‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 39 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

, Pourquoi, me demandera-t-on, n'avoir pas fhit entendre du haut de la tribune ce discours si pacifiquement révolutionnaire, si éminemment conservateur?

Je réponds que si je l'ai supprimé, c'est précisément parce que je le trouvais, d'un bout à l'autre, conservateur.

La première loi de l'orateur est de s'accommoder au tempérament de ceux qui l'écoutent.

L'Assemblée nationale ne raisonne plus; la violence de ses inclinations conservatrices lui a retourné l'entendement. Elle voit rouge ce qui est bleu, et bleu ce qui est rouge. Cette disposition d'esprit lui est, au reste, commune avec toutes nos grandes assemblées, en qui l'idée révolutionnaire fut constamment en raison directe de la- passion rétrograde, témoin Timraortelle Cîonvention.

C'est une grande erreur de croire que la Convention fut composée généralement d'hommes révolutionnaires. Les révolutionnaires, dans la Convention, étaient une minorité imperceptible et peu influente : l'immense majorité, celle qui fit toute la révolution, était conservatrice. D'où vient donc cette contradiction entre ses dispositions et ses actes? Elle vient, je le répète, de ce que, dans des situations comme celle où se trouvait la France en 93, les idées qui décident sont toujours, et à l'insu de leurs auteurs, en opposition avec les instincts qui poussent.

Prenez l'un après l'autre les actes de la Convention les plus révolutionnaires, vous les trouverez tous déterminés, au fond, par l'instinct de conservation, par la peur. C'est cet instinct, bien plus que les déclamations et les théories, qui la fit se débarrasser successivement de tous les partis qui lui donnaient de Pinquiétude, en demandant moins ou plus que le but qu'on

s'était proposé d'atteindre en 89 et qui seul était défini, le gouvernement de la classe moyenne . Ainsi furent sacrifiés tour "

tour Louis XVI, les girondins, les hébertistes, les dantonistes, les robespierristes, les montagnards de prairial, et finalement, quand le Directoire se fut constitué, les thermidoriens et les babouvistes ; ainsi furent proscrits, en masse, les nobles et les prêtres. La majorité conservatrice fit toutes les grandes journées de la Révolution, depuis le serment du jeu de paume jusqu'au 18 brumaire. Le programme avait été tracé aux États généraux; la Constituante, la Législative, la Convention, le Directoire, le Consulat l'accomplirent, autant qu'il était en eux, fidèlement.

Il en est de même de la révolution de février et de T Assemblée nationale.

En février il n'y a eu, à proprement parler, qu'un révolutionnaire : c'a été le peuple. Le peuple a donné mandat à l'Assemblée nationale d'organiser la révolution qu'il avait faitd; l'Assemblée nationale s'en est acquittée jusqu'ici à merveille. Aussi est- il vrai de dire que, comme le peuple seul en février a été vraiment révolutionnaire, il n'y a dans l'Assemblée nationale de révolutionnaire que l'Assemblée elle-même.

La Montagne s'imagine être révolutionnaire, parce qu'elle cause à sa façon politique et gouvernement : elle ne l'est pas du tout. Je ne conçois pas la terreur, la haine que cette fraction minime de l'Assemblée inspire. Quels révolutionnaires, je vous prie, que les citoyens Gambon, Pelletier, Deville, Brives, Bruys, Buvignier, Greppo, James de Montry, Baune, Blartin- Bernard, têtes un peu chaudes peut-être, au demeurant les meilleures gens du monde; Agricol Perdiguier, dit Avignonnais'la -Vertu ^ si digne de son sobriquet; Considérant le pacifique, Flocon le fin politique, le vénérable Lamennais, et mon bon ami Pierre Leroux, le plus inoflfensif des hommes ! Ledru- RoUin seul montre parfois des aspirations révolutionnaires, et je lui trouve plus d'un rapport avec Danton; aussi j'espère que son rôle n'est pas fini. Malheureusement Ledru-Rollin est paresseux comme Danton.

Quant à la droite, elle n'a pas même ce qui suscite les révolutionnaires, un idée de réaction I La droite ne conspire pas, quoi qu'on dise. J'ignore si quelque enfant perdu de la monarchie se cache dans ses rangs : quant aux chefs, les Odilon Barrot, les Duvergier de Hauranne, les Tliiers, les Mole, etc., plus forts comme orateurs que les montagnards, ils sont par

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eux-mêmes tout aussi inertes, tout aussi impuissants. Dégoûtés de royalisme, désorientés par le socialisme, surpris par les événements, on dirait qu'ils s'agitent ou tiennent conseil : au fond, ils attendent. Qu'attendent-ils t Ils ne le savent pas.

Seule, l'Assemblée nationale, prise dans la collectivité et l'indivisibilité de ses votes , est révolutionnaire et le devient chaque jour davantage.

En juin, pour réprimer une émeute qu'une députation de quinze membres, tout le monde l'avoue aujourd'hui, eût apaisée, elle organise la dictature et fait le premier pas dans l'absolutisme révolutionnaire. Qui la faisait agiri je l'ai dit : Tinstinct de conservation, la peur.

Puis elle décrète I'état de siège qui dure encore, qui ne finira peut-être, comme l'a dit un plaisant, que par le siège de VÉlat. En décrétant l'état de siège, l'Assemblée nationale a cru agir contre le socialisme ; à vrai dire, elle a fait le blocus de la vieille société.

Accordez-moi donc ces deux idées : le retour à la confiance et l'état de siège. Le capital, pas plus que le travail, n'aime à 6e voir garder par les baïonnettes!...

Il est vrai que l'Assemblée nationale a rejeté le droit au ira^ vailj vraie et unique formule de la révolution de février. Comment eût-elle fait autrement, si ceux-là mêmes qui défendaient le droit au travail ne le comprenaient pas ; si, dans les opinions, le droit au travail correspondait à l'organisation du travail par l'État î Est-ce que le communisme est la révolution!

En revanche, l'Assemblée nationale a proclamé :

Le droit à V assistance ^ l'indemnité du chômage ; Le droit à Vinstrudion ;

Le droit au capital, par les institutions de crédit ; V association corporative ; Le suffrage universel ;

IJ unité de la représentation nationale , ou, comme l'a dit Odilon Barrot, la Convention à perpétuité.

Dans quelques jours l'Assemblée nationale rejettera la présidence : au point où en sont les choses, agir autrement ce serait se contredire et compromettre la sécurité du pays. L'ho- • norable Dupin (dné) l'a dit, — et ses paroles, avec celles de M. Crémieux, sur le droit au travail, sont les seules révolu-

tionnaires que j'aie entendues depuis que j'ai eu l'honneur de siéger à l'Assemblée : « Quand les fondements de la société sont ébranlés, ce serait folie d'en remettre les destinées aux mains d'un homme I Ce n'est pas trop, pour garderie pays, de l'omnipotence de l'Assemblée nationale. La propriété est en question, et vous nous parlez de prétendants! » — Ainsi, pour lancer définitivement l'Assemblée nationale dans la voie révolutionnaire, il a suffi d'irriter son instinct de conservation. Le jour où elle a tremblé pour la propriété, elle s'est mise pour tout de bon à la démolir. Puisse-trelle ne se pas montrer ingrate I...

L'Assemblée nationale est, du reste, aussi peu religieuse qu'elle est monarchique et propriétaire. N'a-t-elle pas accueilli de ses huées et le noble Montalembert, quand il est { venu lui parler du Saint-Sépulcre, et Texcellent abbé Sibour, quand il a réclamé en faveur de Tobservation du dimanche, et tous les catholiques, quand ils ont parlé de la liberté d'enseignement ? L'Assemblée nationale, en décrétant la gratuité de l'enseignement et la séparation de l'instruction religieuse d'avec l'instruction élémentaire, a consommé l'œuvre des encyclopédistes, la décatholisation de la France.

Que ne ferait point une telle assemblée, où se trouvent réunis plus de science, de talent^ de philosophie, d'éloquence, de patriotisme qu'en aucun lieu de la terre, si, ouvi^ant tout à coup les yeux, elle agissait avec la pleine conscience de ses idées et de sa situation 1

Pour moi, je continuerai, comme je l'ai fait jusqu'ici, à me montrer exclusivement conservateur.

Ma première proposition était conservatrice : combien de gens, en voyant les projets du ministre Goudchaux, les propositions de MM. Turck et Prudhomme, Pougeard, Hamard et autres, en voyant la misère croissante et la dépréciation des propriétés, l'avouent aujourd'hui! Mais les esprits étaient tellement disposés, que chacune de mes paroles devait paraître un attentat.

La seconde proposition dont j'ai eu l'honneur de saisir l'Assemblée est encore plus conservatrice que l'autre : c'est pour cela qu'on parle de l'enterrer sans discussion!

Enfin la proposition d'organiser l'échange, que j'eusse voulu développer à la tribune, est l'ancre de miséricorde de la pro-

ri été, la dernière de nos garanties contre le communisme : en oyant avec quelle ardeur l'Assemblée votait les paragraphes iémolisseurs de l'article 13, j'ai désespéré de faire passer mon imendement, et j'ai perdu courage. Peut-être, lorsque viendra a discussion des lois organiques, la réflexion étant revenue, lurai-je plus de chance de succès!

Paris, 5 octobre 1848.

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