SITUATION EXTREME DE LA SOCIÉTÉ ENTRE LA PROPRIÉTÉ BT LE TRAVAIL
Pouvons- nous maintenant, législateurs, pouvons-nous reculer devant la nécessité des choses 1 Pouvons-nous tromper l'espérance des travailleurs, appeler de Tarrêt du destin, manquer à la fois à notre origine et à notre mandat!
Cela encore est impossible : la discussion que nous avons eue, il y a huit jours, sur le droit au travail, bien qu'elle ait été suivie d'un vote négatif, nous a fermé la retraite.
Que faisions-nous, en effet, lorsque nous discutions le droit au travail] Tout le monde l'a compris, et tous nous en avons été témoins; nous discutions le droit de propriété. La propriété mise en question, voilà ce que signifie la discussion du droit au travail : voilà le fait capital de notre session parlementaire. C'est toute la révolution de février, la révolution sociale.
La propriété mise en question t Y avez-vous réfléchi, citoyens représentants! C'est comme la monarchie en question, comme la religion en question: c'est la propriété passée à l'état précaire, à l'état utopie. Chacun en ce moment dans toute l'Europe, de Cadix au Caucase, de l'Atlas au Spitzberg, discute la propriété. La tribune a donné l'exemple, l'Académie a suivi, la presse a soulevé partout la discussion. Sous le chaume comme dans son enceinte, on se demande si la propriété est un droit i Et partout* la réponse est équivoque, partout la solution est contradictoire. Quelqu'un a dit à cette tribune que la propriété était d'origine divine : eh bien I vous l'avez fait descendre de ses nuages t conservateurs imprudents, en discutant le droit au travail, vous avez perdu la propriété, vous l'avez perdue, vous dis-je, et par vos propres arguments.
Toute autorité qui se discute est ime autorité qui se perd : nous l'avons vu de la monarchie et de l'Église, pour ne pas dire de Dieu ; nous allons le voir de la propriété. J'ai suivi avec toute l'attention dont je suis capable cette discussion solennelle du droit au travail, du droit de propriété, et j'ai constar
ment trouvé que tous les arguments présentés ei! faveur de cette dernière, et entre lesquels je ne conseille à personne de choisir, concluaient, sans exception, au nivellement de la propriété, c*est-à-dire à sa négation. C'est là qu'était le péril de ce débat, péril extrême, mais inévitable.
Quelque théorie qu'on choisisse à l'égard de la propriété; qu'on la fonde sur le droit divin, le droit naturel ou le droit social ; qu'on lui donne pour base la loi civile, l'occupation, le travail, ou toutes ces choses à la fois, toujours on se trouve conduit, indépendamment de la valeur intrinsèque des raisons, et en les acceptant toutes pour bonnes, à cette conclusion fatale : que la propriété, pour être légitime, devrait être et rester égale pour tous : ce qui, je le répète, est la négation de la propriété.
Invoquerez-vous le droit divin et, avec le poète, remonterezvous jusqu'au monde des mystères! — Je vous demande si Dieu a des préférences, et pourquoi, tandis que vous possédez votre légitime, moi je n'ai rien reçu?...
Restez- vous sur la terre, et en appelez-vous au droit naturel! — Je demande comment la propriété est naturelle à dix millions de Français, innaturelle à vingt millions d'autres!... J'observe, de plus, que si la propriété est de droit naturel ^ elle n'est pas de droit social; car si la propriété était sociale, elle serait indivise, égale, et la même pour tous. Comment donc se fait-il que l'on revendique la propriété, exclusive et égoïste de sa nature, comme base de la société ? Propriété et société sont termes antithétiques et qui répugnent invinciblement l'un à Tautre. La preuve en est aujourd'hui que ceux qui travaillent à rendre la propriété effectivement sociale sont combattus à outrance par les conservateurs de la propriété, qui les nomment par dérision socialistes !
Un philosophe nous dit : La propriété est la forme de la liberté humaine. Sans la propriété, la société ne serait qu'un vil troupeau conduit, à la façon des bêtes sauvages, par un instinct collectif, mais* sans pensée, sans initiative individuelle. Nier la propriété, c'est créer un panthéisme économique dans lequel la personnalité périt comme dans certaines religions de l'Orient, comme dans le système de Spinosa. Dieu a dit à rhonune : Être libre, reste libre; c'est^pourquoi tu posteras la terre ! '^ ^ ^^' '' ^^^8
Philosophe, tes principes sont admirables ; mais voyons un peu la conséquence. Comment, cette propriété, qui, suivant loi, nous fait libres, devient-elle à son tour principe et occasion de servage? Comment, au vu et au su de tout le genre humain, de l'aveu de tous les jurisconsultes et économistes, la propriété a-t-elle pour corrélatif indispensable le prolétariat? Quoi ! dans l'ordre de la Providence, la liberté ne luit pas pour tout le monde ! .Voilà donc le secret de cette fameuse doctrine de la prédestination : beaucoup d'appelés, m^s peu. d'élus! ce que le païen exprimait par ces mots : Pauci quos œquus amavit Jupiter. Oui, ils sont rares les amis de Jupiter propriétaire î...
Moins prétentieuse ou moins mystique, la vieille école nous disait : Le droit de propriété est le droit du premier occupant. L'appréhension faite par un homme libre d'une chose qui n'appartient à personne et avec l'intention de se l'approprier constitue, à l'origine, le droit de propriété.
Cette théorie peut s'admettre; elle peut même paraître juste, au point de vue de la police des établissements, et tant qu'il reste, comme en Amérique, des espaces vides. Mais le jour où la terre sera pleine, où toutes les places seront occupées, que direz-vous aux derniers arrivants?...
On parle de la loi civile ! Je demande comment la loi civile a pu convertir la possession en propriété, alors que l'accroissement des générations lui faisait, au contraire, un devoir de convertir la propriété en possession? Car si, comme il est manifeste et comme on l'avoue, la propriété est née de l'occupation primitive, elle n'est rien de plus qu'un fait qui s'est produit faute d'opposition, et qui se continue par le bon plaisir de tous les ayants-droit. Appuyée sur ce seuj titre, la propriété est nécessairement précaire et toujours révocable.
On se prévaut du consentement universel. -— Mais qui dit consentement universel, dit renonciation réciproque, dit par conséquent garantie réciproque, ce qui nous ramène de nouveau à l'égalité.
On oppose la prescription. — Mais, sans compter que la propriété est nécessairement, par toutes les raisons qui précèdent, ou nulle pour chacun, imprescriptible et inaliénable pour tous, il est notoire que la prescription n'a été imaginée qu'en confirmation de la loi civile; sans quoi elle manquerait du juste titre qui seul la peut faire admettre. Or, vous venez de
voir que la loi civile n*a pu reconnaître la propriété que comme provisoire, nullement comme définitive.
Enfin on en appelle au travail , aux droits sacrés du travail : comme si le travail qui, dans Tordre logique, aussi bien que dans l'ordre historique des événements, ne fait que suivre l'appréhension des choses , n'était pas le principe antagoniste, le principe destructeur de la propriété î
Et sans rentrer dans la discussion à laquelle je me suis livré tout à PhAre , n'est-il pas évident , du reste , que, si le travailleur fait les fruits siens, il ne s'ensuit pas qu'il fasse la terre sienne; qu'une telle conséquence, dont l'absurdité en droit saute à tous les yeux, implique contradiction avec l'idée de TRAVAIL, puisqu'il est de principe en économie politique que le travail ne crée que des formes , des valeurs ^ et non pas des substances; — que, même en ce qui concerne la propriété des produits , le droit du travailleur ne se soutient qu'aussi longtemps qu'il travaille et dans la mesure de son travail; — qu'ainsi le droit qui naît du travail est la négation de cehii qu'on voudrait attribuer au capital , — qu'au surplus , par la séparation des industries, il existe entre les producteurs une solidarité d'action qui, centuplant les forces et les produits, rend de droit indivis le bénéfice de cette séparation et la propriété qui en résulte, en sorte que tout travailleur qui s'arroge le produit de cette force collective doit être considéré comme un usurpateur entre ses frères I
Toutes ces choses ont été depuis dix ans analysées , discutées , retournées de fond en comble , à l'aide d'une dialectique éprouvée, et ce n'est pwnt par des déclarations de tribune ou des bucoliques de journaux qu'on en infirmera les conclusions. . L'économie politique a été refaite à ce point de vue, l'histoire tout entière expliquée, et si de prétendus savants s'élèvent aujourd'hui contre une théorie qui met la leur à néant, leur protestation prouve tout juste autant que celle des propriétaires. C'est là enfin, dans cet antagonisme du droit au travail et du droit de propriété, qu'a été découverte la cause du progrès économique, qui est en même temps la cause du prolétariat et de la misère.
La démonstration socialiste a été poussée jusqu'aux dernières limites de la précision et de l'évidence mathématique, et jamais,
il ne faut pas se lasser de le dire , jamais les soi-disant écono* nnistes n*ont osé s'engager sur ce terrain.
La propriété est impossible, a dit le socialisme, parce qu'elle suppose dans la société une chose absurde et contradictoire, à savoir une différence entre le produit net et le produit brut ; — parce que, pour satisfaire aux exigences de ce faux principe et du droit qu'on en fait résulter, le propriétaire -capitaliste-entrepreneur est obligé de vendre 100 ce qui ne lui coûte que 80, et que le travailleur-consommateur-salarié ne peut payer que 80 ; — parce que , dans ce régime d'exploitation usuraire, d'extermination réciproque , les produits ne s'échangent plus contre les produits , les réalités contre des réalités , mais contre dea ombres, contre des fictions.
Oui, la propriété est impossible, parce qu'en se rendant maîtresse de la circulation et de l'instrument d'échange, comme elle s'est rendue maîtresse de la production et de la terre , qui en est l'instrument, elle s'est donnée pour dernière expression, pour formule suprême, la banqueroute organisée et périodique.
Un hectare de terre ne produira jamais à celui qui le possède que comme un hectare de terre ; un kilogramme d'argent produit avec le temps à l'usurier, d'abord comme 1, puis comme 2, comme 4, comme 10, comme 100 kilogrammes. Preuve : La somme de numéraire circulant en France est à peine de 2 milliards, soit, à 6 pour 100, un intérêt de 100 millions à servir aux capitalistes. Mais, par le roulement du numéraire et la faculté qu'il a de pouvoir se replacer sans cesse, ces 2 milliards produisent actuellement comme 25 : dette publique 6 à 7 milliards ; hypothèques, 8 milliards ; obligations et actions, 6 milliards ; escompte et circulation, 5 milliards. En sorte qu'un capital qui, dans l'hypothèse, aujourd'hui démontrée fausse, de la légitimité de l'intérêt, ne devrait entretenir au plus, à la moyenne de 69 centimes par jour et par tête, que 400,000 parasites, en fait vivre ô millions, la septième partie de tout le peuple. Suivez jusqu'au bout cette progression de l'intérêt, et vous arrivez à cette conséquence singulière, qu'à un temps donné, et qui ne devrait pas être loin, la totalité des citoyens subsistera du seul revenu des espèces, sans travailler et sans rien produire... P 1
Ainsi, comme l'usure est multiplicatrice (àlTusure^ia pru-
priété ou pour mieux dire le parasitisme est multiplicateur du parasitisme. Laissez agir l'institution , et elle vous produit, comme son fruit naturel et légitime, le prolétariat ; niez l'institution, et tout le monde devant vivre de son travail , le prolétariat est sans raison d'existence, la plaie du parasitisme est guérie.
Je ne pousserai pas plus loin cette critique du droit de propriété. Ce que je viens de dire suffit pour déterminer le champ de la discussion, et sur ce terrain, supérieur à toutes les théories, je défie qu'on oppose au socialisme autre chose que des calomnies. Démontrer le droit de propriété, c'est démontrer ou qu'il n'existe pour personne, ou qu'il est le même pour tous : cela est désormais avoué de tous ceux qui ont pris la peine dV réfléchir. Quant à ceux qui s'obstinent à défendre la propriété par le travail, un principe d'exclusion par un principe de droit commun, je me contenterai de leur dire que cette propriété dont ils sont idolâtres est en trop grand péril en ce moment pour que je perde le temps à les convaincre; ce qui presse, ce n'est déjà plus de soutenir et de faire avancer le socialisme, c'est de sauver le principe de propriété.
Or, vous ne pouvez espérer de salut, citoyens, qu'en développant, toujours et parallèlement, les institutions protecurices de ces deux grandes antinomies, le travail et la propriété. Toute station, toute rétrogradation vous est interdite.
Je dis d'abord que vous ne pouvez refuser au travail les garanties de développement qu'il vous demande et que la commission de Constitution vous propose de décréter par l'article 13.
Pouvez-vous refuser au peuple , dont vous n'avez pas voulu reconnaître, le droit au travail, renseignement primaire ? Pouvez-vous ne pas acquitter cette dette de l'ancienne révolution et de tous les gouvernements qui ont suivi î — C'est impossible. Refuser au peuple l'instruction, c'est organiser l'esclavage par l'ignorance, et si personne ne se levait pour protester dans cette enceinte, les pavés alors, suivant la parole de l'Évangile, se lèveraient.
Pouvcz-vous refuser au peuple l'éducation professionnelle! C'est impossible. Si, dans l'état actuel de l'économie publique, vous rejetez l'éducation professionnelle, vous multipliez la classe des travailleurs parcellaires, des journaliers et manœu-
vres sans métier et sans profession, et le fléau du paupérisme, de plus en plus intense, vous dévorera.
Pouvez-vous ne pas reconnaître l'égalité devant la loi entre le maître et l'ouvrier î — Si vous refusez l'égalité au travailleur, le travailleur se mettra en grève ; cessant de travailler, il cessera de consommer. Le petit commerce, qui vit de la consommation de l'ouvrier , sera ruiné et entraînera dans sa ruine le haut commerce, auquel il sert de débouché; et par cette retraite du peuple, toute votre société s'abîmera. Voyez où en est le commerce de la capitale depuis que le chômage prolongé, l'insurrection, l'état de siège ont déterminé la retraite de plus de quarante mille prolétaires.
Pouvez-vôus ne pas organiser le crédit? A cette question, la propriété aux abois, la propriété agricole et industrielle, qui ne trouve plus à emprunter sur hypothèques, le capital monétaire, lui-même, qui n'ose plus se commettre, vous crient encore plus haut que le travailleur : C'est impossible. Si, avant trois mois, vous n'avez pas organisé le crédit, ce n'est pas la république seulement qui périra, c'est la nation.
Pouvez-vous interdire les associations ouvrières î Et de quel droit t Ne vous suffit-il pas d'avoir refusé la garantie du travail à l'ouvrier? Et parce que vous ne savez pas l'occuper, lui défendrez- vous de s'associer pour travailler? C'est impossible. Au reste, vous n'aurez bientôt, à cet égard, rien à commander, rien à encourager, rien à' défendre. Partout les masses travailleuses sont en train de s'organiser corporativement ; la société est minée sous vos pieds ; pendant que vous délibérez , la révolution sociale s'accomplit sans bruit, toute seule. Le peuple, organisant en lui-même la production et l'échange, a commencé le blocus du capital; le travail, que vous avez refusé, il s'apprête à vous l'enlever à vous-mêmes, en vous retirant sa consommation. Encore un peu de temps, et la propriété, excommuniée comme un arbre maudit, se desséchera.
Pouvez-vous ne pas développer et organiser les travaux publics ? Mais c'est du développement de ces travaux que la propriété attend elle-même sa valeur d'échange et sa puissance productive. Que sont vos campagnes et vos vignobles sans routes vicinales et sans chemins de fer? Qu'est-ce que votre matériel de navigation, sans ports, sans canaux, sans fleuves navigables? Que deviendront vos chantiers, vos usines et v
mines, si vous n'avez plus de forêts t.. . La propriété, vous disje, encore plus que le prolétariat, est intéressée à cette organisation des travaux d'utilité publique. Sur ce point , comme sur les précédents, ne rien faire est impossible.
Lorsque, dans le préambule de cette constitution, vous avez consacré le droit de propriété, vous l'avez justifié par le travail. Puis , quand on vous a demandé de consacrer le droit au travail, vous vous êtes récriés que le droit au travail froissait le droit de propriété. Comme si vous eussiez dit au peuple : Nous avons acquis par le travail tout ce qu'il était possible d'acquérir; nous suffisons à conserver par le travail tout ce qu'il est possible de conserver. Nous ne pouvons te garantir quoi que ce soit, et nous sommes les maîtres !
Le raisonnement était absurde, la conclusion odieuse. Toute propriété, je le veux bien, se justifie par le travail; toute, dis-je, excepté la propriété même du travail. Vous l'avez senti, citoyens représentants, et c'est pour cela que vous avez offert au travailleur, comme compensation de son droit, les moyens de développer le travail, et cela encore autant dans votre intérêt que dans le sien ! Non , vous ne reviendrez pas sur cette parole sacrée I
Telle est donc votre situation, qu'il faut que vous saisissies les rênes du progrès, ces rênes qu'a tenues seule jusqu'ici l'incomprébensible Providence. Il faut qu'en développant le travail, vous acheviez de vos propres mains la transformation de la propriété. La Providence, qui nous a conduits jusqu'à cette heure, est incapable par elle-même de nous mener plus loin. A l'homme de prendre, sur le char des destinées, la place de Dieu.
QUE LA PROPRIÉTÉ, AYANT EU SON COMMENCEMENT ET SON MILIEU, DOIT AVOIR SA FIN
Mais, dites- vous, est-ce que la propriété est transformable! Est-ce que le droit, plus incorruptible que le marbre et l'airain, est susceptible de métamorphose? Est-ce que Tidée éternelle tombe sous la modification du temps î Et comment nous, faibles humains que Dieu pétrit comme Targile, dont il dirige,
• des voies ineffables, toutes les volontés, poumons-noos
accomplir ce qui est inconcevable à notre raison et impossible à Dieuî
Encore quelques minutes, citoyens représentants, et si je ne parviens à lever tous vos doutes, ce qui me reste à vous dire, sollicitant votre pensée, vous suggérera à vous-mêmes une solution.
De même que la religion et la monarchie, la propriété a son origine, non pas dans la raison réfléchie, et comme une conclusion de la logique et de Texpérience, mais dans la spontanéité de rinstinct social, antérieurement à toute réflexion, à toute expérience. C'est pour cela que, comme tous les instincts, elle se développe peu à peu et se constitue non pas de plein saut, comme une loi fixe et inmiuable, mais à la manière des êtres vivants et des formes passagères, par le fait même de son progrès. Et ce progrès, qu'il est possible maintenant d'embrasser dans sa plénitude, nous montre la propriété, à son origine, à son milieu, à sa fin, toujours différente d'elle-même. De même que l'homme croît et avance continuellement dans la vie, et que ce que l'on appelle en lui décadence n'est en réalité qu'un PROGRÈS, résultant de la modification incessante des facultés, de même la propriété est en croissance et modification continue jusqu'au jour où, par une transformation dernière, elle se résout en une simple virtualité, en une forme potentielle du moi, renfermée dans la conscience, et désoimais sans institution qui l'exprime.
Ainsi encore, de même que, pour bien connaître le christianisme il convient de le prendre, non pas seulement à sa naissance ou à toute autre époque postérieure , mais bien à tous les instants de son évolution et dans le système entier de ses manifestations historiques; de même, pour connaître la propriété, il faut la considérer, non dans sa forme actuelle et locale, mais dans l'ensemble de ses modes. Or, comme il est de fait que le christianisme, sous l'action du libre examen, se résout en une philosophie positive, qui est la négation de tout le système religieux ; pareillement^ la propriété, sous l'action du travail libre, se résout en une possession attributive qui est la négation de tout système propriétaire.
Écoutez ces paroles d'un écrivain non suspect, M. Thiers ;
« Chez tous les peuples, quelque grossiers qu'ils soient, on trouve la propriété comme un fait d'abord; et puis comme
une idée\ idée pliis ou moins claire, suivant le degré de civilisation auquel ils sont parvenus, mais toujours invariablement arrêtée. »
Cette idée, plus ou moins claire, que l'humanité poursuit et qui se dégage peu à peu des différents modes d'appropriation, comme la philosophie positive se dégage peu à peu du symbolisme chrétien, quelle est-elle, sinon cette forme de possession finale, but suprême du travail, et qui correspond à la déchéance de la propriété î
« Le nomade, qui est pasteur, a du moins la propriété de ses tentes, de ses troupeaux. Il n'a pas encore admis celle de la terre, parce qu'il n'a pas encore jugé à propos d'y appliquer ses efforts... La propriété immobilière n'existe pas encore pour lui. Quelquefois seulement on le voit, pendant deux ou trois mois de l'année, se fixer sur des terres qui ne sont à personne^ y donner un labour, y jeter du grain, le recueillir, puis s'en aller en d'autres lieux. Mais pendant le temps qu'il a employé à labourer, à ensemencer cette terre, à la moissonner, le nomade entend en être le propriétaire (disons simplement Vusufruitier) ; il se précipiterait avec ses armes sur celui qui lui en disputerait les fruits. La propriété dure en proportion de son travail. Peu a peu cependant, le nomade se fixe et devient agriculteur... Alors, à la propriété mobilière du nomade succède la propriété immobilière de l'agriculteur ; la seconde propriété naît, et avec elle des lois compliquées... La propriété, résultant d'un premier effet de Vinstinci^ devient une convention sociale.
« Ainsi, à mesure que l'homme se développe, il devient plus attaché à ce qu'il possède, plus propriétaire, en un mot. A l'état barbare, il l'est à peine ; à l'état civilisé, il l'est avec passion. On dit que l'idée de propriété s'affaiblit dans le monde. C'est une erreur de fait. Elle se règle, se précise et s'aflTermit, loin de s'affaiblir. »
Quelle différence y a-t-il à cela : la propriété se règle^ ou la propriété se transforme j la propriété s' affaiblit? Tous ces termes sont pour moi synonymes, et je ne demande rien de plus que de voir continuer ce mouvement. Il est si vrai, du reste, que la propriété, en se réglant, s'affaiblit, que l'auteur que je cite n'a pu s'empêcher de le dire.^^^^^^^ GooqIc
a propriété cesse, par exemple, de s'appliqircr à ce qui
n'est pas susceptible d*être une chose possédée, c'est-à-dire à l'homme, et dès ce moment Tesclave cesse. C'est un progrès dans les idées de justice ; ce n'est pas un aflfaiblissement dans l'idée de propriété. >»
« Mais resclavage lui-même, d'où est-il venuî De l'appropriation de la terre. Ceux qui, autrefois, n'eurent point de part à la terre se trouvèrent de fait esclaves, comme aujourd'hui l'absence de propriété constitue de fait le prolétariat. L'abolition de l'esclavage fut donc une* restriction de la propriété : l'abolition du prolétariat sera la transformation complète de ce droit.
a Par exemple encore, le seigneur pouvait seul, dans le moyen âge, tuer le gibier nourri sur la terre de tous. »
Dites, dites sur la terre qu'il s'était d'abord appropriée, et que plus tard il avait accensée par bail ou emphythéose, mais en se réservant exclusivement le droit de chasse.
a Quiconque rencontre aujourd'hui un animal sur sa terre le peut tuer, car il a vécu chez lui, » Singulier raisonnement! Cet animal a vécu chez moi; donc, si je le tue, il est ma propriété! En sorte que celui qui ne possède point de champ, chez qui l'animal ne peut vivre, n'a pas le droit de le tuer et de le prendre! Nous sommes exactement comme au moyen âge!
M. Thiers traite ensuite la faculté de donner, de transmettre \m capital, et finalement d'en tirer un revenu^ comme complétant le SYSTÈME de la propriété. Le revenu, telle est, d'après lui et d'après tous les socialistes, l'expression la plus haute de la propriété.
Arrivé là, et après avoir dit que la propriété est croissante de sa nature, que l'homme s'y attache, s'y intéresse de plus en plus, M. Thiers reconnaît aussi que le revenu de la propriété est de sa nature décroissant ; que si le développement de l'industrie l'a fait baisser, de 100 et plus pour 100, à une moyenne qui est aujourd'hui en Europe de 5 pour 100, il doit se réduire encore, c'est-à-dire descendre à un chiffre qui ne peut plus être que 4, ou 3, ou 2, ou 1, ou zéro; car il faut, bon gré, mal gré, parcourir la série jusqu'au bout. En sorte que, par le progrès même des choses, et par le développement spontané de l'industrie, l'homme va se désintéressant progressivement de la propriété , comme celui qui , après s'être livré avec passion aux jeux de l'enfance, les quitte insensiblement
et finit par les prendre en aversion, pour se livrer aux exercices de Vêige viril.
Telle est, suivant l'historien de la propriété, la condition naturelle du propriétaire. Et que dis-je autre chose?
Oui, la propriété est changeante, et les révolutions de Thumanité n'ont jamais eu pour but que d'en exprimer les changements ; oui, le revenu ou l'intérêt est le dernier terme de la propriété, la clef de voûte du système ; et c'est pourquoi, réduire cet intérêt ou le supprimer, c'est faire aboutir, c'est supprimer la propriété.
Mais, ainsi que je l'ai dit plus haut, cette négation et désintéressement absolu de la propriété, qui clôt une période de la civilisation et qui en ouvre une nouvelle, ne peut s'opérer par la seule force des choses , par la seule impulsion de l'instinct social, ou comme parlent les mystiques, de la Providence. H faut que la volonté libre et réfléchie des citoyens et des gouvernements y intervienne ; et c'est pour cela que je propose, d'abord de centraliser la circulation en créant une banque nationale, puis de supprimer, par la mutualité, l'intérêt : deux choses qui ne peuvent résulter que d'un vote libre et réfléchi de la volonté générale.
NÉCESSITÉ d'organiser L'ÉCHANGE. — CONCLUSION
Mais, pour que cette révolution, que nous devons librement, unanimement et pacifiquement accomplir, pour que cette révolution aille bien, il ne suffit pas, comme vous l'avez fait jusqu'ici, citoyens représentants, d'armer le travail contre la propriété : il faut armer aussi la propriété contre le commu-
sme, sans quoi la liberté, avec la propriété, périrait.
Car la propriété, quant à son principe ou contenu, qui est la personnalité humaine, ne doit jamais périr : il faut qu'elle reste au cœur de l'homme comme stimulant perpétuel du travail, comme l'antagoniste dont l'absence ferait tomber le travail dans l'inertie et la mort. iContre l'étranger la guerre sera éternelle, disait la loi des douze tables : Adversus hostem, stema auctoritas eslo. Telle est la loi des antinomies; et c'est de cette perpétuité d'action et de réaction du travail contre la propriété, de la propriété contre le travail , que nait^ans lU société U perpétuité du mouvement, le progrès. ^ ^^ ^
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ET LE DROIT DB PROPRIÉTÉ 23i
Je trouve donc que si la commission de Constitution a fait beaucoup pour le travail, et pour ma part je l'en remercie, elle n'a pas assez fait pour la propriété. La commission me paraît avoir oublié ce principe d'une vérité trop méconnue, que conservation est aussi progrès.
Je lis bien au paragraphe 4 du préambule ces mots sacramentels : La société a pour base, — entre autres ! — la propriété l Ce n*est qu'une déclaration : et qu'est-ce que cette déclaration contre Faction organisée au profit du travail par l'article 13 î
L'article 11 dit aussi, j'en conviens : Toutes les propriétés sont inviolables. Mais il ajoute en même temps : L'État peut exiger le sacrifice d'une propriété pour cause d'utilité publique. Or, qu'est-ce qu'une inviolabilité qu'il suffit pour détruire d'une déclaration d'utilité publiqueî
La commission de Conétitution n'a pas même songé à consacrer le principe d'hérédité , ni surtout à limiter à son égard la puissance du fisc. Or, vous avez pu voir, depuis février, qu'il suffisait à un ministre des finances d'un bout de décret pour annuler les effets de l'hérédité.
L'article 13 garantit, il est vrai, dans son premier paragraphe, la liberté du travail et de l'industrie. C'est quelque chose» Mais avec les moyens d'action que l'article 13 met aux mains du prolétariat, n'est-il pas à craindre qu'il advienne de la propriété, en présence des grandes associations ouvrières et du travail organisé, ce qu'il advient aujourd'hui du travail individuel en présence des gros capitaux 1...
Je sais bien que, tout en promettant renseignement primaire gratuit, V éducation professionnelle, les institutions de crédit, V association, etc., vous pouvez vous réserver d'imposer, dans vos lois organiques, des limites à l'exercice de tous ces droits ; que vous pouvez, par exemple, établir des conditions d'admission aux écoles professionnelles, limiter la somme des crédits, etc. Ce sera de la petite guerre. Les principes une fois admis, et vous ne pouvez pas ne les point admettre, ils produiront , soyez-en sûrs , leurs conséquences. Or l'habileté de l'homme d'État consiste, non pas à s'esquiver, mais à accepter franchement les conséquences de ses principes.
Le seul moyen d'assurer la propriété contre l'invasion du communisme, c'est d'opposer à l'organisation du travail l'orgf»
nisation de l'échange; et par échange, j'entends tout àja fois : !• l'échange des propriétés et des instruments de travail; 2° l'échange des produits.
Je proposerais donc d'ajouter à Tarticle 13, après le premier paragraphe, les mots suivants :
La société assure et maintient la division des propriétés par V organisation de V échange.
L'organisation de l'échange produirait en faveur de la propriété un effet diamétralement opposé à celui de l'organisation du travail. L'organisation du travail par les moyens énumérés dans l'article 13, conduit directement, ainsi que je crois l'avoir prouvé, à l'ahsorption de toutes les industries, de toutes les propriétés dans une seule et unique communauté ; l'organisation de l'échange conduirait à une division de plus en plus égalitaire et individualiste de l'industrie et de la propriété. L'équilibre de ces deux mouvements, en sens contraire l'un de l'autre, donnerait à la fin la synthèse, formule suprême de la vie et du progrès, et principe de toutes les transformations sociales.
Forcé de mettre un terme à ce discours, je ne puis qu'indiquer sommairement ici ce que doit être cette organisation de l'échange, pour laquelle une loi spéciale est nécessaire.
Ce qui faisait le caractère de la propriété romaine et féodale, et par suite sa force , c'est que , par l'indivision des fonctions industrielles, le propriétaire produisait par lui-même presque tout ce dont il avait besoin, n'empruntant jamais, achetant et vendant peu, étranger au maniement des espèces, affranchi par conséquent des servitudes de la circulation. Le propriétaire foncier se suffisait à lui-même par la variété de sa production, exerçant par lui-même ou par les siens tous les métiers, n'avait besoin de personne ; la propriété, garantie par cette universalité, était inabordable à la circulation et au crédit; elle vivait en soi, par soi et pour soi, inexpugnable, inamovible.
Cette situation a changé. La séparation des industries et le mouvement circulatoire qui en est résulté a fait cesser cet isolement de la propriété. Le propriétaire foncier qui exploite par ses mains ou par autrui n'est plus qu'un industriel ou un commanditaire comme un autre; fabricant, suivant la nature le son fonds, du blé, du vin, de l'huile, du fourrage ou de la
viande, mais ne faisant que cela; ayant besoin du marché et de la foire , comme le colporteur vagabond ; soumis par conséquent à tous les accidents du commerce, à tous les périls des crises financières et des chômages. Aussi l'isolement, qui faisait autrefois la force du propriétaire, fait aujourd'hui sa faiblesse, comme il fait la faiblesse de l'ouvrier. La propriété, par suite de ses relations obligées, avec le commerce, avec l'industrie, avec la banque, est devenue aussi instable que le salaire de Fouvrier, aussi précaire que la clientèle du négociant.
C'est la division du travail, la spécialité de plus en plus grande des industries, qui a produit cette révolution, longtemps inaperçue, à présent irrévocable.
Il s'agit donc de faire que la propriété moderne, avec la division formée des industries, avec les nécessités d'une circulation irrésistible, avec la perspective assurée d'une réduction incessante sur le loyer des capitaux, redevienne aussi indépendante, aussi solide que l'était la propriété féodale.
Ce but serait atteint, selon moi ; la propriété serait garantie, et la liberté individuelle sauvegardée si, par une institution qui ne coûterait rien à l'État, dont les frais seraient supportés par ceux-là seuls qui voudraient en recueillir les avantages, tout propriétaire ou producteur, à quelque catégorie qu'il appartînt, seul ou associé, était mis en rapport avec la masse entière des autres propriétaires ou producteurs, de manière à pouvoir échanger avec eux, suivant ses besoins, propriété contre propriété, capital contre capital, exploitation contre exploitation, produit contre produit, sans passer par les opérations aléatoires de la vente et de l'achat, sans attendre le caprice des consommateurs , sans subir l'entremise coûteuse des courtiers, des notaires et autres gens vivant exclusivement de Tabsence d'institutions commutatives.
L'échange libre, égal, direct, suppléant la vente et l'achat, donnant à chacun la certitude de vivre de son fonds et de son industrie, comme si ce fonds et cette industrie produisaient tous les objets de consommation possibles, permettant de travailler et de produire encore quand la vente s'est arrêtée et que le commerce ne va plus ; l'échange, dis-je, protégerait, mieux que toutes les lois, le travail libre contre le travail organisé, la propriété contre la communauté.
Oui, je le répète, et la proposition que je faisoo^i point
àS34 LE DROIT AU TRAVAIL
une rétractation de mes principes, il faut que la propriété soit transformée, il faut que cette vieille forme de possession de la nature par Thumanité disparaisse, comme la religion et la monarchie, d'entre les mortels; et c'est pour cela que nous allons organiser l'enseignement, le crédit et l'association, comme nous avons organisé le suffrage universel et la liberté de la presse. La société est, dans toutes ses puissances, antithéiste, ANTIMONABCHIQUE, ANTIPROPRIÉTAIRB *, CCS trois
idées n'en font qu'une, de même que les trois principes auxquels elles répondent ne sont, au fond, qu'un même principe. Ce n'est point un sophiste qui vous le dit, c'est la philosophie, c'est l'économie politique, c'est l'histoire, c'es£ la ubebté, cette liberté qui est la négation de toute autorité, cette liberté qui est le tout de l'homme.
Mais si vous ne voulez que la liberté périsse avec la propriété, il faut à la coalition des travailleurs opposer la coalition des propriétaires. En agissant ainsi, vous ne créez point dans la nation deux castes hostiles ; tout le monde étant propriétaire et tout le monde travailleur, il ne reste, sous les noms de travail et de propriété, qu'une distinction de droits, il n'y a plus de castes. Vous aurez donné l'essor à deux tendances également respectables de la nature humaine, aux deux éléments fondamentaux de toute société : loin de créer l'anarchie et la guerre civile, vous les aurez pour jamais proscrites.
L'échange des propriétés a fait depuis longtemps l'objet des méditations des praticiens et des jurisconsultes : je demande que le principe en soit écrit dans la CJonstitution, en comprenant dans ce principe, avec l'échange des instruments de production, l'échange direct des produits.