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ANTAGONISME DU TRAVAIL ET DE LA PROPRIÉTÉ

Et d'abord constatons l'antagonisme fondamental du travail et de la propriété.

La propriété existe dès l'origine des sociétés. C'est avec elle et par elle, comme avec la religion et par la

religion, comme avec la monarchie et par la monarchie, que les sociétés se sont développées, que la civilisation est parvenue au point où nous la voyons aujourd'hui, versant sur nous ses trésors. Je ne fais aucune difficulté de le reconnaître.

Mais la propriété, de même que la religion et la monarchie, porte en soi son principe de correction et de perfectionnement, ce qui veut dire de mort : ce principe est le travail. Or, remarquez ceci :

Le travail, d'après le témoignage de tous les apologistes de la propriété, est ce qui rend la propriété légitime, sacrée. Je ne parle pas du mode de transmission de la propriété; il n'est question en ce moment que de son origine. Sans le travail, dis-je, personne ici n'oserait soutenir la légitimité de la propriété. C'est ainsi que les défenseurs de la foi, ceux-là mômes qui rejetaient le libre examen, soutenaient cependant que la foi devait être raisonnable et rationnelle. Demandez-leur ce qu'il est advenu de cet accord de la raison et de la foi. C'est ainsi encore que les défenseurs de la monarchie prétendent qu'elle implique par son essence le consentement dû peuple ; c*est ce consentement populaire, assimilé à la voix céleste, qui constitue pour ainsi dire la divinité du droit monarchique et l'authenticité du décret royal : Lex fit consensu populi et consti' iutione régis. Dites-moi ce qui est résulté de cet accord de l'autorité du roi avec la souveraineté du peuple!...

Le travail donc, le travail, sans lequel la propriété est illégitime, voilà le principe édificateur et destructeur de la propriété.

Comment s'accomplit de soi-même, et avant que le législateur y mette la main, cette destruction î

Il est nécessaire de le bien entendre, afin de connaître toute la portée de l'article 13 et de l'amendement que je propose.

Le travail agit sur la propriété et la modifie, la corrige, la perfectionne, l'universalise, la transforme, d'abord par sa propre division, par la séparation des industries, puis par la concurrence des capitaux, enfin et surtout par le crédit.

Tous les économistes qui ont observé l'action du travail sur la propriété, et il en est plusieurs dans cette enceinte, vous diront avec quelle rapidité le travail entame, annihile la propriété.

Le travail, dit M. A. Smitb, en «e divisant, engendre le com

merce, c'est-à-dire la circulation sociale, qui est le fait capital de l'économie politique. Or, qu'est-ce que la circulation dans la société et au point de vue de la science concrète, de ce que les socialistes appellent la solidarité et qui chez eux n*est qu*un principe abstrait, j'ai presque dit une idée mystique î Supposez dans le corps social une circulation parfaite, ce qui veut dire un échange exact et régulier des produits , et la solidarité humaine est établie, le travail est organisé, le juste salake, seul revenu légitime, est garanti ; la propriété , n'ajoutant rien à la sécurité et au bien-être du producteur, cesse d'être un desideraium de l'existence ; l'équilibre des salaires lui ôtant sa productivité fictive, elle disparaît par la gratuité de son titre.

C'est par l'effet du prélèvement propriétaire, rente, fermage, loyer ou intérêt, que là circulation s'embarrasse peu à peu, se trouve à la fin complètement arrêtée et dans l'impuissance de reprendre son cours autrement que par la banqueroute. Otez ce prélèvement, et la circulation est libre; réciproquement, faites, sans toucher à la propriété (et nous verrons que cela est possible), que la circulation devienne pérenne et régulière, et la propriété n'existe plus. Il y a contradiction essentielle entre la circulation et la propriété.

Le travail, en second lieu, agit sur la propriété par la création des capitaux, c'est-à-dire par une concurrence incessante. C'est surtout contre la propriété rurale qu'est dirigée cette action particulière du travail.

Un capital accumulé, devenant à son tour, comme un fonds de terre et souvent mieux que la terre même, instrument et matière de production, opère exactement comme ferait une addition de sol au territoire déjà occupé. Le capital industrie 1 affranchit le travailleur de la subordination du propriétaire foncier, en lui créant une autre carrière : voilà le principe de cette désertion, tant et si niaisement déplorée par nos socialistes et nos philanthropes , des ouvriers de la campagne et de leur agglomération dans les villes. L'industrie et le commerce, par des salaires supérieurs, par un revenu plus fort , par une somme plus grande de liberté et de bien-être, attirant le prolétaire des champs, travaillent incessamment à ruiner la pro priété agricole. Du reste, le même mouvement, commencé contre le propriétaire foncier, se continue contre le propriétaire de manufactures, le fabricant, l'entrepreneur, etc., etc. La

création des capitaux est, envers et contre tous, une cause perpétuelle de liberté.

Supi3osons donc ce mouvement de capitalisation industrielle organisé de manière à offrir toujours un refuge assuré aux générations naissantes, qui n'ont pas de part dans la propriété acquise, — et j'affirme que cela est possible, — supposons que r indus trialisme.ie prends ce mot dans l'acception la plus honorable, revenant à son point de départ et embrassant dans ses spéculations la terre même, fasse de l'exploitation du sol une industrie où le travail soit tout et le sol rien, — et j'affirme encore que telle est la tendance de notre agriculture, — il est clair que le fermage doit peu à peu disparaître et la terre rester aux mains de ceux-là seuls qui la cultivent. La perfection du travail, non- seulement du travail industriel, mais du travail agricole, implique donc encore, comme le perfectionnement de la circulation, la négation, en fait et en droit, de la pro- ]>riété.

Ne songez donc point à refouler vers les champs la population travailleuse des giandes villes : ce serait une œuvre contrenature, anti-économique, anti-sociale, une utopie mille fois plus dangereuse que toutes celles écloses du cerveau des socialistes et que vous n'essayeriez de réaliser qu'au prix des plus eflFrayables misères.

Le travail enfin attaque la propriété par le crédit, et de mille manières. Le crédit est le Protée qui sans cesse trompe et dévalise la propriété. Citons quelqu'une de ses inventions.

Le crédit est toujours en raison directe de la masse des capitaux. M. Thiers lui-même nous le disait l'autre jour : par le développement spontané de l'industrie et sous l'aile fécondante de la propriété, le loyer des capitaux s'est abaissé progressivement de 100 à 6 pour 100 et au-dessous. Achevez par hypothèse la progression, et l'intérêt devenant nul, le propriétaire étant, si l'on me pardonne l'expression, dés-intéressé de la propriété, la propriété n'a plus de raison suffisante; elle s'évanouit.

L'accumulation des capitaux, comme base du crédit et principe de réduction des loyers, est donc encore négative de la propriété.

Une observation en passant. Lorsque, au point de vue de réduction de l'intérêt, nous parlons de l'accumulation i

capitaux, il n'est pas question pour nous seulement des capitaux en numéraire, mais de la totalité des capitaux meubles et immeubles, fonds d'exploitation et fonds de roulement, instruments de travail et de produits, qui tous ensemble constituent la richesse d'un peuple. C'est l'accumulation générale et proportionnelle de tous les capitaux qui seule agit sur le taux de l'intérêt. Le capital métallique, circulant sous forme de monnaie, pourrait être doublé, décuplé, centuplé même, sans que le loyer des capitaux en fût affecté sensiblement. Tout ce qui pourrait résulter de cette multiplication exagérée du numéraire serait une dépréciation des matières d'or et d'argent, une valeur représentative moindre. Quant à l'intérêt, 'la proportion n'étant pas changée entre les autres capitaux, cet intérêt resterait le même. L'oubli ou l'ignorance de ce fait est la source de presque toutes ces illusions financières, que leurs auteurs présentent, avec une si étonnante confiance, comme le remède > à notre situation.

Mais j'ajoute que le loyer des capitaux peut être à volonté, sans expropriation, et indépendamment de leur accumulation proportionnelle, réduit à zéro, et cela de deux manières : lo par la centralisation financière, opérée au moyen d'une banque nationale, dont le capital, étant fourni par tous les citoyens et formant une propriété commune, serait productif pour | chacun au prorata de ses négociations, par conséquent ne se- j rait productif pour personne : — j'ai là l'honneur de saisir j l'Assemblée nationale d'une proposition dans ce sens ; 2«> par la création d'une banque mutuelle opérant sans l'inteiTention du numéraire; et quand il plaira à M Tbiers de chercher dans mes propositions autre chose que de l'athéisme et des assignats, je crois pouvoir lui démontrer la parfaite possibdité d'une telle banque. J'espère, au surplus, que le bon sens du peuple n'attendra pas, pour donner au monde l'exemple de cette institution, la conversion de nos financiers.

La gratuité du crédit, indépendamment de l'abondance plus ou moins grande des capitaux, repose sur leur intime solidarité. Faites que la terre, les instruments de travail, l'agent de circulation, ou les subsistances; faites, dis-je, que l'une ou l'autre de ces catégories de capitaux soit gratuite, et bientôt les autres se prêteront pour rien. Ou, ce qui revient au même, faites que l'une de ces catégories devienne inutile, et de cette

inutilité, de cette non-valeur d'échange de Tune, découlera la gratuité de prestation de toutes.

Ainsi f pour ne point m'étendre en une discussion hors de propos, je me bornerai à adresser à M. Thiers et à ses disciples une seule question : Croyez-vous que si, depuis quarante ans, les fonds annuellement votés pour Tamortissement de la dette publique, et qui n*ont rien amorti du tout, avaient servi à former le capital d'une banque de la nation, lequel capital serait aujourd'hui de plus d'un milliard ; croyez-vous, dis-je, que la nation, seule actionnaire et propriétaire de cette banque, pourrait réduire le taux de ses escomptes aux seuls frais d'administration,^ c'est-à-dire à zérol A qui ferait-elle tortî Quelle considération d'intérêt, quelle raison de droit, de politique ou d'économie politique pourrait l'en empêcher!... N'est-il pas évident qu'alors, avec Tordre dans la circulation, avec l'absence de crises financières, nous aurions du même coup et l'émancipation du prolétariat et, souffrez que je le dise, je ne mets à cela ni entêtement, ni orgueil, le dés-intéressemeni^ l'abolition de la propriété?...

Ce que je veux, par la centralisation de la banque et la gratuité du crédit, c'est faire du capital ce que M. Thiers voulait faire de Louis-Philippe, un roi qui Hgne et ne gouverne pas. Mais le capital, comme Louis-Philippe, ne veut pas céder. Je n'ai qu'une chose à lui dire : Voyez ce qu'il est advenu de la royauté constitutionnelleî

La division du travail ou séparation des industries, engendrant la circulation ; puis la concurrence des capitaux; enfin le crédit : tels sont donc les trois principaux moyens d'action du travail contre la propriété. Ce sont, si j'ose ainsi dire, les arguments positifs par lesquels le travail actionne et harcèle incessamment la propriété ; avec lesquels il l'a châtiée, l'amende, la convertit, l'universalise, ou plutôt l'idéalise, suivant le vœu du plus fervent adorateur de la propriété, M. de Lamartine- Et ce n'est point. un pamphlet contre la propriété que je fais en ce moment, ce sont les lois de l'économie sociale que j'expose, c'est l'histoire naturelle de la propriété que je raconte.

2i0 LE DROIT AU TRAVAIL

INFLUENCE DES INSTITUTIONS PROMISES PAR L'ARTICLE 13 DE LA CONSTITUTION SUR LA PROPRIÉTÉ

Eh bien ! citoyens représentants, à ces agents naturels de destruction de la propriété , votre commission de constitution par l'article 13 du projet vous propose d'ajouter encore :

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