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ANALOGIES HISTORIQUES ENTRE LA RELIGION,. LA MONARCHIE ET LA PROPRIÉTÉ

La religion est une, éternelle, identique à elle-même, dans le cœur de tous les hommes. La religion, c'est la philosophie à l'état de sentiment. Ce qui varie dans la religion, et qui constitue la différence des cultes, c'est la symbolique, c'est le dogme. Mais comme en fait de sentiments et d'idées, de même qu'en matière juridique, la forme emporte ordinairement

fond, le symbolisme a été considéré partout et dans tous les siècles comme l'essence même de la religion.

Il fut un temps, vous le savez, où la religion, en tant que manifestée par des rites et des dogmes, était à elle seule toute la société ; un temps où tout le monde connaissait Dieu, mais ^ où personne ne s'occupait de politique, d'économie politique, de travail ou de propriété. Ces choses existaient , mais pour ainsi dire latentes : la pensée les laissait dormir; elles n'avaient pas de rôle propre, d'existence officielle. Le spirituel absorbant le temporel, les droits de l'homme et du citoyen n'étaient que des droits religieux. L'homme libre avait le privilège de la religion, et n'entendait point entrer en partage; l'esclave combattait pour avoir des dieux, comme le serf au moyen âge luttait pour arriver à la propriété, comme le prolétaire au dixneuvième siècle combat pour s'assurer le travail.

Les ennemis de la société n'étaient point alors des communistes, des socialistes, des organisateurs du travail, un Saint- Simon, un Fourier, un Owen. C'étaient Protagoras , Pjrrrhon, Eschyle, Lucien, des contempteurs des. dieux, des athées. Don Juan est aussi ancien que le monde. On poursuivait du dernier supplice ceux qui parlaient mal des dieux et qui attaquaient le principe de la religion, lequel était alors le principe même du gouvernement. En ce temps-là, la libre pensée était le principe révolutionnaire. C'était, comme aujourd'hui,' l'attaque à la propriété, le plus grand des attentats.

Eh bien! vint le jour où, malgré la clameur des dévots et l'opposition du sacerdoce; malgré l'anxiété des nations qui se omirent perdues, le droit de libre examen fut solennellement reconnu par les gouvernements et par les peuples , et posé en face des vieilles religions.

L'idée, assurément, n'était pas nouvelle, pas plus que ne l'est aujourd'hui l'idée du droit au travail ; elle datait de Torigine même de la religion. Le premier, en effet, qui, dans la sphère des idées religieuses, se permit d'interpréter, corriger ou perfectionner le dogme, fut le véritable auteur du droit de libre examen.

Or, qu'est-ce que le libre examen, qu'est-ce que cette liberté de penser, sans laquelle nous, nation éminemment religieuse, ne croirions pas possible de vivre î ^ i

Le droit de libre examen est la négafiïin de qa foi : c'est,

pour parler le langage de M. Dufaure, une action contre la religion.

Partout où s*est établie la liberté de penser, la religion s'est affaiblie, sinon dans son principe, qui, je le répète, est immortel, du moins quant au dogme et à la pratique. Les trois quarts de TEurope, entraînés dans la protestation de Luther, de Descartes et de Kant, se sont séparés de toute religion ; le mysticisme a engendré le positivisme, qui Texclut; et l'on peut dire en toute certitude qu'aussi longtemps que le libre examen sera respecté, l'instinct religieux pourra ne pas faiblir ; mais la religion ira s*éteignant insensiblement. Je ne dis pas que la religion, ou le symbolisme qui la constitue doive entièrement disparaître : je ne le sais pas. Il y aura probablement toujours des intelligences réfractaires à la logique et qui aimeront mieux croire que d'examiner. Ce qui est sûr, c'est qu'en matière de religion tout homme qui ose s'abandonner à sa raison est invinciblement conduit à renier sa foi; une preuve, c'est que parmi ceux qui m'écoutent, il n'y a pas trente chrétiens. Et si le christianisme est encore cru et pratiqué quelque part, ce n'est point, croyez-moi, que là le cliristianisme soit mieux enseigné, mieux connu; c'est qu'il n'y est pas connu du tout, ou qu'il n'est connu qu'à moitié. L'ignorance de la religion est indispensable au maintien de la religion , comme l'ignorance de la liberté est indispensable au despotisme. Ceux qui connaissent le mieux le christianisme sont les philosophes; et c'est parce qu'ils ont profondément étudié le christianisme qu'ils ont cessé d'être chrétiens et sont devenus philosophes !...

Ainsi, l'opposition de deux principes, également respectables, également indestructibles dans le cœur de l'homme, le principe de religion et le principe du libre examen, conduit à la négation incessante de l'un par l'autre ; c'est de cette négation qu'est résulté l'épuration, le perfectionnement du dogme, le rationalisme des croyances, finalement la transformation ou abolition de la foi, toutes choses qui, en matière de religion, constituent le progrès.

Eh bien 1 je le demande, non pas aux jésuites, ni aux universitaires , peut-être trop intéressés dans la question , mais aux hommes de bonne foi : qu'est-ce que le genre humain a perdu à ce mouvement t Que n*a-t-il pas gagné plutôt? Qui est-ce qui voudrait renier les conquêtes de la ^^Çj^^^t de la

philosophie, obtenues, dans les commencements, au prix des bûchers et des tortures, pour revenir aux siècles de superstition et de ferveur, en perdant la liberté î

Nous ne croyons plus à la présence réelle , à la procession du Père et du Fils, à l'éternité des peines, au jugement dernier; nous nous moquons des miracles rapportés dans la légende évangélique , aussi bien que de la grâce efficace ; nous rompons, en toute sécurité de conscience, la loi du jeûne, et quand a sonné pour nous la dernière heure, nous rendons paisiblement le dernier soupir, sans prendre congé du prêtre. Mais le système de Copernic, de Galilée et de Newton s'enseigne dans toutes nos écoles, sans crainte de l'inquisition; mais la philosophie de l'histoire et des langues n'a plus à redouter les censures de l'Église ; mais le dogme de la souveraineté du peuple efface celui de l'infaillibilité du pape; mais nous pouvons, socialistes, poser en face de l'égalité devant Dieu, régalité devant le travail, et, à côté du droit divin de propriété, proclamer le droit humain de la solidarité sociale. Que ceux qui parlent de restaurer parmi nous la religion et la foi nous disent à laquelle de toutes ces libertés ils en veulent 1

Le même phénomène d'antagonisme et d'extinction des principes se manifeste dans la politique, et nous en sommes la preuve vivante.

La monai'chie est, à l'origine de toute société, la forme du gouvernement, comme la religion est la forme des idées et des mœurs. La monarchie est comme la religion , de droit divin ; hors le droit divin, il n'y a pas plus de monarchie que de religion.

Or, qu'est-ce qui a tué l'idée monarchique, cette idée si naturelle à l'esprit humain, que nous-mêmes, élus du suffrage universel, le lendemain d'une révolution démocratique nous la faisons immédiatement reparaître, quoique mutilée, dans notre projet de constitution, sous le titre de Présidence 1

Ce qui a tué le principe monarchique, c'est un autre principe, nécessaire, contemporain du premier et devenu à la longue prédominant, le principe de la souveraineté du peuple.

Le premier qui, dans un but de correction ou de perfectionnement monarchique, s'avisa de faire prêter au roi serment de fidélité à la constitution, qui proposa de faire intervenir le

peuple dans la confection des lois et le vote de Timp^t, celui- LÀ fut le premier ennemi du trône, comme celui qui raisonna le iogme fut le premier ennemi de la foi. Et le jour où le principe de la souveraineté du peuple a été officiellement reconnu, ce jour-là il est devenu fatal que la monarchie disparût dans La république : quatre fois en soixante ans nous en avons été les témoins.

En vain l'on a essayé d'un système mitoyen importé de l'éUanger et accommodé à notre tempérament, sorte de société en participation entre la puissance royale et la classe bourgeoise, pour l'exploitation du peuple : c'est ce que l'on a appelé monarchie constitutionnelle. Ce n'était toujours qu'une correction qui en appelait une autre : l'expérience a prouvé que la prérogative royale ne pouvait subsister, quoi qu'on fît, à côté du contrôle représentatif, si bien qu'aujourd'hui les hommes d'État les plus éminents, ceux qui défendaient avec le plus d'énergie le système déchu se rallient à la république et se résignent à vivre sans roi.

Mais comme l'idée monarchique,, dans ce qu'elle renferme de vrai , ne peut périr ; comme il faut que l'unité nationale reçoive toujours une expression visible et tangible, à la couronne du monarque nous substituons le fauteuil du président, jusqu'à ce que, l'expérience amenant une nouvelle correction, le peuple laisse le fauteuil vide et exprime autrement son unité. Le plus digne de présider la republique est celui qui saura le mieux rendre son successeur inutile. Si j'étais candidat à la présidence, je ne ferais pas d'autre profession de foi.

L'humanité aura*t-clle plus souffert de la démolition des trônes que de celle des autels 1 Tout au contraire, nous nous félicitons de les voir successivement s'écrouler. Chaque coup de s^e qui, dans la suite des âges, leur a été porté , l'histoire l'enregistre comme un progrès.

Je dis donc que ce qui est arrivé pour la monarchie et la religion arrivera infailliblement pour la propriété, et cela avec un égal avantage pour le bien-être des peuples et le progrès de , la civilisation. J'ajoute que la révolution de février n'a eu d'autre but que de reconnaître solennellement , officiellement devant Dieu et devant les hommes, c'est-à-dire devant la loi et devant la raison, le droit au travail, l'accusateur de la propriété. Qu'importe que vous le rejetiez du préambule, si votre

constitution l'organise! Vous serez en contradiction avec vousmêmes; vos paroles et peut-être vos intentions vaudroat mieux que vos actes : voilà tout.

Non, vous ne pouvez plus vous en dédire : il faut bon gré mal gré que vous reconnaissiez, soit dans les termes exprès de la constitution, soit, ce qui vaut mieux, dans les institutions qu'elle a mission de créer, le droit au travail , le droit au travail, dis-je, avec tout ce qu'il a d'avantageux pour le prolétariat, avec tout ce qu'il peut offrir d'inquiétant pour la propriété. Cela est pour vous de nécessité logique, de nécessité économique, de nécessité politique , et Tœuvre de notre siècle est de procurer résolument, pacifiquement, cette grande réforme.

Si vous permettez que je continue, je vous dirai, citoyens représentants, comment je conçois que cette nouvelle action de la liberté contre le droit divin doive s'introduire ; comment, par la constitution que vous allez voter, avec plus ou moins de rapidité ou de lenteur , avec des incidents plus ou moins heureux, il est inévitable qu'elle aboutisse. Le plus sûr pour vous et pour vos commettants n'est pas de fermer les yeux, c'est de regarder; ce n'est point devons irriter contre ceux qui veulent vous faire voir clair, c'est de prendre en bonne part leurs avertissements. Nous sommes arrivés, par le cours naturel des événements, à une époque palingénésique, où l'humanité, sauvage à son berceau, après s'être continuellement approchée de Dieu, comme une planète de son soleil, par la religion, la monarchie et la propriété, doit, par l'action combinée des trois grands principes révolutionnaires, la liberté d'examen, la souveraineté du peuple, le droit au travail, s'éloigner de plus en plus de son mystérieux et inaccessible foyer, et parcourir, mais en sens contraire, une autre parabole. Sachons donc ce qui va se passer en nous-mêmes, afin d'y prendre volontairement la part d'initiative qui convient à des êtres libres, car toute résistance est impossible.

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