‹ Œuvres complètesChapitre 18 sur 39 · L*HOROSCOPE · texte numérisé non relu

L*HOROSCOPE

Ainsi, parmi ses contemporains étonnés, Napoléon reste supérieur encore, grâce au sentiment mystique qu'il a de sa destinée ; ce qui revient à dire que l'ignorance des peuples et de leurs chefs a fait les trois quarts de sa gloire. Combien le grand homme eût disparu plus vite, si comme de nos jours Tesprit d'analyse se fût avisé de computer les éléments de son règne, et d'en tirer l'horoscope ! Dis-moi d'où tu viens j et je te dirai où tu vas!... L'histoire de l'établissement d'un pouvoir, . en donnant la mesure de son mandat, est une garantie de plus de la liberté des peuples.

Toute l'histoire est figurative ; toutes ses époques sont fatidiques et se servent l'une à l'autre d'annonce et de correction. Et la destinée sociale n'est aussi qu'un long mythe, où se joue TEsprit infini, préludant à la création de quelque nouvelle humanité...

J'ai dit la légende impériale : je vais en montrer dans les faits contemporains la réalité. Hoc est somnium, et hcBC est interpretalio ejus.

Comme Nabuchodonosor a rêvé Cyrus, l'empereur a prophétisé Louis-Napoléon. A part l'opposition déjà signalée, savoir que l'empereur venait clore une révolution, tandis que Louis- Napoléon en ouvre une autre, opposition qui dans la série historique est une ressemblance de plus, on retrouve entre les deux figures, entre leurs situations et leurs époques, la plus constante analogie.

Le premier Bonaparte n'est heureux en rien de ce qu'il entreprend de sa propre initiative : il n'a de succès que sous le couvert de la nation. Laissons aux Ossians populaires ses éternelles batailles : elles sont en général bien combinées, bien jouées, supérieurement gagnées, ou brillamment perdues. D ne s'agit point ici de l'individu, dans son métier de héros; il s'agit de l'homme politique. C'est comme conceptions politiques qu'il faut juger les expéditions d'Egypte et de Saint-Domingue : elles ont échoué, parce que l'inspiration publique avait complètement manqué à la première, et qu'une entreprise de cette importance devait jaillir exclusivement de la i-aison nationale; parce qu'ensuite le souffle révolutionnaire

avait fait û6ÎQ.\it à la seconde, et qu'il était absurde, criminel, de remettre les Haïtiens dans les fers en vertu de la déclaration des droits de l'homme.

Malgré ce double insuccès, malgré ses travers d'administration et de police, déjà trop apparents, le premier Consul réussit néanmoins ; et jusqu'à la rupture du traité d'Amiens, son gouvernement réparateur et pacificateur, fort de l'adhésion générale, est fécond et prospère. Mais l'Empereur, affranchi de la tutelle de l'opinion et des lisières constitutionnelles, tombe de faute en faute, et bientôt d'insuccès en insuccès. La chronologie nous a fait toucher la raison : cette tête olympienne, impatiente de la voix publique, et qui voulait penser toute seule, finit par ne rien penser du tout !...

Ramenée à ses véritables termes, la comparaison entre les deux Bonaparte peut donc se suivre. Louis-Napoléon, il est vrai, n'a pas gagné de batailles : qui sait s'il n'en gagnerait pas! Mettez en présence deux armées, deux généraux. L'un des deux sera nécessairement vainqueur, l'autre vaincu; le premier un héros, le second une mazette, disait Paul-Louis. Et puis une victoire peut s'acheter, comme toute chose... il ne s'agit que d'y mettre le prix. Triomphes et lauriers à part abandonnant le terrain de la guerre et de ses hasards pour nous placer sur celui de la politique, je dis, sans flatterie comme sans ironie, que l'oncle et le neveu se valent; bien plus, que leurs destinées se suivent et s'apparient, comme en une métempsy chose. A Strasbourg et à Boulogne, Louis-Napoléon échoue, comme Bonaparte en Egypte et à Saint-Domingue. Il réussit le 10 décembre avec les mêmes éléments, lorsqu'au lieu de surprendre, dans une conspiration impromptu, les sympathies nationales, il se présente dans des conditions régulières aux suffrages du peuple. Il est heureux encore le 2 décembre, malgré la violation du pacte, comme son oncle l'avait été le 18 brumaire : je crois avoir suffisamment expliqué comment, en cette circonstance, la fatalité de la situation couvrit l'anomalie de la forme.

Mais si, dans les deux hommes, la volonté, le jugement, la conception politique, l'alternative des succès et des revers, paraissent en tout semblables et par les mêmes causes, la parité des conjonctures est bien autrement frappante.

Les antagonistes de l'Empereur étaient, d'une part, l'aristo-

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cratio féodale, représentée par les émigrés, les prêtres et la coalition ; de l'autre l'aristocratie financière et mercantile, représentée par l'Angleterre. Ces deux aristocraties faisant cause commune et combinant leurs moyens, c'était par une combinaison de moyens analogues que l'Empereur devait les combattre. On a vu, dans la chronologie que nous avons dressée du consulat et de l'empire, comment Bonaparte, au lieu d'organiser contre l'ennemi les forces économiques de la nation, puis d'entraîner dans le même mouvement, sous la pression des libertés françaises, le continent de l'Europe, s'enchevêtra et périt dans sa politique de sabre, dans le dédale d'une police ressuscitée de la Terreur, enfin dans la nécessité de conquêtes sans fin et l'absurdité de son système continental.

Louis-Napoléon a aussi pour adversaires, d'un côté, l'ancienne féodalité,' représentée par la sainte-alliance, le parti légitimiste et ultramontain ; de l'autre, l'aristocratie capitaliste, représentée par la haute bourgeoisie et par l'Angleterre. Comme en 1805, ces aristocraties s'entendent, se concertent, se fusionnent. Pour les vaincre, il faut, sans négliger la force militaire, une combinaison de moyens empruntés à la pratique des intérêts, à la science économique ; il faut surtout embrasser fortement, franchement, l'idée révolutionnaire. Péjà cependant, funeste analogie ! déjà, par les fausses mesures du 2 décembre et les déclamations de ses journaux, la révolution est abandonnée ; les aristocraties hostiles se présentent sous le couvert des intérêts généraux et des libertés publiques; encore un peu, et comme en 1809 et 1813, les peuples eux-mêmes, à la voix de leurs nobles, de leurs prêtres, de leurs exploiteurs et de leurs despotes, jetteront l'anathème, courront sus à Louis-Napoléon.

Je pourrais, prophète de malheur, pénétrant plus à fond dans le mystère de l'avenir, marquer les phases de cette lutte dont les symptômes jaillissent déjà des dernières élections de l'Angleterre; montrer la révolution, tour à tour invoquée, repoussée, comme sous le coHsulat et l'empire, abandonnant enfin le 2 décembre, et Louis-Napoléon, trahi comme son oncle par sa personnalité, donner une fois de plus l'exemple fc' des vengeances du Destin : Discite justitiam moniti, et non tm' •^e divos I aime mieux, pour l'enseignement de mon» pays, pour Tédi-

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fication de ses maîtres, présents et à venir, et par mesure de garantie contre des factions qui, sans plus d'intelligence et de bonne volonté les unes que les autres, dévorent déjà en idée la succession du 2 décembre, démontrer une dernière fois, et par un nouvel argument, l'inviolabilité des révolutions.

Non, dirai-je à TÉlysée, vous ne pouvez continuer de sangfroid cette triste parodie de l'épopée impériale. Et si, comme certains philosophes seraient induits à le penser, vous êtes une nouvelle incarnation de votre oncle, vous n'êtes point revenu pour retomber dans vos anciens égarements, mais pour en faire pénitence. Vous nous devez l'expiation de 1814 et 1816, ce qui veut dire des dix années de la servitude impériale ; Texpiation de la légitimité, que vous avez fait restaurer ; l'expiation de la quasi-légitimité, que vous avez rendue possible. Mettez-vous donc à Tunisson de votre époque et de votre pays» car vous ne pouvez faire par vous-même, pas plus que Tltalie (le Mazzini, Italia farà da se!... Votre étoile ne le veut pas; le peuple ne le veut pas; l'ombre gémissante, non encore purifiée, de Napoléon ne le veut pas*; et moi, votre astrologue bénévole qui n'aspire, comme tant d'autres, qu'à en finir, je ne le veux pas non plus.

Quel doit être d'abord votre point de départ? je vous l'ai dit, la révolution.

La révolution, démocratique et sociale^ tous les deux, entendez-vous, est désormais pour la France, pour l'Europe, une condition forcée, presque un fait accompli, que dis-jet le seul refuge qui reste au vieux monde contre une dissolution imminente.

Telle est la généalogie de la société, abandonnée aux agioteurs, aux usuriers, aux empiriques, aux gendarmes et aux factions! Le vice du régime économique produit Pinégalité des fortunes et par suite la distinction des classes ; la distinction des classes appelle, pour la défendre, la centralisation politique ; la centralisation politique donne naissance aux partis, avec lesquels le pouvoir est nécessairement instable et la paix impossible. Une réforme économique, radicale, peut seule nous tirer de ce cercle : on la repousse. Ce sont les conservateurs qui retiennent la société à Fétat révolutionnaire.

La France, pays de logique, semble s'être donné pour mission de réaliser, de point en point, cette thèse à priori de la misère, de l'oppression et de la guerre civile.

Il existe en France, et tant que la révolution nç sera pas faite dans l'économie, il existera : 1. Une bourgeoisie qui prétend maintenir, à perpétuité, les rapports antiques du travail et du capital, bien que le travail n'étant plus repoussé comme une servitude, mais réclamé comme un droit, et la circulation des produits pouvant s'opérer presque sans escompte, le privilège capitaliste n'ait plus de raison d'existence ; 2. Une classe moyenne, au sein de laquelle vit et s'agite l'esprit de liberté, qui possède la raison de l'avenir, et qui, refoulée de haut et de bas par l'insolence capitaliste et l'envie prolétarienne, n'en forme pas moins le cœur et le cerveau de la nation ; 3. Un prolétarial, plein de sa force, que la prédication socialiste a enivré, et qui, à bon droit, sur l'article du travail et du bien-être, se montre intraitable.

Chacune de ces classes se disputant le pouvoir, la première pour refouler une révolution qui menace ses intérêts, la seconde pour la modérer, la troisième pour la lancer à fond de train, la division par classes se change en une division par partis, entre lesquels on distingue : 1. Le parti de la légitimité, représentant de la loi salique et des traditions féodales, seules capables, selon lui, d'arrêter la révolution; 2. Le parti de la monarchie constitutionnelle , plus bourgeois que noble, et qui, dans ce moment, par la voix de M. Creton, rappelle le pays aux bienfaits et aux gloires de 1830; 3. Le parti de la répxthliqne modérée j qui, très-circonspect à l'endroit des réformes économiques, ne veut cependant ni de royauté, ni de noblesse, ni de présidence ; 4. Le parti de la république rouge, plus gouverne-

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mental encore qu'économiste, et qui a pris pour programme la constitution de 93; 5. Le parti bonapartiste; qui tend à satisfaire ou tromper par la guerre l'appétit du prolétariat; 6. Le parti prêtre enfin, qui, parfaitement renseigné sur la marche du siècle, ne voit plus d'issue pour la société, et pour luimême de salut, que dans le rétablissement de l'omnipotence spirituelle et temporelle du pape. Je ne compte pas comme parti les socialistes, quoique plus républicains et plus radicaux que les rouges, parce que, dans aucune de leurs écoles, ils ne sont hommes de pouvoir^ mais homme de science et de solution.

Trois classes et six partis, en tout neuf grandes divisions antagoniques : voilà la France sous le régime de l'économie maltusienne et de la centralisation politique. Voilà le produit de cette unité dont nous sommes si fiers, que l'étranger nous envie, et à laquelle il faut donner pour emblème la tête de Méduse et ses serpents!

Or, je défie tout pouvoir qui ne sera pas révolutionnaire, celui de Henri V aussi bien que celui du 2 décembre, la théocratie comme la bourgeoisie, de faire cesser cette division des partis et des classes; et par la même raison, je défie tout pouvoir, au point où en sont lés choses, de tenir contre. Vous pouvez quelque temps vous soutenir sur l'antagonisme des partis, comme la lanterne du Panthéon sur les arcs-boutants du dôme : mais cet équilibre, qui fit toute la stabilité de Louis- Philippe, est précaire. Qu'un instant, à la première occasion, les partis cessent de se contrebuter, les classes de se menacer, et le pouvoir tombe. La suppression des libertés, les gènes de la presse, l'état de siège, les prisons d'État, l'ostracisme érigé en institution, tous ces instruments de la vieille tyrannie, n'y feront rien. Un gouvernement qui n'aura pour lui que la force et des millions de suffrages, sera obligé, comme Robespierre, de recommencer sans cesse V épuration de la société, jusqu'à ce que lui-même il soit épuré.

L'Empereur crut arrêter la corrosion des partis par la guerre : détestable ressource qui atteste moins le despotisme de l'homme que l'extrémité où il se voyait réduit, et sa profonde ignorance des choses révolutionnaires. Eh bien î la guerre a prononcé en dernier ressort contre l'Empereur. Et puis, quelle guerre ferait Louis-Napoléon 1 à quel propos!

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contre quit avec quoi?... Je pose ces questions sans les presser : je ne voudrais rien dire qui eût Tombre d*un défi ou d'une ironie. Passons donc sur la politique guerrière; et puisqu'il est à peu près défendu au 2 décembre, hors le cas où il prendrait fait et cause pour la révolution, de rendre au peuple cette poésie impériale ; puisqu'il est condamné à faire de la vile prose économique et sociale, disons-lui que les idées ne se combattent que par les idées ; qu'en conséquence, pour avoir raison des partis, il n'est qu'un moyen, c'est d'en former un qui les engloutisse tous. J'ai expliqué ailleurs comment, dans la donnée actuelle, ce parti d'absorption devait se composer de la classe moyenne et du prolétariat : je m'en réfère à mes précédentes indications.

Nier, dans l'économie actuelle de la société, la nécessité des partis : impossible.

Gouverner avec eux, sans eux ou contre eux : impossible.

Leur imposer silence par des moyens de police, ou leur donner le change par la guerre et les aventures : impossible.

Il reste que l'un quelconque devienne l'instrument d'absorption de tous : c'est cela qui est possible.

Que le 2 décembre donc, et ce que je dis ici pour le gouvernement qui passe, je l'adresse à tous ceux qui viennent; que le 2 décembre embrasse franchement sa raison d'être ; qu'il affirme, sans restriction ni équivoque, la révolution sociale, qu'il dise tout haut à la France, qu'il notifie à l'étranger la teneur de son mandat; qu'il appelle à lui, au lieu d'un corps de muets, une représentation vraie de la classe moyenne et du prolétariat; qu'il prouve la sincérité de sa tendance par des actes d'un libéralisme explicite ; qu'il se purge de toute influence cléricale, monarchique et malthusienne; qu'il transporte aux corps des instituteurs et des médecins, les uns dans la misère, les autres livrés au hasard d'un honteux casuel, les 42 millions jetés aux prêtres; qu'il chasse de sa société cette bande d'intrigants, sans foi ni loi, bohèmes, espions la plupart, qui le grugent ; qu'il abandonne aux gémonies de l'opinion ces gentillâtres littéraires dont le souffle vénal, pestilentiel, enfle la voile de toute tyrannie; qu'il livre aux francs-juges de la démocratie la plus pourpre tous ces renégats, dramaturges de cour, pamphlétaires de police, marchands de consultations anonymes, moutons de prisons et de cabarets qui, après avoir

mangé le pain sec du socialisme , lèchent les plats gras de rÉlysée...

Quoi donc? parce que la démocratie a combattu la candidature de Louis Bonaparte au 10 décembre, j'y étais; parce qu'elle Ta fait reculer le 29 janvier, j'y étais; parce qu'elle s'est insurgée contre lui le 13 juin, sans la prison j'y aui^ais été; parce qu'elle l'a vaincu dans les élections de 1850, du fond de la Conciergerie j'y étais encore; parce qu'elle s'est levée contre lui le 2 décembre, je ne puis plus dire que j'y étais!... Louis-Napoléon se croirait obligé, par esprit de concurrence, de donner à sa politique une signification person* nelle ! Il aurait peur de paraître éclipsé, si Ton disait de lui qu'après avoir terrassé la république sociale, il lui a pris ses idées et s'est mis à sa remorque !

L'Empereur céda jadis à ce puéril amour-propre. Il voulut être autre chose que la république, faire plus que la république, penser mieux que la république. Il arriva, en fin de compte, qu'avec tous ses titres, ses couronnes, ses trophées, il ne fut rien, ne fit rien, seul ne pensa jamais rien : il resta Napléon. Allons-nous recommencer ce concert à une seule partie du grand maestro!

Ni Galba, qui remplaça Néron, tant regretté du peuple; ni Vespasien, qui refusa aux larmes d'Éponine le pardon de Sabinus; ni Nerva, qui avait conspiré contre Domitien; ni Pertinax, qui tua Commode; ni Septime-Sévère, qui fit décapiter Didius-Julianus, le dernier et plus ofiFrant enchérisseur du césarisme; ni Aurélien, qui traîna à son char l'immortelle Zénobie : aucim de ces empereurs ne se crut obligé de modifier le statut impérial, statut révolutionnaire alors, parce que, l'ayant repris de mains rivales, quelquefois indignes, il se serait cru déshonoré en le suivant. Brutus, il est vrai, après avoir expulsé les Tarquins, abolit le titre de roi et proclama la république. C'est que les Tarquins, affectant les airs des tyrans grecs, manquaient à leur mission modératrice, qui était de procurer, par le patronage des patriciens, l'émancipation de la plèbe.

Que parlez-vous donc de plagiat et de remorque, comme s'il s'agissait des individus, non de Ija destinée? Laissez les hommes, puisque la défaite et leur propre dignité ne leur permettent pas d'être à vous. Entre Ésaû et Jacob, le supplanté et

le supplanteur, il peut y avoir paix, jamais amitié ni oubli. Pour des gens de cœur, il est des griefs qui ne se peuvent effacer. Je veux bien, acquittant le tribut de mes opinions à ma patrie, contribuer peut-être à éclairer un pouvoir que j*ai dû cesser de combattre; je ne le servirai pas. Mais précisément parce qu'Ésati a perdu son droit d'aînesse, il faut que Jacob soit chef du peuple de Dieu : sinon Ésaû, dit Édom, le Rouge ^ revendiquera Théritage, et châtiera son cadet suborneur et infidèle.

Ne rusez point avec la révolution; n'essayez pas de la faire tourner à vos fins particulières, l'opposant à vos compétiteurs, pendant que vous vous tailleriez dans son écharpe im manteau d'empereur ou de roi. Ni vous, ni aucun de ceux qui aspirent à vous remplacer, vous ne pouvez concevoir une idée valable, mener à fin la moindre entreprise, hors des données de la révolution. La révolution a tout prévu, tout conçu; ellemême a dresse le devis. Cherchez, et quand d'un esprit droit et d*un cœur docile vous aurez trouvé, ne vous mêlez plus, en commun avec le pays, que de l'exécution.

Et quelle serait donc la haute pensée, Tidéal politique et économique, que le dépositaire de la souveraineté nationale se créerait à lui-même, le produisant de son génie, et ne le recevant ni par transmission historique des partis qui l'ont précédé aux affaires, ni par voie analytique de l'étude des faits sociaux et de leur généralisation! Que pourrait-il penser de lui-même, comme homme, qu'il ne dût recevoir de Topinion comme chef d'État; contre quoi par conséquent tous les citoyens n'eussent le droit de protester, s'il lui plaisait d'imposer, en vertu de son titre, son idée nouvelle î

« Parmi tant de religions qui se contredisent, disait Rousseau, une seule est la bonne, si tant est qu'une le soit. » De môme, parmi tant de politiques que la fantaisie des partis et la présomption des hommes d'État enfantent, une seule peut être vraie, c'est celle qui, par sa conformité constante, harmonique, avec la nature des choses, acquiert un tel caractère d'impersonnalité et de réalité, que chacun de ses actes semble un décret de la nature même, et qu'à l'Académie, à l'atelier, sur la place publique, dans un conseil d'experts, partout où des hommes se réunissent pour traiter ensemble, elle puisse se formuler aussi bien que dans une assemblée de représen-

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tants et un conseil d'État. Élevée à ce degré d'authenticité où îlle tient tout des choses et rien de l'homme, la politique est l'expression pure de la raison générale, le droit immanent de la société, son ordre intérieur, en un mot, son Économie.

Cette politique, vous ne la trouverez ni dans Aristote, ni ians Machiavel, ni dans aucun des maîtres qui ont enseigné lux princes l'art, essentiellement subjectif, d'exploiter leurs États. Elle se dégage des rapports sociaux et des révélations de l'histoire. Pour moi, la révolution au dix-neuvième siècle en doit être l'avènement.

C'est un principe, dans cette politique à la fois rationnelle et réelle, que sans travail il n'est pas de richesse, et que toute fortune qui n'en provient pas est par cela même suspecte; que le labeur augmente toujours et que 1^ prix des choses diminue ; qu'ainsi le minimum de salaire et le maximum des heures de travail sont inassignables; que si Thectolitre de blé vaut 20 fr., aucun décret du prince ne le peut faire vendre 15 ou 26, et que toute hausse ou baisse factice, par autorité de l'État, est un vol; que sous le régiihe de l'intérêt, l'impôt proportionnel, équitable en lui-même, devient progressif dans le sens de la misère, sans que rien au monde puisse l'empêcher; qu'un autre corollaire de cet intérêt est la protection douanière, en sorte que toute tentative pour abolir celle-ci sans toucher à celui-là est une contradiction; que toute taxe qui affecte les objets de luxe, au lieu d'être supportée par le consommateur, le sera infailliblement par l'ouvrier, attendu que la consom* mation étant facultative et le prix libre, le producteur d'objets de luxe a toujours plus besoin de vendre que le consommateur d'acheter. . .

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travail, le salaire, le revenu, la propriété, le prêt, l'échange, l'impôt, les services publics, le culte, la justice, la guerre, une foule de vérités pareilles, dont un simple extrait, accompagné d'exemples, dispenserait les gouvernements de toute autre politique, et bientôt la société des gouvernements eux-mêmes. C'est là notre véritable constitution : constitution qui domine toutes les difficultés, qui ne laisse rien à la sagesse des princes, qui se moque des dictateurs et des tribuns ; dont les théorèmes, enchaînés l'un à l'autre comme une proposition mathématique, conduisent l'esprit du connu à l'inconnu dans les voies sociales, fournissent des solutions pour toutes les circonstances, et contre laquelle tout ce qui se fait, d'où qu'il vienne, est nul de soi et peut être réputé tyrannie. Le pouvoir qui enseignera aux citoyens cette constitutio», et la chose commence à devenir possible, aura plus fait pour l'humanité que tous les empereurs et les papes : après lui les révolutions cfe l'espèce seront comme celles de la planète , rien ne les troublera et personne ne les sentira plus.

Le 2 décembre, dans le premier feu du coup d'État, réparant la longue incurie de nos assemblées, a pu décréter coup sur coup des concessions de chemins de fer, des adjudications de travaux, des prorogations de privilège, des réductions d'escompte, des saisies d'immeubles , des conversions de rentes, des continuations d'impôts, etc., etc.; faire une foule de choses qui, si la société était instruite de sa vraie constitution, auraient été depuis longtemps faites, et mieux faites, ou ne se ^ seraient jamais faites. Le vulgaire, qui rapporte tout à la volonté du chef, à peu près comme le père Malebranche voyait tout en Dieu, a admiré cette fécondité décrétale, et parasites d'applaudir à ce pouvoir fort et agissant 1 Mais bientôt la fièvre des réformes s'est calmée : plus d'une fois le 2 décembre a dû rétracter des résolutions sous presse, retirer des projets dont était saisi déjà le conseil d'État, et l'on peut prévoir que, s'il n'apprend à lire mieux dans le livre de la politique étemelle, il paraîtra bientôt aussi impuissant, aussi incapable, aussi téméraire, aussi fou que ses devanciers , sans en excepter l'empereur lui-même.

Quoi qu'il en soit, et des décrets rendus jusqu'ici par le 2 décembre au milieu de l'abstention universelle, et de ceux qu'il rendra par la suite du fond de sa prérogative, il ne fera

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jas que la maximation des fortunes cesse d'être une idée con- :radictoire ; qu'une vente puisse être réputée parfaite, avant lue les parties soient convenues de la chose et du prix ; que le nandat et l'adjudication, dans le même individu, soient termes Mjmpatibles ; que le quasi-contrat ne devienne quasi-délit, oi. nême crime, alors que le bienfaiteur d'office se prévaut du bienfait pour asservir le bénéficiaire...

Le 2 décembre ne fera pas que le système féodal, vaincu dans l'ordre politique et religieux, redevienne une vérité dans Tordre industriel, quand les conditions du travail et des lois de la comptabilité s'y opposent ; il ne fera pas, après son décret sur l'escompte, rendu au nom de la propriété publique, que l'intérêt des capitaux soit désormais autre chose qu'une taxe arbitraire et transitoire; il ne fera pas, malgré ses concessions de quatre-vingt dix-neuf ans, que, si le prix de revient des transports par fer et par eau peut descendre à 1 centime par tonne et kilomètre, le pays consente à payer aux compagnies 8, 10 et 14 centimes, par amour de la féodalité industrielle: ni, quand le sallire du travailleur, dans toutes les catégories de service, est en décroissance continue, que celui des fonctionnaires de l'Etat doive augmenter.

L'empereur, avec sa concentration politique, avec son blocus continental et ses incorporations perpétuelles d'État, se créait cent impossiblités, dont chacune avec le temps pouvait le détruire. Louis-Napoléon, qui ne s'est pas donné le quart de la besogne de son oncle, avec sa seule constitution renouvelée de l'an VIII, s'en crée mille, tant, depuis la chute de l'empereur, les éléments réfracta ires à l'autorité ont pris de développement.

Le 2 décembre a donné au clergé un brevet d'enseignement à peu près exclusif. Mais ce brevet, tout à fait gratuit, ne contient pas plus de garantie du gouvernement que les milliers de brevets et diplômes qu'il délivre chaque année, contre écus, aux étudiants et industriels. Il ne fera pas, ce brevet , même quand il joindrait à l'autorité de l'état celle de la sainte Écriture, que le travail, considéré par la théologie comme l'expiation d'un vice originel : In sudore vullus tui vesceris pane tuo, redevienne un état servile ; que celui qui par le travail se rachète de la misère, de l'ignorance et de l'esclavage, ne conçoive pas la pensée de se racheter aussi, par le même moyen, du péché et

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de la coulpc ; que l'esprit religieux, entretenu par les prêtres, se trouve ainsi balancé p«r le génie industriel; que pauvreté soit de nouveau réputée vertu, et que le progrès du bien-être et du luxe n'ait pas pour corrélatif le développement de la raison, rafifranchissement do la conscience, le régne absolu de la liberté, à la place de l'humilité, du détachement et de la passivité chrétiennes. ,

Le 2 décembre, par philanthropie autant que par intérêt, se préoccupe de l'amélioration du sort des classes pauvres. Le^ circulaires de ses ministres le répètent ; les caresses du prési^ dent en témoignent; plusieurs de ses actes le font entendre; les confidences de ses amis et l'hostilité croissante des partis rendent la chose tout à fait probable.

Mais comment se propose-t-il d'opérer cette améliorati(Mi ! Il ne peut pas sur la France moderne régner en calife; s'emparei; au nom de l'intérêt public de la production et du commerce ; mettre 27,000 lieues carrées de pays, 27 millions de propriétés, fabriques, métiers, en régie ; convertir 36 millions de producteurs de tout âge et de tout sexe, plus ou moins libres, %t qui aspirent chaque jour à le devenir davantage, en salariés. On n'avale pas plus gros que soi, et si le 2 décembre pense engloutir la nation, c'est lui qui crèvei^a.

Supposons que le 2 décembre, poursuivant la solution du problème économique, essaye de reconstituer la nation suivant le système que nous avons signalé comme étant I9. conséquence du décret sur les biens de la famille d'Orléans. Hors de la liberté progressive, indiquée par l'histoire, et de la communauté des égaux, adoptée au fond par tous les utopistes, il n'y a pas d'autre système. Il faut au préalable que le 2 décembre intéresse à ses vues une partie du pays ; qu'avec celle-là , il conquière le reste, et comme il entend se réserver l'initiative, qu'il ne saurait consentir aucun démembrement de son autorité, qu'il ne peut offrir à ses auxiliaires et adhérents que des récompenses pécuniaires, des concessions de terres, mines, etc., ou des privilèges commerciaux et industriels, il faut que cette association pour l'organisation du travail et l'extirpation de la misère, d'après le principe de la hiérarchie militaire et gouvernementale, offre aux associés, en facultés économiques, une indemnité suffisante du renoncement à leurs droits politiques.

Or^ c'est ici que la contradiction oiPêdbK^'derait pas d'appa-

raître. Le 2 décembre apprendrait bientôt^ par son expérience, ces vérités au-dessus de tout gouvernement : c'est que travail et commerce ont pour synonyme liberté; que la liberté industrielle est solidaire de la liberté politique ; que toute restriction apportée à celle-ci est une entrave pour celle-là, conséquemment un empêchement au travail et une interdiction de la richesse; que réchange, le prêt, le salaire, tous les actes de Tordre économique sont des contrats libres qui répugnent à toute condition hiérarchique. Quant au pouvoir central, il verrait, et déjà il ne tient qu'à lui de le voir, que les affaires des particuliers ne prospèrent qu'autant qu'ils ont confiance dans le gouvernement ; que le seul moyen de leur donner cette confiance , c'est de les faire eux-mêmes membres actifs du souverain ; que les exclure du gouvernement, c'est autant que les chasser de leurs industries et propriétés , et qu'une nation de travail , comme la nôtre, gouvernée sans le contrôle perpétuel de la tribune, de la presse et du club, est une nation en état de faillite, déjà sous la main des garnisaires.,.

Tous les lieux communs sont épuisés sur la nature démocratique de l'impôt et le droit qu'a la nation à le fixer librement» Le 2 décembre sait cela comme tout le monde : la constitution du 15 janvier a bien voulu le reconnaître. Pourquoi donc les mêmes représentants qui sont appelés à voter le total de l'impôt n'ont-ils pas le droit d'en discuter le détail et d'y faire telles réductions qu'ils jugent utiles ? La France et son gouvernement, d'après le système de votation suivi pour l'impôt au corps législatif, est comme une maison de commeixe formée par deux individus soi-disant associés en nom collectif, et dont l'un serait chargé d'acquitter sur ses produits, à présentation des factures et sans pouvoir demander de compte, les dépenses dont la fixation serait le privilège de l'autre. Où le 2 décembre a-t-il pris ce mode de société et surtout de comptabilité?...

Tout a été dit pareillement sur le fonctionnaire public. Le fonctionnaire public, depuis le chef suprême de VÉtat jusqu!au dernier valet de ville y est le mandataire xie la nationale commis, le délégué du peuple. La constitution du 16 janvier, comme ses précédentes, reconnaît cette démocratisation du personnel de l'État. Pourquoi donc n'appartient-il qu'au chef de l'État de nommer aux emplois, d'en fixer les attributions et les salaires? Pourquoi les 500,000 salariés de l'État forment-ils corps, caste,

nation pour ainsi dire à part, sous la dépendance exclusive du chef de TÊtatî Sous ce rapport encore, la France ressemble à un domaine dont Texploitation aurait été changée par l'intendant en une servitude personnelle, établie à son bénéfice , avec faculté pour lui, non-seulement de transiger au nom du propriétaire, mais de compromettre. Où le 2 décembre a-t-il puisé cette notion du mandat et de la propriété t Ce n'est pas dans le Code Napoléon...

Je ne veux pas que mes observations dégénèrent en attaques, et c'est pour cela que je les exprime en style juridique, me bornant à montrer, à l'aide de quelques rapprochements, et dans les formes les plus concises combien l'exercice de l'autorité tant réclamée de nos jours par des avocats sans science, des publicistes sans philosophie, des hommes d'État également dépourvus de pratique et de principes, est devenu incompatible avec les notions les plus élémentaires de l'économie et du droit. De quelque côté qu'on y regarde, le 2 décembre, — et quand je dis le 2 décembre, ai-je besoin de répéter sans cesse que je comprends toute autre forme dictatoriale ou dynastique % — le gouvernement, dis-je, est acculé entre Van-archie et le bon plaisir, obligé de choisir entre les tendances naturelles de la société et l'arbitraire de l'homme! Et cet arbitraire, c'est la violation perpétuelle du droit, la négation de la science, la révolte contre la nécessité; c'est la guerre à l'esprit et au travail! Impossible.

Je ne finirai pas, après avoir touché les impossibilités de l'intérieur, sans dire un mot de celles du dehors.

S'il est une chose que le 2 décembre doive avoir à cœur, c'est à coup sûr de réparer les désastres de 1814 et 1815, de relever dans le concert européen l'influence de notre nation, de la faire remonter au rang des 'puissances de premier ordre, en appuyant au besoin cette prétention légitime par les armes.

Le 2 décembre le peut-il dans la situation équivoque où il s'est placé, entre la Révolution et la contre-révolution î

Des bruits ont circulé, trouvent encore des crédules, sur des projets de descente en Angleterre, d'invasion de la Belgique, d'incoi'poration de la Savoie, etc. Ces bruits ont été dc'mentis par ordre : en efi'ot, ce sont de ces choses qu'on ne croit pas

sans les avoir vues , et quand on les a vues, on n'y croit pas encore.

Le peuple, qui ne sait de la guerre que les batailles, qui n'en comprend ni la raison ni la politique , peut se repaître de ces chimères, attendre que le Président , ayant battu les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, et revenant chargé de trésors , décharge d'autant les rôles des contributions. Partout ailleurs qu'au cabaret, on sait que la guerre est la lutte des principes, et que toute guerre qui n'a pas pour objet de faire triompher un principe, comme furent les guerres de Louis XIV et de l'empereur, est une guerre condamnée et d'avance perdue.

Où donc est le principe, le grand intérêt national et humanitaire que peut invoquer en ce moment Louis-Napoléon, pour être en droit de déclarer à n'importe qui la guerre?

L'abolition des traités de 1816 î

Ceux qui depuis vingt ans parlent de ces traités ne savent pour la plupart de quoi il s'agit. Les traités de 1815, œuvre de la Sainte- Alliance, sont le produit des guerres impériales : h cet égard, ils prennent place dans l'histoire à la suite du traité de Westphalie. Ils ont pour objet de former à perpétuité une croisade entre les puissances de l'Europe contre tout État qui, comme la France de 1804 à 1814, tendrait à sortir de ses limites naturelles ou prescrites et à s'incorporer des portions de territoire étranger. La France, dont les empiétements successifs pendant dix années ont été l'occasion de ces traités, s'y trouve plus maltraitée que les autres puissances : elle a été refoulée en deçà du Rhin, dégarnie, ouverte. Tel était le droit de la guerre et le bénéfice de la victoire pour les alliés. Nous avons voulu nous étendre , nous sommes vaincus, nous devons payer et de plus fournir des sûretés ! Rien ne saurait infirmer ces traités, rien, dis-je, si ce n'est le consentement des parties, ou la guerre, mais la guerre appuyée sur un nouveau principe.

Je reproduis donc ma question : ce principe où est-il pour le 2 décembre!

Louis-Napoléon n'a fait jusqu'ici que servir la Sainte-Alliance en frappant la démocratie et la Révolution; bien loin qu'il puisse protester contre les traités de 1815, de fait il y adhère. Il serait puéril qu'il attendît de ses alliés, à titre de récompense, la frontière du Rhin. La seule récompense que Louis-Napoléon

J7D LA RévOLUnON SOCIALE

puisse obtenir de la Sainte-Alliance, c*est qu'elle le tolère, le soutienne, le protège, comme gardien et dompteur de la Révolution, jusqu'à ce que les circonstances, devenues par lui favorables, permettent aux alliés de nous rendre une troisième fois nos princes légitimes. Elle serait illogique, certes, ht Sainte- Alliance, en contradiction avec elle-même, elle mentirait à son but et à ses principes si, en faisant la guerre à la Révolution, elle reconnaissait en Louis-Napoléon Bonaparte un dynaste d'origine essentiellement révolutionnaire, à plus forte faison si elle lui concédait pour joyeux avènement un territoire de cinq à six millions d'habitants, avec la ligne stratégique la plus for^ midable du monde. '

Maintenant que Louis-Napoléon, usant de sa prérogative, en iqipelle aux armes; que, servant la contre-révolution d'une main, et jurant de l'autre par la Révolution, il engage le pays dans une guerre avec la Sainte-Alliance, pour la frontière du Rhin, il est le maître» Mais qu'il sache aussi que, dans une revendication ainsi posée, l'opinion ne le suivrait pas : elle ne verrait dans sa politique qu'une fantaisie conquérante, un point d'honneur national ou domestique, sans caractère moral, et par son abandon elle paralyserait ses efforts. Tant il est vrai (|u'il y a dans les traités de 1815 quelque chose de légal, qui ne peut être délié que par une légalité supérieure.

La Révolution au dix-neuvième siècle est cette légalité. |

Rappelons-nous ce qui a été dit plus haut que Louis-Napo-i léon» de même que l'empereur, ayant pour adversaire principal| la féodalité capitaliste représentée au dehors par l'Angleterre, la vraie manière de combattre l'Angleterre, ce n'est pas di l'attaquer en Egypte, dans l'Australie ou l'Inde, pas plus que d'enjamber la Manche : c'est de frapper l'ennemi, cbea noua d'abord, dans les rapports du travail et du capital. i

Dès avant la révolution de 89, l'Angleterre avait commence la conquête du globe : comment! par la force des armes! non, elle laisse ce système aux Français ; — par l'accumulation de ses capitaux, la puissance de son industrie, l'extension de son commerce. Le succès ne lui a point failli : pas de pays aujour* d'hui où elle ne récolte. Nous-mêmes nous payons tribut à ses ouvriers, à ses ingénieurs, a ses capitalistes, et déjà, imr les acquisitions de propriétés que font chez nous les sujets anglais ^ la Grande-Bretagne prépai'e sur notre territoire le retour de s«

prépondérance. Le libre échange, auquel ses bourgeois convient les peuples, en écrasant toute concurrence, est le dernier coup qii'elle s'apprête à porter à la liberté des nations.

Ainsi procède l'Angleterre : pas de conquêtes à main armée, pas d'incorporations de territoires, pas de nations englobées, pas de dynasties destituées : elle ne se permet aucune de ces violences. Elle ne tient point à gouverner les peuples, pourvu qu'elle les pressure, témoin le Portugal : la balance du com^ mer ce, portée à son maximum de puissance sous le nom de Hbre échange^ voilà l'artillerie de l'Angleterre.

Il faut donc qu*à\me guerre de capitaux nous répondions avant tout, au dedans et au dehors, par un système de crédit qui annule la supériorité que l'Angleterre tire de ses masses capitalisées : alors nous pourrons parler à la Sainte-Alliance. Déjà, par ses décrets financiers, le 2 décembre a marqué le but : qu'il achève, qu'il n'attende point que des nécessités plus impérieuses l'y contraignent. Soit qu'il pense à négocier, soit qu'il se prépare à la guerre , qu'il commence par se rendre économiquement fort. Qu'il ose accomplir en six mois ce que ses journaux font entrevoir dans une perspective de cinquante années ; que, par la réduction combinée des rentes et intérêts aux simples frais de commission, il change dans leur intégralité les rapports du travail et du capital ; qu'il coupe, si j'ose ainsi dire, le nerf à la féodalité bourgeoise, et puis qu'il déclare à son tour à PAngleterre, non plus le blocus conlinen^ toi, folie avunculaire, mais le libre échange; enfin qu'il abolisse autour de lui la douane... Cela fait, voici dans quelle situation se trouverait la France, vis-à-vis d'elle-même et de l'étranger.

A l'intérieur, la production augmente d'un quart... C'est une l'ègle d'économie, un des théorèmes les mieux démontrés de la science , que le revenu du capital est produit, comme l'impôt, par le travail ; que, dans l'inventaire de la société, ce revenu ne doit pas s'ajouter au produit, mais se déduire du produit, comme l'impôt ; qu'ainsi ce qu'on ôte au revenu, de même qu'à l'impôt, profite d'autant au travail, qui le consommant le recrée, attendu qu'il n'y a de consommation improductive que celle du capitaliste et de l'État; de telle sorte que si, sur une production annuelle de neuf milliards, il est prélevé quatre milliards pour le capital et pour l'impôt, ce prélèvement étant par hypothèse supprimé, en même temps que la consomma-

tion des producteurs doublera, leur production s'élèvera, ipso facto, de neuf milliards à treize. Que le 2 décembre rende aux classes travailleuses ce signalé service, et il pourra se vanter, au banquet national, de ne pas manger le morceau honteux! Ses douze millions de liste civile lui seront comptés comme une commission, sur le surplus d'affaires qu'il aura procurées, de 1/2 ou 1/4 pour 100...

Au dehors, la Belgique, la Savoie, une partie de la Suisse et du Piémont, gravitant, de toute la puissance de leurs intérêts industriels, vers la France, marché libre de 36 millions de consommateurs, consommant, d'après ce qui vient d'être dit, comme 45 ! Crédités par la circulation française et par leurs échanges, ces États opèrent à leur tour la liquidation de leur aristocratie capitaliste et propriétaire, dont la confiance abattue devient partout le signal de la prospérité publique : ils tombent dans le cercle d'attraction de la France. Ne leur demandez point alors si, avec leur révolution économique , solidaire de la nôtre , avec notre langue, nos monnaies, nos codes, notre commerce, ils veulent être Français! Ne leur proposez ni inspecteurs de police, ni préfets : laissez-les se gouverner à leur guise, conserver leur franchise, jouir tout d'abord de cotte indépendance civile et politique qu'il faudra bien tôt ou tard rendre à chacune de nos provinces. Contentez- vous , avec ces co-intéressés , d'une alliance offensive et défensive qui vous permette, dans le péril commun, de compter sur leurs soldats et leurs forteresses, comme sur les vôtres. Cette politique de réserve, bientôt comprise, vous assure d'immenses succès. Quand la conquête avait pour objet le tribut, comme au temps des monarchies orientales, la conquête, quoique brutale, était du moins rationnelle. Aujourd'hui le pillage a cessé, pour les États comme pour les particuliers, d'être un moyen de fortune. Les vraies conquêtes sont celles du commerce : l'exemple de l'Angleterre , depuis un siècle, le prouve de reste. Comment se fait-il, quand l'esprit (les nations a changé, que les formes de leur diplomatie soient juste à la hauteur de celle des Cambyse et des NiniasI...

Après la Belgique, la Savoie, la Suisse française, le Piémont cisalpin, pays limitrophes, l'Italie, Rome, foyer d'éruption, projette ses flammes nationales au nord et au midi de la péninsule. Dites-lui, président de la république humanitaire, que vous voulez qu'elle vive par elle-même et pour elle-même, et

elle vivra. D'un mot vous aurez ressuscité cette nationalité, égorgée par vous dans les murs de Rome, après avoir été trahie sur le champ de bataille de Novrare!

La Pologne aura son tour ; et le Roi des iners ne nous échappera pas, saisi dans le filet démocratique et social...

Avec la France révolutionnée, la politique extérieure est facile à suivre. Le centre de gravité européen se déplace, la nouvelle Carthage cède à la Rome nouvelle, et s'il faut combattre, la guerre est sainte, la victoire est sûre. Mais où donc Louis-Napoléon, désertant l'idée révolutionnaire, trouverait-il un prétexte pour faire au nom de la France la moindre démonstration sur le continent î Geôlier bénévole et gratuit de la démocratie, compère et dupe de la contre-révolution, il n'a pas même le droit d'émettre un vœu. Il a reçu les compliments du czar : qu'aurait-il à réclamer pour la Pologne ! Il a fait, de concert avec les jésuites, avec les soldats de l'Autriche et de Naples , la campagne de Rome : les choses rétablies par lui dans le statu quo, que lui reste-t-il à dire en faveur des Italiens I Grâce à sa diversion puissante, la réaction est maîtresse partout en Europe, sur le Pô, sur le Rhin, sur le Danube : quel principe représenterait, aux yeux des Napolitains, des Romains, des Lombards, des Hollandais, des Westphaliens, la famille de l'Empereur! Croit-elle qu'on la cherche pour sa noblesse, et MM. Louis, Jérôme, Napoléon, Pierre, Charles, Antoine, Lucien Bonaparte et Murât, pensent-ils être du limon dont se pétrissent les souverains par la grâce de Dieu, les princes légitimes, les rois absolus, et les valets!...

Oui , citoyens ou messieurs , vous portez le plus grand des noms modernes; vous appartenez par la chair et le sang à celui des hommes qui sut le mieux fanatiser les masses, et les courber sous le joug. Souvenez-vous cependant qu'il ne parvint, .quelques années, à les contenir, que parce qu'il représentait à leurs yeux la Révolution armée ; et que pour n'avoir pas su , au jour marqué par les circonstances , être grand par la paix et la liberté, comme il l'avait été par le commandement et par la guerre, pour avoir mis soi^libre arbitre à la place de la destinée que lui montrait son étoile, il périt, chose pitoyable, sous sa propre déraison, laissant aux Homères de l'avenir, si l'avenir produit encore des Hqmères, le plus richg^^^j^ plus gigantesque canevas, et presque rien à l'histoire I...

On ne trompe pas la Révolution, fût-on TEmpereur, vivant et victorieux; alors qu'elle est muette, que tout le monde Tignore, que personne ne prend la parole pour elle, que tous les préjugés qu'elle combat sont en honneur et ne rencontrent aucune contradiction, tandis que les intérêts qu'elle sert s'oublient eux-mêmes ou se vendent.

Et Ton s'imaginerait que pour vaincre la révolution il suffira de cette cendre impériale rapportée de l'exil , aujourd'hui que le peuple ne croit plus aux revenants, aujourd'hui que la révolution parle à toute heure, que les hommes jurent en son nom, que les jeunes filles la chantent, que les petits enfants la redisent, que les proscrits la portent sur tous les coips du globe: aujourd'hui que le pouvoir absolu fait à cause d'elle , nuit et jour, la veille des armes, et que le capital se tord sous sa violente étreinte I

Impuissance, impuissance, impuissance!... Or, l'Elysée saurtdt-il me dire combien peut durer, en présence de la révolution qui grandit, im gouvernement dépouillé de prestige, et réduit à la quotidienneté de l'impuissance t.. .

S'il est un fait qui atteste la réalité et la force de la révolution, c'est sans contredit le 2 décembre. Que la France l'entende, et que l'Europe en soit instruite : après les journées de février et juin 1848, celles de décembre 1851 doivent compter comme la troisième éruption du volcan.

Rendons-nous compte de cette secousse qui, plus qu'aucune autre, a fait faire à la révolution un pas décisif.

La France, par toute son histoire, par les Romains et les Francs, par Cbarlemagne et les Capétiens, marche, d'une marche continue, à 89 ; par 89, elle aboutit à 1848.

En 1848, comme en 1789, tout, dans les choses, appelle une révolution. Mais à la différence de 1789, il n'y a en 1848, dans les idées, rien, ou peu s'en faut, qui la détermine. La situation est mûre, l'opinion est en retard. De ce désaccord entre les choses et les idées jaillissent tous les incidents qui ont suivi...

D'abord, la prédication socialiste.

La révolution s'imposant comme nécessité, et l'opinion s'en défiant parce qu'elle ne la connaissait pas, le premier travail devait être de révéler au pays la révolution sociale. Tandis donc que le Gouvernement provisoire, la Commission executive, le général Cavaignac, s'occupent de maintenir Tordre, le socialisme, avec l'énergie que commandait la circonstance, organisait sa propagande. On lui a reproché d'avoir fait peur, on l'accuse encore aujourd'hui d'avoir, par ses extravagances, compromis, perdu la république! Oui, le socialisme a fait peur, et il s'en vante ! On meurt de peur comme de toute autre

ne LA RKVOLUTION SOCIALE

maladie, et la vieille société n'en reviendra pas. Le socialisme a fait peur! Fallait-il donc, parce que les autres ne faisaient rien, ne pouvaient rien faire, que nous nous tussions nousmêmes? Fallait-il, en mettant des sourdines à nos tambours, laisser tomber l'idée avec l'action?... Le socialisme a fait peur ! Puissants génies, à qui le socialisme a fait peur, et qui n'avez pas tremblé devant le suffrage universel !...

Or, comme le socialisme, effrayant à première vue (toute idée qui se manifeste pour la première fois effraye), ne pouvait passer sans soulever une contradiction violente; comme cependant il était dans la donnée de l'histoire et des institutions, il devait arriver, d'un côté, que le socialisme grandirait sous une réaction générale ; en second lieu, qu'il mettrait à nu l'inconséquence de tous ses adversaires, depuis les montagnards jusqu'aux dynastiques, et par cette révélation de leur illogisme, les précipiterait les uns après les autres du pouvoir, dont ils se servaient contre lui.

Pas un fait qui n'atteste le progrès du socialisme, qui ne montre en même temps la déroute successive, inévitable de ses adversaires.

Pourquoi , de février à décembre 1848, les républicains de toute nuance sont-ils successivement évincés î parce qu'ils se tiennent hors du socialisme, qui est la révolution; parce que hors de la révolution sociale , la république n'a plus de sens, qu'elle semble un juste milieu, une doctrine, un arbitraire.

Mais pourquoi les républicains , adorateurs de 93 , se tiennent-ils en 1848 hors du mouvement t parce qu'ils aperçoivent dès l'abord que la révolution sociale est la négation de toute hiérarchie, politique et économique ; que ce vide fait horreur à leurs préjugés d'organisation, à leurs habitudes de gouvernement ; et que leur esprit, s'arrétant à la superficie des choses, ne découvrant pas sous la nudité de la forme le lien intelligible du nouvel ordre social, recule à cet asj)ect, comme devant un abîme.

Au 10 décembre, Louis Bonaparte obtient la préférence sur

3 général Cavaignac, qui cependant avait bien mérité de la parie, dont le civisme, le désintéressement, la modestie seront élevés par l'histoire impartiale. Pourquoi cette injustice de élection? parce que le général Cavaignac, fatalité 1 avait dû ombattre, au nom de l'ordre et de la loi, la révolution clans le ocialisme ; parce qu ensuite il se présentait, au nom de la réolution, comme adversaire des partis dynastiques, et franchenent républicain parce que , enfin , devant cette rigidité à la bis constitutionnelle et républicaine le nom de Bonaparte se evait, pour les masses comme une espérance de révolution >lus prompte, pour les partisans de l'autel et du trône qui les moussaient comme une espérance de contre -révolution. Révoution, contre-révolution, le oui et non, qu'importe 1 c'est touours la même passion qui agite, la même idée qui dirige.

Contre qui est entreprise plus tard la guerre de Rome! 3ontre Mazziniî Allons donc! ceux qui firent décréter la guerre de Rome étaient tout aussi démocrates que Mazzini, Comme Mazzini , comme Rossi , ils portaient écrit sur leur drapeau : Séparation du spirituel et du temporel l Gouvernement laïque et libre l La Révolution de Rome a été faite contre la ré* volution sociale.

Contre qui est votée la loi du 31 mai? — contre la r(3V0- 1 ution.

Comment, en 1849 et 1850, l'élu de cinq millions et demi de suffrages parvient-il à se dépopulariser ? par son alliance avec les réacteurs. Comment ensuite recouvre-t-il sa popularité î en affirmant le suffrage universel, voix, on le suppose, de la révolution. Le peuple, en 1861, a reçu Louis Bonaparte à résipiscence; comme le père de l'enfant prodigue, sans écouter les observations du fils sage, il a pardonné au fils repentant.

Nous voici en présence des élections de 1852 : à gauche la proposition de rappel de l'Elysée , à droite l'obstination de la loi du 31 mai, derrière nous l'insurrection. La situation est on ne peut plus révolutionnaire : qu'est-ce qu'il en sortira?

Ici, nous ne pouvons plus juger les événements au point de vue de la légalité et de la morale, de l'exercice régulier du pouvoir, du respect de la constitution, de la religion du serment. L'histoire prononcera sur la moralité des actes : ce qui nous appartient c'est d'en constater le fatal côté. Constitution, serment, lois, tout a sombré au milieu de la compétition ar-

178 LA RÉVOLUTION SOGULE

dente : la mauvaise conscience de l'un a délié celle de Tautre, et quand la royauté se proclame à la tribune , î)ourquoi l'empire ne s'élèverait-il pas sur la place publique î La foi constitutionnelle foulée aux pieds par la majorité, il ne reste que Taction brute, immorale^ des ambitions et des partis, instrument aveugle du destin.

Telle est donc, en novembre 51, la situation des forces antagoniques : la révolution est représentée par la gauche républicaine, et incidemment par l'Elysée, qui se joint à elle pour le rappel de la loi du 31 mai ; — la contre-révolution a pour organe la majorité, et incidemment aussi l'Elysée, qui s'unit à elle pour tout le reste, contre le parti républicain.

L'Elysée, élément équivoque, sans signification par luimême, est en ce moment combattu par les deux partis, qui tendent, avec une égale ardeur, à l'éliminer. Il s'agit en effet de savoir si la France sera à la révolution ou à la contre-révolution. Qu'est-ce que M. Bonaparte, pour qu'il vienne dire : Ni l'un ni l'autre; c'est à moi que sera la France!...

Cependant, à la vue de ce champ clos où vont se jouer ses destinées, que pense le pays 1 Le pays répugne à rétrograder, mais il redoute les révolutionnaires. Ce n'est plus seulement le socialisme qui lui fait peur : c'est une réîaction montagnarde, ce sont les représailles de la démocratie 1... Cette disposition des esprits, qui repousse également, d'un côté le principe de la réaction^ de l'autre les hommes de la révolutian, fait la fortune de l'Elysée. La même raison qui pouvait le faire broyer entre les deux armées, lui vaut le triomphe sur toutes deux : il affirme la révolution, et il protège les conservateurs ! Solution bilatérale et contradictoire, mais logique pourtant, vu l'état de Topinion, et que les circonstances rendaient presque inévitable.

La signification du 2 décembre, l'idée qu'il représente, est donc, bien authentiquement, eévolution. Le reste est affaire de personnes^ c'est-à-dire, intrigues de partis, transactions de coteries, vengeances privées, manifestations autocratiques, mesures de salut public et de raison d'État. C'est la marge laissée au bon plaisir gouvernemental par la loi des révolutions. Mais cet ambigu ne peut durer : tout principe doit produire ses conséquences, tout pouvoir dérouler son idée. Nous en sommes là : que va faire Louis-Napoléon ?

J'ai rapporté les actes principaux du 2 décembre ; j'en ai fait ressortir l'inspiration, moitié réelle, moitié personnelle, et la constante incertitude. Et nous avons pu constater que jusqu'à ce moment le nouveau pouvoir, arrêté par le néant de l'opinion publique, abandonné à ses seules inspirations, plutôt dirigé, au sein de la contradiction universelle, par la priidence de l'homme que par la raison des choses, au lieu de quitter le double visage qui lui a donné la victoire , tendait plutôt , en vertu de l'idée qu'il se fait de la délégation, et diaprés ses traditions domestiques, à continuer son jeu de bascule, et à transformer, probablement sans s'en rendre compte , en une féodalité de fantaisie les institutions actuelles.

J'ai montré alors, par l'exemple de l'Empereur, la vanité de .toute conception politique en dehors de la synthèse sociale , de la raison de Phistoire, des indications de l'économie, et de la donnée révolutionnaire. Et Tanalogie des époques m'y autorisant, j'ai rappelé Louis Bonaparte à sa véritable mission, définie par lui-même, à l'époque de son premier avènement, la fin. des partis : définition qui se traduit en cette autre, la fin de la politique machiavélique ou personnelle^ c'est-à-dire la fin de Vautorité elle-même.

La négation de Tautorité, et par suite la disparition de tout organisme gouvernemental pouvait paraître encore, en 1849, une idée obscure (1) ; après le 2 décembre, il n*y reste plus le moindre nuage. Le 2 décembre a liait ressortir la contradiction du gouvernementalisme et de l'économie, de l'Etat et de la société, dans la France actuelle ; ce que nous ne pouvions qu* deviner, il y a quatre ans, par les règles de la logique, les faits, interprètes infaillibles, le rendent aujourd'hui palpable : le paradoxe est devenu une vérité.

Résumons ces faits, et prouvons par leur analyse la vérité de cette triple proposition, qui représente tout le mouvement des 64 dernières années : •

Le gouvernement personnel , ou despotique , est impossible ; Le gouvernement représentatif est impossible; Le gouvernement est impossible.

Les principes sur lesquels repose depuis 89 la société fran- (1) Voir Confeêiions d'un révoluHonnaite^ | xvii 3« édiifiaîS

180 LA HÉVOLUTION SOCIALE

çaisc, (lisons toute société libre, principes antérieurs et supérieurs à la notion même de gouvernement, sont :

1. La propriété libre, celle qu'on appelait à Rome quiritaire, et chez les barbares envahisseurs allodiale. C'est la propriété absolue, autant du moins qu'il peut se trouver chez les hommes quelque chose d*absolu ; propriété qui relève directement et exclusivement du propriétaire, lequel d'administré, la loue, la vend, la donne ou l'engage, suivant son bon plaisir, sans en rendre compte à personne.

La propriété doit être transforaiée, sans. doute, par la révolution économique, mais non pas en tant qu'elle est libre : elle doit, au contraire, gagner sans cesse en liberté et en garantie. La transformation de la propriété porte sur son équilibre : c'est quelque chose d'analogue au principe qui a été introduit dans le droit des gens par les traités de Westphalie et de 1815.

2. Le travail libre, avec toutes ses dépendances, la profession libre, le commerce libre, le crédit libre, la science Ubre, la pensée et la religion libres : ce qui veut dire, le droit absolu, à priori^ sans restriction ni contrôle, pour tout citoyen, de travailler, fabriquer, cultiver, extraire, produire, transporter, échanger, vendre, acheter, prêter, emprunter, transiger, inventer, s'instruire, penser, discuter, vulgariser, croire ou ne pas croire, etc., dans la mesure de ses moyens, sans autre condition que celle de tenir ses engagements, comme aussi de ne gêner personne dans l'exercice du même droit.

Le travail aussi doit être révolutionné, comme la propriété: mais quant à ses garanties, nullement à son initiative. Prendre l'organisation corporative pour garantie de travail, ce serait recommencer l'œuvre du moyen âge, l'extirpation de l'esclavage par la féodalité.

3. La distinction naturelle, égalitaire et libre, des spécialités industrielles, mercantiles, scientifiques, etc., d'après le principe de la division du travail, et en dehors de tout esprit de caste.

Tels sont les principes de 89, objet de la célèbre Déclaration des droits de V homme et du citoyen , reconnus pai* la dernière constitution ; et telles depuis cette époque les bases de notre société.

Or, le gouvernement devant être l'expression de la société,

suivant Texpression de M. de Bonald , on demande quel peut être le gouvernement d'une société établie sur de pareilles bases? Ce ne pourrait être une féodalité territoriale, puisque la propriété est libre ; ni une féodalité industrielle, mercantile ou financière, puisque le travail est libre, le commerce libre, le crédit libre, ou du moins en puissance manifeste de le devenir; ni un régjme de castes, puisque les spécialités professionnelles, d'après leur principe économique, sont libres; ni une théocratie, puisque la conscience est libre aussi. Sera-ce une monarchie absolue î non, puisque les facultés de l'homme et du citoyen, le travail, l'échange, la propriété, etc., converties en droits, étant libres, et leur exercice libre, il ne reste plus rien qui puisse servir de motif ou d'objet à une autorité quelconque, et que le souverain, jadis visible, personnel, incarnation du droit divin, est devenu une abstraction, une fiction, à savoir le peuple.

Si donc, dans la société ainsi constituée il se forme un gouvei:nement, ce gouvernement ne pourra résulter que d'une délégation, convention, fédération, en un mot d'un consentement, libre et spontané, de tous les individus qui composent le peuple, chacun d'eux stipulant et se cotisant pour la garantie de ses intérêts. Si bien que le gouvernement, si gouvernement il y a, au lieu d'ÊTRE l'AuTORiTÉ, comme auparavant, représentera le Rapport de tous les intérêts qu'engendrent la propriété libre, le travail libre, le commerce libre, le crédit libre, la science libre, et n'aura par conséquent lui-même qu'une valeur représentative, comme le papier monnaie n'a de valeur que par celle des écus qu'il représente. Au fond, le gouvernement représentatif a pour emblème et peut être défini, un ► assignat.

Ainsi la nature démocratique et représentative du gouvernement découle de la nature essentiellement libre des intérêts dont il indique le rapport : ces intérêts donnés , tout rappel à une autorité quelconque devient un non-sens. Pour que le gouvernement cessât d'être démocratique, dans une société ainsi faite, et que Tautorité y reparût, il faudrait que les facultés'déclarées libres cessassent de l'être; que la propriété ne fût plus propriété, mais fief; le commerce plus commerce, mais octroi; le crédit plus crédit, mais servitude, corvée, dîme et

main morte : ce qui est contre l'hypothèse. ^ ^^ ^

Ai-jc besoin de rediic, ce que tout le monde sait, que la pensée de 89, celle de toutes les constitutions qui en sont sorties, a été d'organiser le mouvement, de telle manière qu'il fut la représentation des intérêts libres sur lesquels la société repose, et que telle est encore la prétention du 2 décembre! Le 2 décembre, comme tous les pouvoirs qui l'ont précédé d/epuis 89, se flatte de représenter par excellence le rapport des intérêts reconnus libres par nature et à priori. Ni lui, ni aucun de ses devanciers ne s'est jaihais douté de ce que c'est, pour un gouvernement qui d'ailleurs vise à l'autorité, que d'être une représentation^ la représentation d'un r apport , d'un n^ port ù: intérêts^ et d'intérêts libres lU

Ainsi le gouvernement n'existe aujourd'hui que par ce qu'il représente. Il ne jouit pas, comme dit l'école, de Vaséité\ il ne se pose pas de lui-même, il est le produit du bon plaisir des libertés, de la convenance des intérêts. Un tel gouvernement pst-il possible! N'y a-t-il pas contradiction entre tons ces termes : Gouvernement, représentation^ intérêts, libertés, rapport?,.. Au lieu de nous livrer sur ce point à une discussion de catégories, de tenir le lecteur plongé dans la métaphysique, faisons de l'histoire.

Supposons que, dans l'ordre des connaissances politiques, il arrive, comme en tout autre ordi*e de connaissance, que les idées abstraites prenant peu à peu la place des idées concrètes, le gouvernement, au lieu d'être considéré comme la représentation ou personnification du rapport social, ce qui n'est qu'une conception matérialiste et idolâtrique, soit conçu comme étant ce êapport lui-même, chose moins poétique peut-être, moins favorable à l'imagination, mais plus conforme aux habitudes de la logique : le gouvernement, ne se distinguant plus des intérêts et des libertés en tant que les uns et les autres se mettent en relation, cesse d'exister. Car un rapport, une loi, peut s'écrire, comme on écrit une formule d'algèbre, mais ne se représente pas, dans le sens gouvernemental et scénique du mot, ne s'incarne pas, ne peut pas devenir toute une armée d'histrions, ayant pour mandat de jouer devant le peuple le Rapport des intérêts! Un rapport est une idée pure, qui se consigne en quelques chiffres, camctères, signes, ou vocables, dans un livre, dans un traité, dans un contrat,

ANARCHIB OU GBSARISIIB — CONCLUSION itô

qui n'a de réalité que celle des objets mêmes qui sont en rapport.

Eh bien 1 le résultat le plus positif, le seul positif de tous les gouYernements qui, depuis 89, ont passé sur la France, a été de mettre en lumière cette vérité simple comme une définition, évidente comme un axiome ; Le Gouvernement est le Rapport des libertés et des intérêts.

Et cette première proposition donnée, les conséquences accourent : c'est que désormais la politique et l'économie se confondent; que pour qu'il y ait rapport d'intérêts, il faut que les intérêts eux-mêmes soient présents, répondants, stipulants, s'obligeant et agissants; qu'ainsi la raison sociale et son vivant emblème sont une seule et même chose; en dernière analyse, que tout le pionde étant gouvernement, il n'y a plus de gouvernement. La négation du gouvernement surgit ainsi de sa définition : Qui dit gouvernement représentatif, dit rapport des intérêts; qui dit rapport des intérêts, dit absence de gouvernement.

Et, en effet, l'histoire des soixante dernières années prouve qu'avec le gouvernement représentatif, pas plus qu'avec le despotique, les intérêts ne sont ni libres, ni en rapport; que pour qu'ils se maintiennent dans les conditions de leur décla- . ration, qui sont celles de leur existence, il faut qu'ils traitent directement entre eux, suivant la loi de leur solidarité et sans intermédiaire. Hors de là, la propriété redevient fief, le travail servitude, le commerce péage; les corporations se reforment, la philosophie est à la discrétion de l'Eglise, la science, entre les mains des Cuvier et des Flourens, ne dit que ce qu'il plaît à la théologie et au pape : il n'y a plus ni libertés ni intérêts !

Les intérêts, dans leur déclaration fameuse, avaient dit que la conscience serait libre. — Le représentant des intérêts déclare, en 1814, que la religion cathohque est la religion de l'État; en 1830, qu'elle est la religion de la majorité, ce qui, , pour la pratique et pour les finances, revient exactement au même. En effet, en 18d2, les catholiques, sous prétexte qu'ils sont la majorité, mettent hors de l'instruction publique les dissidents, ôtent les chaires, ferment les écoles aux protestants et aux juifs. En sorte que tout citoyen, qu'il ait ou non un intérêt de croyance, paye d'abord pour toutes les religions; et s'il a le malheur d'être juif ou protestant, est excommunié, non pas

comme juif ou protestant, mais comme faisant partie de la minorité religieuse, par les catholiques. Où est la liberté! où est le rapport!

Les intérêts voulaient, par la même déclaration, que la pensée fût libre. — Le représentant des intérêts, du rapport des intérêts, prétend, de son côté, qu'il ne peut remplir son mandat en présence de cette liberté ; qu'il a besoin que les intérêts ne parlent point, n'écrivent rien, ne lisent pas; attendu que, s'ils y regardaient de trop près, s'ils donnaient un avis, leur sécurité et celle de l'État se trouverait compromise. L'Empereur supprime les journaux, la Restauration crée la censure, la monarchie de juillet fait les lois de septembre, la république septembrise les journaux, le 2 décembre leur donne des avertissements. Où est la liberté des intérêts? où est leur rapport! Et quelle étrange manière de représenter les intérêts, que de les réduire au silence!...

Dans la prévision des intérêts, la guerre devait être le dernier argument auquel la nation aurait recours pour conserver la paix. Hors le cas de guerre, l'entretien d'une armée permanente leur semblait une anomalie que l'institution des gardes nationales avait surtout pour but de faire cesser. — Mais le représentant des intérêts, chef des armées de terre et de mer, trouve toujours quelque raison de faire valoir son titre; et quand il ne guerroie pas, il tient ses armées au complet, sous prétexte que sans cela il ne peut répondre de l'ordre intérieur, maintenir la paix entre les intérêts ! Les intérêts ne sont donc pas en rapport ou, pour mieux dire, ce rapport n'est pas représenté, puisque le représentant ne peut les tenir en paix que par la force.

Les intérêts demandent un gouvernement à bas prix, la modération des impôts, leur répartition équitable, l'économie dans les dépenses, le remboursement des dettes ! — A cela le représentant des intérêts répond que, pour être bien gouverné, il faut bien payer; qu'un fort budget est une marque de richesse et de force, une dette énorme une condition de stabilité. Et le budget avec la dette double en cinquante ans ! N'estce pas la mystification des intérêts!

La vigne est une des sources principales de la richesse du pays. Il faudrait, pour en encourager la culture, assurer aux vins et eaux-de-vie le débouché dont ils ont besoin, en sup-

ANARCHIE OU CÉSARISME — CONCLUSION i85

primant les trois quarts au moins des droits sur les boissons, ce qui serait en même temps faire grand plaisir au peuple, qui se prive de vin. — Que dit là-dessus le représentant des intérêts 1 que les droits sur les boissons forment la catégorie la plus importante de ses recettes, le plus beau fleuron de sa couronne; que les remplacer est impossible; que les supprimer, c^est le pousser à la banqueroute. Pour comble de contradiction, il ferme les cabarets! En sorte que, si l'intérêt vinicole n'est refoulé, écrasé, sacrifié, !es, feutres intérêts ne peuvent être représentés I Où est la liberté pour la vigne 1 où est son rapport avec les autres cultures, avec l'industrie et le commerceî...

Mais quoil ce n'est pas la vigne seule qui se plaint : l'agriculture demande du sel ; l'ouvrier de la viande, du sucre, du tabac, de la houille, du cuir, de la toile, des laines. L'ouvrier est nu et meurt de faim. — Le représentant des intérêts en souffrance, et ces intérêts sont tous les intérêts! fait dire par ses journaux et ses orateurs, qu'il n'est pas vrai que le sel soit indispensable à l'agriculture et au bétail, comme s'il savait cela mieux que les agriculteurs ! comme s'il lui appartenait, à lui représentant, d'en décider!... Qu'au surplus, il serait heureux de réaliser en faveur du peuple le vœu de Henri IV, la poule au pot; mais que l'intérêt des éleveurs français, celui des fabricants de sucre indigène, etc., etc., ne permettent pas de laisser introduire dans*le pays, franc de port, les bestiaux, les sucres, les houilles, etc., dont le peuple a besoin pour sa consommation. Si bien que les intérêts sont sacrifiés, par leur propre représentant, au rapport des intérêts, et qu'en vertu de ce rapport, d'après le témoignage du représentant, la nation ne pourrait devenir riche sans qu'elle fût à l'instant même ruinée I A quoi sert donc le gouvernementl N'est-il pas clair ici que la représentation du rapport ne représente qu'une chose, c'est que le rapport n'existe pasî

Depuis vingt ans les intérêts réclamaient, sans pouvoir les obtenir, des institutions de crédit. Enfin, un décret du 2 décembre organise le crédit foncier : c'est tout ce qu'il peut faire. Mais comme il n'a pas de fonds, l'institution n'est qu'une caisse qui restera vide jusqu'à ce qu'il plaise aux intérêts de la remplir. Est-il clair, malgré ce qu'a dit le fameux Law, cité par M. Thiers, que l'État ne donne point crédit, mais le reçoit

au contraire : ce qui fait que le représentant des intérêts «e trouve, en matière de crédit, dans une absolue incapacité d'agir, s'il n'est lui-même représenté par les intérêts qu'il représente î

Le rapport des intérêts démontre que les canaux doivent être livrés à la batellerie gratis. Le représentant des intérêts établit un tarif sur les canaux et les afferme. Pourquoi! parce que cela oblige ses amis, et lui procure un revenu. Le représentant des intcDûte a donc d'autres intérêts que les intérêts! Le rapport des intérêts exige que les postes, les chemins de fer, tous les instruments d'utilité publique soient exploités au prix le plus bas, et sans intérêt de capitaux. Le représentant des intérêts fait payer le transport des lettres, des personnes et des marchandises, le plus cher qu'il peut; les particuliers n'ont pas même la sécurité de leurs correspondances. Jusqu'ici on avait cru que c'était au mandant de témoigner sa confiance au mandataire : point du tout, c'est le mandataire qui dit n'avoir pas confiance à ses commettants!

L'intérêt des familles, intérêt universel, absolu, sans contradicteur possible, veut que l'instruction soit donnée à l'enfant par des hommes qui aient la confiance du père, et suivant des principes qui lui agréent. Le représentant de l'intérêt de famille, expression la plus haute de la puissance paternelle; livre l'instruction aux ignorantins et au> jésuites; et cela, sous couleur qu'il ne représente pas seulement les pères, qu'il représente aussi les enfants!... Que dites-vous, pères de famille, de cette consciencieuse représentation!...

Sur tous les points, le représentant des libertés et des intérêts est en contradiction avec la liberté, en révolte contre les intérêts : le seul rapport qu'il exprime, c'est leur servitude commune I

Que faudra-t-il donc vous dire, race moutonnière, pour vous prouver qu'un rapport, une idée ne se représentent point, comme il vous plaît de l'entendre; que la liberté, à plus forte raison, ne se représente pas non plus; que la représenter, c'est la détruire; et que du jour où nos pères firent, devant Dieu et devant les hommes, !& Déclaration de leurs droits, posèrent en principe le libre exercice des facultés de l'homme et du citoyen, ce jour-là. l'autorité fut niée dans le ciel et sur la

terre, et le gouvernement, même par voie de délégation, rendu impossible!

Revenez, si vous le voulez, aux mœurs féodales, à la foi théocratique, ou à la piété de César; rétrogradez de dix, de vingt, de quarante siècles, mais ne parlez plus de libertés représentées, de droits et d'intérêts représentés : parce que les libertés et les intérêts, dans leur collectivité et leur rapport, ne se représentent point, et que le représentant d'une nation, de même que le représentant d'une famille, d'une propriété, d'une industrie, ne peut en être que le chef et le maître. La représentation des intérêts, c'est la reconstitution de l'autorité!

Anarchie ou césarisme donc, M. Romieu vous l'a dit ; les jésuites vous le disent, et pour la centième fois je vous le répète. Ne cherchez plus de faux-fuyants, plus de milieux. Depuis soixante ans ils ont été tous épuisés, et l'expérience vous a fait voir que ces milieux ne sont, comme le purgatoire de Dante, qu'une sphère de transition où les âmes, dans l'agonie de la conscience et de la pensée, sont préparées pour une existence supérieure.

Anarchie, vous dis-je, ou césarisme : vous ne sortirez plu'S de là. Vous n'avez pas voulu de la république honnête, modérée, conservatrice, progressive, parlementaire et libre; vous voilà pris entre V Empereur et la Sociale! Avisez, maintenant, ce qui vous plaît le plus : car, en vérité, Louis-Napoléon, s'il tombe, ne tombera, comme son oncle, que par la révolution, et pour la révolution ; et le prolétaire, quoi qu'il arrive, se lassera moins que vous. N'est-ce pas pour lui que se fera la révolution, et en attendant la révolution, n'est-il pas l'ami de Césars. .

Mais le césarisme ! Le joyeux conseiller de l'Elysée a- t-il réfléchi! Le césarisme devint possible chez les Romains, quand à la victoire de la plèbe sur le patriciat s'ajouta la conquête du monde, comme garantie de subsistance. Alors César put récompenser ses vétérans des terres prises à l'étranger, payer ses prétoriens avec les tributs de l'étranger, nourrir sa plèbe des produits de l'étranger. La Sicile, l'Egypte fournissaient des grains; la Grèce ses artistes; l'Asie son or, ses parfums et ses courtisanes; l'Afrique ses monstres; les Barbares leurs gladiateurs. Le pillage des nations organisé pour la consomma-

i88 LA RÉVOLUTION SOCIALE

tion de la plèbe romaine, plèbe fainéai\te, féroce, hideuse, et pour la scTîCurité de l'Empereur : voilà le césarisme. Cela dura, que bien, que mal, trois siècles, jusqu*à ce que la coalition des plèbes étrangères, sous le nom de christianisme, eût rempli l'empire et conquis César.

Il s'agit aujourd'hui de bien autre chose. Nous avons perdu nos conquêtes, et celles de l'Empereur et celles de la république. Nous ne tirons pas de l'étranger un centime dont nous puissions faire l'aumône au dernier des décembristes, et l'Algérie nous coûte, bon an mal an, 100 millions. Pour triompher de la bourgeoisie, capitaliste et propriétaire ; pour contenir la classe moyenne, industrieuse et libérale, et régner par la plèbe, il ne s'agit plus de l'entretenir, cette plèbe, des dépouilles des nations vaincues ; il s'agit de la faire vivre de son propre produit, en un mot de la faire travailler. Comment s'y prendra César î la question est là. Or, de quelque manière qu'il s'y prenne, qu'il s'adresse à Saint-Simon, Fourier, Owen, Cabet, Louis-Napoléon, etc., nous sommes en plein socialisme, et le dernier mot du socialisme, c'est, avec le non-intérêt, le nongouvernement!

Croyez-vous, me demandera à cette heure une curiosité indiscrète, malveillante peut-être, que le 2 décembre accepte le rôle révolutionnaire dans lequel vous l'enfermez, comme dans le cercle de Popilius? Auriez- vous foi dans ses inclinations libérales î et sur cette nécessité, si bien démontrée par vous, du mandat de Louis-Napoléon, vous rallierez-vous à son gouvernement, comme à la meilleure ou à la moins mauvaise des transitions! C'est là ce qu'on veut savoir, et où l'on vous attend 1...

Je répondrai à cette question, un peu scabreuse, par une autre :

Ai-je le droit de supposer, quand les idées que je défends depuis quatre ans ont obtenu si peu de succès, que le chef du nouveau gouvernement les adopte de sitôt et les fasse siennes! Ont-elles revêtu, aux yeux de l'opinion, ce caractère d'impersonnalité, de réalité, d'universalité, qui les impose à l'État? Et si ces idées, encore toutes jeunes, ne sont guère encore que les idées d'un homme, d'où me viendrait l'espoir que le 2 décembre, qui est homme aussi, les préfère à ses idées!,..

ANARCHIE OU GESARISME. ^-^ CONCLUSION i89

J'écris, afin que les autres réfléchissent à leur tour et, s'il y a lieu, qu'ils me contredisent. J'écris, afin que la vérité se manifestant, élaborée par l'opinion, la révolution, avec le gouvernement, sans le gouvernement, ou même contre le gouvernement, puisse s'accomplir. Quant aux hommes, je crois volontiers à leur bonne intention, mais encore plus à l'infortune de leur jugement. Il est dit, au livre des Psaumes : Ne mêliez pas votre confiance dans les princes, dans les enfants d'A^ daniy c'est-à-dire dans ceux dont la pensée est subjective, parce que le salut n'est pas avec eux! Je crois donc, et pour notre malheur à tous, que l'idée révolutionnaire, mal définie daïis l'esprit des masses, mal servie par ses vulgarisateurs, laisse encore au gouvernement l'option entière de sa politique; je crois que le pouvoir est entouré d'impossibilités qu'il ne voit pas, de contradictions qu'il ne sait point, de pièges que l'ignorance universelle lui dérobe ; je crois que tout gouvernement peut durer, s'il veut, en affirmant sa raison historique, et se plaçant dans la direction des intérêts qu'il est appelé à servir, mais je crois aussi que les hommes ne changent guère, et que si Louis XVI, après avoir lancé la révolution, a voulu la retirer, si l'Empereur, si Charles X et Louis -Philippe ont mieux aimé se perdre que d'y donner suite, il est peu probable que ceux qui leur succéderont s'en fassent de sitôt, et spontanément, les promoteurs.

C'est pour cela que je me tiens en dehors du gouvernement, plus disposé à le plaindre qu'à lui faire la guerre, dévoué seulement à la patrie, et que je me rallie corps et âme à cette élite de travailleurs, tête du prolétariat et de la classe moyenne, parti du travail et du progrès, de la liberté et de l'idée, qui, comprenant que l'autorité n'est de rien, la spontanéité populaire d'aucune ressource ; que la liberté qui n'agit point est perdue, et que les intérêts qui ont besoin pour se mettre en rapport d'un intermédiaire ' qui les représente sont des intérêts sacrifiés, accepte pour but et pour devise VÉducation du peuple,

patrie, patrie française, patrie des chantres de l'éternelle révolution! patrie de la liberté, car, malgré toutes tes servitudes, en aucun lieu de la terre, ni dans l'Europe, ni dans l'Amérique, l'esprit, qui est tout l'homme, n'est aussi libre que chez toi! patrie que j'aime de cet amour accumulé que le fils

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grandissant porte à sa mère, que le père sent croître avec ses enfants! te verrai-je souffrir longtemps encore, souffrir non pour toi seule, mais pour le monde qui te paye de son envie et de ses outrages ; souffrir innocente, pour cela seulement que tu ne te connais pas!... Il me semble à tout instant que tu es à ta dernière épreuve! Réveille-toi, mère : ni tes princes, tes barons et tes comtes ne peuvent plus rien pour ton salut, ni tes prélats ne sauraient te réconforter avec leurs bénédictions. Garde, si tu veux, le souvenir de ceux qui ont bien fait, va quelquefois prier sur leurs monuments : mais ne leur cherché point de successeurs. Ils sont finis ! Commence ta nouvelle vie, ô la première des immortelles ; montre-toi dans ta beauté, Vénus Uranie; répands tes parfums, fleur deThumanité!

Et rhumanité sera rajeunie, et son unité sera créée par toi : car l'unité du genre humain, c'est l'unité de ma patrie, comme Vesprit du genre humain n'est qae l'esprit de ma patrie.

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