes ne peuvent exercer d'in- Huence que sur les imaginations folles des Français et des Orientaux : quant à l'entreprise, néant.
Le Système c&Htinenlal n'est qu'une variante de l'expédition d'Egypte. L'idée première n'appartient pas à l'Empereur : elle paraît, d'après Barrère, être venue au Comité de Salut public dans le feu de 93 , et l'ignorance où l'on était généralement alors des lois de l'économie. Puisqu'on ne pouvait atteindre Pitt et l'Angleterre à travers l'Océan, il n'y avait, pensait on, qu'à lui fermer l'Europe, et ses marchandises lui restant pour compte, l'Angleterre serait ruinée. Quelle folie !... Mais, pour garder l'Europe de la visite des Anglais , il eût fallu, sur l'immense étendue de ses côtes, une marine dix fois plus nombreuse que pour opérer chea eux une descente. Pans l'impossibilité de se procurer une pamlle flotte, il ne restait de ressource, contre le commerce de ces insulaires, que l'abstention, volontaire ou forcée, du continent. Telle est la théorie du blocus continental. C'est à peu près comme si , pour ùter au gouvernement du 2 décembre la recette des impôts indirects, et le pousser plus vite à la banqueroute, les citoyens supprimaient de leur consommation le vin, la bière, les eaux-de-vie, 'e sel, le sucre, le taliac, etc.!... Si étrange que j^raisse au*^
l'horoscope 147
jourd^hui l'idée, Bonaparte se charge de Texécution. Il n'aperçoit pas un seul instant qu'en excluant de cette manière les Anglais de l'Europe, c'est l'Europe elle-même qu'il va séquestrer du reste du monde, c'est le monopole du globe qu'il assure aux Anglais, et en fin de compte la prépondérance de la Grande-Bretagne, Tinfériorité du continent, et sa propre incapacité qu'il signe. L'esprit de l'Empereur est fermé, bloqué, sur toutes choses : d'où saurait- il, d'ailleurs, que la méthode des mathématiciens ne peut s'appliquer aux choses de la raison pure, et qu'une idée désignée par A dans son expression élémentaire, poussée à sa dernière conséquence devient Z, c'està-dire une contradiction?... Pendant dix ans le Blocus continental, contre-partie de la centralisation politique qu'il tenait aussi des jacobins, — deux idées contradictoires, deux antinomies! — voilà, au dehors et au dedans, tout le fond de la politique impériale; voilà ce que .devient, dans la personnalité d'un homme, le génie de la révolution f
Dix ans de luttes avaient déprimé toutes les intelligences : le génie politique de 89 était tombé tour à tour du fanatisme de Babeuf aux platitudes des théophilanthropes. L'idée mère de la grande époque. Gouvernement représentatif, machine d'investigation sociale plutôt qu'institution véritable, cette idée, dis-je, trahie par-Pancienne royauté, déconsidérée par les scènes de la Constituante, de la Législative, de la Convention, niée par les coups d'État du Directoire , était obscurcie; ïl n'eût pas moins fallu, en*99, que le régime de Mirabeau et le bras de Bonaparte pour la remettre à flot dans l'opinion et lui restituer son éclat : l'homme du 18 brumaire n'avait que la moitié des talents qu'exigeait ce rôle.
Bonaparte, en effet, traitant la politique exactement comme la stratégie, gouvernant les peuples comme il commandait les armées, toute sa carrière, si glorieuse pour un barde, n'est plus aux yeux du publiciste qu'une infraction perpétuelle aux lois élémentaires de l'histoire. D se comparait aux conquérants fameux, Alexandre, César, Charlëmagne; et certes, à ne considérer que les coups, il pouvait encore passer pour modeste. Mais il ignora, ou il oublia que ces hommes fameux représentaient l'idée, la nécessité tendentielle de leur siècle ; qu'en eux les peuples reconnaissaient leur propre incarnation , leur génie ; qu'ainsi Alexandre, c'était la confédération hellénique et
148 LA BÉYOLUTION SOCIALE
sa prépondérance eur l'Orient; que César, c'était le nivellement des classes romaines et l'unité politique des nations groupées autour de la Méditerranée, unité qui impliquerait un jour la cassation de l'esclavage; que Charlemagne enfin, c'était l'éducation par le christianisme des races du Nord, et leur substitution dans l'initiative humanitaire aux races du Midi.
Or, quelle idée représentait, au dix-neuvième siècle. Napoléon t La révolution française î C'était bien ce que lui disait son Sénat, et ce qu'il lui arrivait aussi par moments d'entrevoir. Mais il est évident qu'aux yeux de l'Empereur la révolution n'était plus qu'une lettre morte, un billet protesté et impayé, passé par profits et pertes, qui lui servait, au besoin, à motiver son titre, mais dont il répudiait l'origine.
La révolution française avait eu pour but :
1" D'achever l'œuvre monarchique, suivie depuis Hugues Capet jusqu'en 1614 avec autant d'intelligence que le comportait l'état des esprits, détournée après la dernière convocation des états-généraux au profit du despotisme, par Richelieu, Mazarin et Louis XIV ;
2° De développer l'esprit philosophique dont le dix-huitième siècle avait donné le signal , et que Condorcet avait formulé d'un seul mot, le progrès ;
3' D'introduire dans le gouvernement des nations l'idée économique, appelée à éliminer peu à peu celle d'autorité, et à régner seule, comme une religion nouvelle, sur les peuple».
Napoléon n'était pas à cette hauteur : ni homme d'État, ni penseur, ni économiste, soldat et rien que soldat, il y en avait trois fois plus qu'il n'en pouvait porter. Tout en lui se soulevait contre de pareilles données. La tradition historique , il la niait, la cherchant où elle n'était pas. Rival de César, d'Annibal et d'Alexandre dans les batailles, il copie dans la politique Charlemagne. Il se compose un empire taillé sur le même patron que celui du chef franc, s'étendant à la fois sur la Gaule, l'Espagne, l'Helvétie, la Lombardie, l'Allemagne. Il ne sait point que depuis le traité de Wesiphalie le droit public de l'Europe a pour base indestructible l'équilibre des États et l'indépendance des nationalités. Quant à la philosophie, à l'économie, au gouvernement représentatif, transition obligée à la démocratie industrielle, il les repousse également. Les tdéo- 'igues lui sont aussi suspects que les avocats^ et ne jouissent
l'horoscope \ 49
d'aucufte considération sous son régne ; les économistes^ il les assimile aux idéologues et les persécute à l'occasion. On sait comment il traita les démocrates, rendus si odieux sous le nom de jacobins. Mirabeau n'était plus; Sieyès, en révélant sa vénalité, avait achevé de déconsidérer le système constitutionnel; J.-B. Say se tenait à l'écart; Saint-Simon poursuivait, inconnu, le cours de ses observations sur l'humanité, -et prophétisait à quelques amis la fin du régime militaire et gouvernemental ; Fourier, simple commis, rêvait au fond d'un magasin ; Chateaubriand continuait à sa manière la réaction de l'ancien régime, et jetait les fondements de la restauration. Napoléon restait seul , n'ayant trouvé ni son Aristote ni son Homère, personnage à l'aatique, doué de toutes les qualités qui font le héros, mais qui chez lui ne pouvaient plus servir qu'à masquer la faiblesse de l'homme d'État.
Le monument le plus réel de la période impériale, celui auquel l'orgueil de Napoléon semble tenir surtout, est la rédaction des codes. Or, qui ne voit aujourd'hui, surtout depuis le 2 décembre , que cette compilation de la jurisprudence des siècles, qui devait fixer à jamais les bases du droit, n'est qu'une utopie de plus t Trois ou quatre décrets de Louis-Napoléon ont suflî pour infirmer l'œuvre législative de l'Empereur, et porter à sa gloire la plus grave atteinte. Le code Napoléon est aussi incapable de servir la société nouvelle que la république platonienne : encore quelques années , et l'élément économique, substituant partout le droit relatif et mobile de la mutualité industrielle au droit absolu de la propriété , il faudra reconstruire de fond en comble ce palais de carton I
Certes , Napoléon fut un grand virtuose de batailles et de victoires : toute sa vie est une épopée, dans le goût du peuple et des anciens. Héros incomparable, luttant contre les dieux et les hommes , si profond dans ses calculs qu'il peut défier la fortune, et vaincu seulement par l'inflexible destin : il y a dans cette carrière de quoi' composer un poëme vingt fois long comme PIliade, un Mâhabhârata. C'est ainsi, du reste, que le peuple comprend Napoléon, et qu'il l'aime. La raison d'État de la révolution a rejeté l'Empereur ; la spontanéité populaire lui donne asile : l'élection du 10 décembre n'est elle-même qu'une protestation de cette poésie des masses contre l'inexorable histoire. Comme action politique, la vie de l'Empereur ne de
mande pas cent pages, et si pour plus d'évidence on veut suivre la filiation chronologique, il n'en faudra pas 25. Toute cette série de batailles, qui nous a valu tant de trophées, qui nous a coûté tant de trésors et tant de sang, se réduit à une trilogie militaire, dont le premier acte s'appelle Aboukir, le deuxième Trafalgar, le dernier Waterloo.
Un mot seulement sur ce dernier exploit.
Napoléon, après les adieux de Fontainebleau, ne pensait point qu'il fût fini. Sa raison admettait la chance des combats, les conséquences de la défaite : elle ne pouvait se faire à l'idée du rétablissement des Bourbons. De leur légitimité, de leur droit divin, naturellement il en riait : mais par quel talisman ces princes, oubliés depuis vingt-cinq ans, dédaignés de la coalition, odieux à la nation française, avaient-ils ressaisi leur couronne! Comment, en un jour, sans armée, sans budget, sans prestige, ces émigrés avaient-ils pu le supplanter, lui, le triomphateur de 20 ans, l'élu de 5 millions de suffrages? L'intrigue seule, même avec les Talleyrand et les Fouché, n'opérait pas de ces miracles. C'était donc une surprise, honteuse, ridicule, dont la France tôt ou tard voudrait avoir raison, et dont lui-même, le vieil Empereur, serait appelé à faire justice.
On faisait grand bruit de la Charte. Mais pouvait-il croire, après tout ce qu'il avait vu de tout ce parlementage, et sous la Constituante, la Législative , la Convention, et sous le Direc toire ; pouvait-il croire que pour ce chiffon de papier la France se fût donnée aux Bourbons!... Plus il y pensait, plus la restauration devait lui paraître misérable, irrationnelle.
C'était pourtant là, dans la Charte, que se trouvait le mot de l'énigme. Ce qui avait déterminé la chute de l'Empereur était l'idée politique et sociale de 89, abandonnée par lui, noyée dans les listes de conscription et les constitutions de l'empire. Ce qui faisait la fortune des Bourbons était cette même idée de 89, affirmée par eux, après 25 ans de résistance, sous le nom de Charte. Rien n'était plus logique quo cette expulsion et cette restauration ; rien de plus légitime , à cette condition, que la Légilimilé, Ainsi va la révolution.
L'ex-empereur eut le temps de s'en convaincre, pendant les dix mois qu'il passa à l'île d'Elbe. Il put suivre de là les actes du Congrès de Vienne, reprenant les bases du traité de Westphalie ; les premiers débats des chambres de la restauration ;
l'horoscope 451
bbsenrer Tessor de l'industrie, de la littérature et de la philosophie française, sous un régime de paix, et de liberté pourtant bien modeste.
Quel enseignement tire de tous ces faits Napoléon f
Dans le congrès de Vienne, il voit des intrigues diplomatiques, des remaniements injustes; dans le gouvernement des Bourbons, il saisit des ridicules et des maladresses. En toute chose son esprit s'arrête à la superficie, ne juge, n'apprécie que le mal. Et c'est sur ces données qu'il bâtit aussitôt le plan de son retour I
Napoléon s'imagine qu'un rôle historique peut se recommencer; il se flatte, dans un nouvel essai, de réussir mieux que la première fois. L'exemple même des Bourbons lui vient en argument de son erreur ; il ne se doute seulement pas que dans cette prétendue restauration, il n*y a de restauré qu'une demidouzaine d'individus ; que le principe qu'ils défendaient jadis a été par eux abjuré, et que leur métamorphose, au moins apparente, a été la condition sine quâ non de leur rentrée. Dans cette charte tant dédaignée, il n'aperçoit pas la révolu* tion, qui, bientôt remise en marche par la pratique constitutionnelle, forcera ses mandataires à la suivre ou les expulsera de nouveau. — Un trône pour une Charte! se dit Napoléon. Je leur donnerai aussi une Charte, à laquelle je prêterai serment !... Comme en 1799, simple homme de guerre, après avoir vu défiler tant de gouvernements et de ministères , il s'était cru naïvement aussi capable, et plus capable que tant d'autres de tenir le timon de l'État; il ne douta pas davantage, en 1815, qu'il ne fût apte, autant et plus que les Bourbons, à faire un monarque constitutionnel. De lui aux autres, la comparaison était à son avantage : mais c'est des choses qu'il s'agissait, et Napoléon n'y pensa jamais.
Ainsi l'Empereur est à la remorque du roi ! A Terreur des restaurations, à la chimère de sa propre résipiscence, il joint le désavantage de l'imitation constitutionnelle , course au clocher de la popularité, et poussant la copie jusqu'à la niaiserie, il écrit en tête de son nouveau contrat : Acte additionnel aux constitutions de l'empire. C'est-à-dire que comme Louis XVIII en signant la Charte se comptait dix-neuf ans de règne. Napoléon dans son Acte additionnel se comptait quat(Q*g^[^s de constitutionnalité ! . . . Drôle de plagiat !
\:\2 l'A RICVOLUTION SOCIALE
Après avoir triomphé à Ligny et aux Quatre-Bras, Temperour succombe à Mont-Saint-Jean : rirrévocable destin confirme son arrôt. Là, sans doute, il eût pu vaincre encore, comme on Ta répété à satiété , sans Timmobilité de Grouchy, sans la trahison de Bourmont, sans Tarrivée de Bliicher, sans les incertitudes de Ney , sans le chemin couvert, sans le manque de clous pour mettre hors de service, après chaque charge des cuirassiers, les canons des Anglais. Alors c'eût été à Wellington de dire ; J'aurais vaincu, sans le retard des Prussiens, sans l'arrivée de Grouchy, sans ceci, sans celai... Que s'en serait-il suivit une seconde invasion, une seconde campagne lie France, et très-probablement une seconde abdication. Car, qui ne voit ici que les accidents de la guerre, pris en détail, sont pour- tout le monde; considérés d'ensemble, sont pour la logique! Waterloo, jour néfaste dans les annales de la France, est légitime danâ la marche de la révolution et la destinée de l'Empereur.
Au reste , Napoléon , superstitieux , fataliste , croyant à son étoile, disant de lui-même, Je suis Venfani des circonstances, et se trompant seulement sur la signification de son rôle et les articles de son mandat, était encore plus près de la vérité que ses contemporains. Il se sentait poussé, et il s'inquiétait, ne sachant où il allait ! Qui donc alors eût su le lui dire I Personne, de son temps, n'eut cette intelligence de l'histoire, qui assure la raison contre les succès momentanés d'une fausse politique. Jusqu'à l'arrivée du 29*» bulletin (18 décembre 1812), la France fut dans l'éblouissement. A l'étranger même, on eut de la peine à en revenir. Un moment, après le bombardement de Copenhague, l'Angleterre est abandonnée. Alexandre est ami, François donne sa fille. Déjà Fox avait négocié pour la paix. Pitt lui-même avait agi par haine, plus que par une juste appréciation des choses. Le reste allait comme moutons. Partout, le fil des traditions était rompu, la conscience historique s'évanouissait sous le prestige des événements. Seul le peuple espagnol opposait son moi au moi impérial. Mais on ne croyait pas que des armées françaises fussent dévorées par des guérillas, et Wagram avait fait désespérer de la nationalité espagnole. Comme on ne regardait qu'à la superficie, on jugeait indestructible un édifice mine, dont, avec un peu plus d'attention, on aurait calculé la fin avec une précision chronologique.