PRONONCÉ A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
LE 31 JULILET 1848
LE CITOYEN PRÉSIDENT. L*ordre du jour appelle la délibération de rassemblée sur la suite à donner à la proposition du citoyen Proudhon.
Le citoyen Proudhon a la parole.
LE CITOYEN PROUDHON. Citoyens représentants, vous êtes impatients, non pas de m'entendre, mais d'en finir.
Le socialisme, depuis vingt ans, agite le peuple,
Le socialisme a fait la révolution de Février: vos querelles parlementaires n'auraient pas ébranlé les masses.
Le socialisme a figuré dans tous les actes de la révolution : au 17 mars, au 16 avril, au 15 mai.
Le socialisme siégeait au Luxembourg, pendant que la politique se traitait à l'Hôtel-de- Ville.
Les ateliers nationaux ont été la caricature du socialisme ; mais, comme ils n'ont pas été de son fait, ils ne Font pas déshonoré.
C'est le socialisme qui a servi de bannière à la dernière insurrection ; ceux qui l'ont préparée et ceux qui l'exploitent avaient besoin, pour entraîner l'ouvrier, de cette grande cause.
C'est avec le socialisme que vous voulez en finir, en le forçant de s'expliquer à cette tribune.
Moi aussi, je veux en finir. Et puisque vous m'avez garanti
la liberté de la parole, il ne tiendra pas à moi que nous en
finissions avec le socialisme ou avec autre chose. (Rumeurs
prolongées.)
J'avais écouté, avec l'attention qu'elles méritaient, les ob-
servations du comité des finances sur la proposition que j'ai eu rhonneur de vous soumettre. J'ai lu 'depuis, avec toute la diligence dont je suis capable» le rapport que vous avez entendu mercredi, et je déclare qu'après cette lecture je me crois plus fondé que jamais à insister sur l'adoption de mon projet.
Le comité des finances vous a dit, par l'organe de son rapporteur, qu'il avait consacré beaucoup de temps à m'en tendre; je voudrais qu'il eût consacré une seule minute à me comprendre : il se serait gardé d'autoriser un rapport aussi plein de personnalités, et aussi léger de raisons que celui qu'on vous a lu.
Que trouve-t-on dans ce rapport ?
L'auteur y parle comme un inquisiteur jugeant un hérétique : «i La proposition du citoyen Proudhon , vous a-t-il dit , est immorale, injuste, factieuse, pleine de malice, de perfidie et d'ignorance, antifinancière, antisociale, sauvage, extravagante, émanée d'un esprit misanthropique , chagrin et solitaire , incitant à la délation et à la guerre civile, violatrice des contrats, attentatoire à la propriété, inclinant à l'abolition de la famille et à l'athéisme. »
Le tout entremêlé, pour la forme, de quelques considérations économiques dont je ferai justice.
Le comité des finances a été sévère, sévère comme un maître d'école ; c'était pour lui, à l'en croire, un devoir impérieux. Il a été unanime dans l'expression de cette sévérité. Nous saurons bientôt si c'est la prévention ou la raison qui a produit ce vote unanime.
Si pourtant le comité des finances, s'exprimant par la bouche du citoyen Thiers , avait parlé dans une ignorance absolue et volontaire du sujet; si ses calculs se trouvaient inexacts, ses appréciations fausses, ses insinuations calomnieuses, ses raisonnements de perpétuels paralogismes, j'aurais certes, à mon tour, le droit d'être sévère. Je serai indulgent. (Rires.) Le rapport que vous avez entendu, sans pitié pour ma personne, m'autoriserait peut-être à des représailles terribles : je serai plein de miséricorde. (Nouveaux rires.)
On a voulu écraser en moi, d'un seul coup, le socialisme c'est-à-dire la protestation du prolétariat, et faire, par cette exécution, un pas de plus dans la voie réactionnaire. (Allons donc! —Écoutez! écoutez! — Laissez^ tout g^lj^
PRONONCÉ A l'assemblée NATIONALE 265
I^ force du socialisme,- sachez-le bien; ne tient pas au succès i'iin individu. Mais, puisqu'on a fait d'une proposition financière une question de parti, je ne reculerai pas devant cette discussion ainsi élargie. Il sera prouvé aujourd'hui que ce sont les notabilités financières qui, depuis vingt ans, par leur ineptie, sont la cause de notre ruine. Grâce au comité des finances, le débat n'est pas entre le citoyen Thiers et moi; il est entre le travail et le privilège.
Mais, avant d'entrer dans la question, j'ai quelques mots à dire pour un fait personnel.
On a fait intervenir, dans un rapport financier, la religion et la famille, menacées, à ce qu'il paraît, dans leur existence, par V impôt du tiers. J'avais prié le comité des finances, et le rapporteur en particulier, de faire disparaître certaines expressions tout à fait inutiles , et qui ne figuraient dans le rapport que comme un écho des calomnies de la presse.
Le comité, le rapporteur, n'ont tenu aucun compte de ma réclamation.
Il est possible, m'ont-ils dit, que l'insinuation soit, en ce qui vous concerne, calomnieuse. Tant mieux; elle vous fournira l'occasion de protester, et vous devez être heureux que cette occasion vous soit offerte. .
Eh bien, je ne protester^-i pas. Je veux que la tentative de calomnie reste au comité des finances et à son rapporteur. Personne ici n'a le droit de me contraindre à une protestation. Je préviens seulement mes adversaires qu'en matière de famille et de religion, je ne sépare pas la pratique de la doctrine, et que toute insinuation à mon adresse qui se renouvellerait ici, je la regarderais comme une atteinte à ma vie privée et une diffamation. Je ne provoquerai pas l'agresseur en un combat singulier : la mort d'un homme ne me satisferait pas. Je ne le traduirai pas devant les tribunaux : la justice, en pareille matière, est incompétente. Je le défierai en duel de conscience. Je lui dirai : Apportez à cette tribune votre vie secrète; faites vos confessions, et je ferai les miennes. (Murmures ironiques.) Nommons un jury d'enquête; qu'on nous passe tous les deux à l'étamine, et que le public juge qui, de vous ou de moi, est l'hypocrite, quel est l'impie. J'arrive maintenant à mon sujet. oigtizedby Google
Citoyens représentants,
La proposition qui vous est déférée n'est rien de moins, prenez-y garde, que la révolution de Février; et ce quevoos allez faire pour l'une, vous le ferez pour l'autre. Vous ne savei rien de ma proposition pas plus que de la révolution (Réclamations), ni le principe, ni le but, ni les moyens. Le comité des finances, qui, par sa spécialité, devait vous les faire connaître, ne vous en a rien dit. Tout ce qu'il a soupçonné de mon projet, c'est qu'il était quelque peu révolutionnaire. Est-ce que le comité des finances accueille les idées révolutionnaires! est-ce que, dans cette révolution de Février, il voit autre chose qu'une surprise, un accident déplorable t
Pour moi, je suis de ceux qui prennent au sérieux cette révolution, et qui ont juré d'en poursuivre l'accomplissement Vous m'excuserez donc, citoyens, si, pour expliquer ma proposition, je reprends les choses d'un peu haut. Je serai d'ailleurs, dans ces prolégomènes, extrêmement bref.
En 93, si la mémoire ne me trompe, au moment des plus grands dangers de la République, un impôt du tiers fut frappé sur le revenu. Je ne vous dirai point comment fut établi cet impôt, comment il fut accueilli, ce qu'il rendit. Ce que je veux vous faire remarquer, et qui seul importe en ce moment, c'est qu'en 93 la propriété paya sa dette à la révolution. A cette époque, où il s'agissait d*être ou de n*ôtre pas, la propriété, chose rare, fit un sacrifice au salut public : ce souvenir lui est resté comme un des plus atroces de ces jours immortels.
Depuis lors, depuis cinquante-six ans, la propriété, je veux dire le revenu net, n'a contribué en rien à la chose publique. (Dénégations et rires.) Vous rirez après.
L'impôt établi sur le principe de la proportionnalité, sa seule base possible, a pesé constamment, de tout son poids, sur le travail. Le travail seul, je le répète à dessein, afin que Ton me contredise, le travail seul paye l'impôt comme il produit seul la richesse.
La révolution de 1848 est arrivée. Ses dangers , ses angoisses, pour être d'une nature toute différente, ne sont pas moindres que ceux de 93. Il s'agit donc de savoir si la propriété, si le revenu neV, en tant qu'il se spécialise et se sépare du produit brut, veut faire pour cette révolution QUELQUE
PRONONCÉ A l'ASSBMBLÉE NATIONALE 267
£n 03, la révolution combattait con^e le despotisme et îontre l'étranger.
En 1848, la révolution a pour ennemis le paupérisme, la li vision du peuple en deux catégories, ceux qui possèdent et jeux qui ne possèdent pas.
L'objet de la révolution de Février s'est formulé tour à tour le différentes manières : Extinction du paupérisme, organisalion du travail, accord du travail et du capital, émancipation iu prolétariat; tout récemment, droit au travail ou garantie iu travail.
Cette formule du droit au travail ou de la garantie du travail est celle que vous avez adoptée dans votre projet de constitution, art. 2, 7 et 132, et que vous maintiendrez, je n'en doute pas. (Bruit.)
Acceptant donc la détermination ainsi faite de la question révolutionnaire, le droit au travail, j'arrive tout de suite à ma proposition, et je me demande : En quoi consiste le droit au travail, et comment est-il possible de le réaliser ? Le droit au travail, voilà le problème.
La solution, voilà ce que je cherche. Et, afin de ne pas vous tenir davantage en suspens, je vous dirai tout d'abord que ma proposition a pour but, non pas précisément de donner la solution, mais d'en fournir les moyens. Cela même, direz- vous, suppose que vous connaissez la solution ! Je vais donc vous dire, en peu de mots, ce que j'en pense.
Le travail pourrait être garanti, si la production avait un débouché sans limites : voilà mon premier raisonnement. Je ne crois pas qu'à cet égard je rencontre de contradicteurs. Si le travail, pris dans sa collectivité, était continuellement plus demandé qu'offert, il est évident que la garantie du travail existerait; elle n'aurait pas besoin des promesses de l'État ; elle ne compromettrait point la liberté ni l'ordre. A cela, point de difficulté.
Qu'est-ce donc qui nous empêche d'avoir en nous-mêmes un pareil débouché 1 La puissance de consommation, dans la société comme dans l'individu, est infinie; et si la plus grosse fortune ne suffit jamais à un homme qui sait vivre, quelle pourrait donc être la consommation d'un pays où l'amour du bien-être, le goût du luxe, le raffinement des mœurs, sont poussés à un si haut degré qu'ils le sont parmi nous, si la fa-
ciilté de consommer était donnée à ce pays dans la mesure de ses besoins!
N'est-il pas évident que si, au lieu du produit ebétif de 10 milliards, qui ne donne pas à cbacun de nous 75 centimes par jour, il nous était permis de dépenser 100 milliards, 7 fr. 50 c. par jour et par tête, nous les dépenserions! (Mouvement.)
Je ne dis pas que nous puissions en arriver là maintenant; mais je dis que nous sommes capables de les dépenser. (On rit.)
Ce n'est donc pas, au fond, la volonté de consommer, par conséquent le débouché, qui manque : c'est que la consommation est mal servie.
Il y a quelque chose qui l'empêche, qui met sur elle l'interdit. Les magasins regorgent, et la population est nue; le commerce est stagnant, et le peuple ne vit que de privations! Tous, tant que nous sommes, nous voulons d'abord le bienêtre et ensuite le luxe; nous produisons, autant qu'il est en nous, ce qu'il faut pour combler nos désirs ; les richesses sont là qui noua attendent, et nous restons pauvres !
Quel est donc ce mystère !
Ce qui empêche la consommation, ce qui, par une conséquence nécessaire, met le veto sur le travail, c'est que la circulation des produits est entravée. Et la circulation est entravée :
1" Par l'emploi exclusif de l'or et de l'argent comme instruments d'échange;
2» Par le loyer, ou péage, qu'il faut payer pour s'en servir:
3» Par l'assimilation qui a été faite de tous les capitaux et instruments de production, notamment du sol, à l'instrument de circulation, au numéraire, en ce sens qu'on a établi partout sur les instruments de travail, comme sur l'argent, des péages, et qu'on a rendu, pour les détenteurs oisifs, des corps essentiellement inertes productifs d'intérêts ;
4? Enfin, par la fascination de l'or et la fureur du monopole, dont les effets sont que chacun, au lieu de produire pour jouir, et par conséquent de consommer dans la mesure de son travail, produit pour accumuler soit de l'or, soit de? capitaux, et, au moyen de cette accumulation, s'exempter ensuite du travail, vivre sans produire, exploiter les travailleurs.
PRONONCÉ A l'assemblée NATIONALE 269
Ainsi, tandis que le produit de la France pourrait être facilement de 20 et 30 milliards, il est tout au plus de 10; et sur ces 10 milliards qui devraient se consommer et se renouveler sans cesse, il en est un cinquième, un quart mis en réserve, sous prétexte d'économies, détourné de la circulation, retranoLé de la consommation, un quart qui demeure stagnant, et qui, par là même, refoule d'autant la production, le travail.
500 millions placés à la caisse d'épargne sont 500 millions de commandes enlevés à la classe ouvrière, 500 millions de déficit sur les salaires, 500 millions à déduire sur le bien-être du peuple. (Rumeurs.)
Le peuple, plus avancé sur ce point que les économistes, commence à le comprendre; la classe ouvrière a analysé la puissance secrète qui arrête la circulation, ferme le débouché, amène fatalement la stagnation et la grève. Aux yeux du prolétariat, les caisses d'épargne et de retraite sont le sauve qui peut de la société moderne. Les financiers ignorent ces choseslà, ou, s'ils les savent, ils les dissimulent; il y va de leur privilège.
Le problème consiste donc, pour moi, non pas à établir une communauté possible, à décréter une égalité illibérale et prématurée; il consiste à supprimer les péages de toute nature qui pèsent sur la production, la circulation et la consommation, suppression que j'exprime par la formule plus technique, plus financière, de gratuité du crédit. (Interruptions diverses.) La gratuité du crédit, telle est, en langage économique, la traduction de ces deux mots, insérés dans le projet de constitution, la garantie dn travail.
Or l'intérêt de l'argent étant la pierre angulaire du privilège et le régulateur de toutes les usures, j'entends par là de tous les revenus de capitaux, c'est donc par l'abaissement progressif de l'intérêt de l'argent qu'il faut procéder à la gratuité du crédit, à l'abolition des taxes qui entravent la circulation et produisent artificiellement la misère.
270 DISG0IJR8
Ayons donc une banque nationale , organisons le crédit public, et, à moins que nous ne voulions entretenir, faire perdurer à tout jamais le privilège et la misère, il est clair qu'avec cette banque nous aurons, les frais d'administration et de bureau réservés, l'escompte pour rien, le crédit pour rien, et finalement l'usage des maisons et de la terre pour rien. (Hilarité générale prolongée.)
Et quand nous serons arrivés là (Nouveaux rires), le principe d'action du commerçant et de l'industriel étant changé, l'amour du bien-être, des jouissances effectives se substituant, comme mobile du travail, à l'ambition et à l'avarice, le fétichisme de l'or faisant place au réalisme de l'existence, l'épargne cédant la place à la mutualité, la formation des capitaux s'opérant par réchange même, la consommation deviendra, comme la faculté de jouir, sans bornes. (Longue interruption. — Rires et exclamations diverses.) Un débouché sans fond sera ouvert au producteur, et la garantie du travail^ de fait comme de droit, existera.
Tel est, en raccourci, en ce qui concerne la garantie du travail, mon plan de réalisation, et je doute qu'on en puisse trouver d'autres. (Ah ! ah ! )
Je reconnais donc, et je n'éprouve pas la moindre peine à faire cette déclaration, je reconnais, j'affirme que la gai-antie du travail est incompatible avec le maintien des usures et péages établis sur la circulation et les instruments de travail, avec les droits seigneuriaux de la propriété. (Exclamations.)
Ceux qui prétendent le contraire peuvent se dire phalanstériens, girondins ou montagnards ; ils peuvent être de fort honnêtes gens et d'excellents citoyens : mais, à coup sûr, ils ne sont pas socialistes ; je dis plus, ils ne sont pas républicains. (Nouvelles exclamations.)
Car de même que l'égalité politique est incompatible avec la monarchie et l'aristocratie, de même l'équilibre dans la circulation et dans l'échange, Tégalité entre la production et la consommation, en autres termes la garantie du travail, est incompatible avec la royauté de l'argent et l'aristocratie des capitaux. Et comme ces deux ordres d'idées sont essentielle^ ment solidaires, il faut conclure encore que la propriété, le revenu net, qui n'existe que par la servitude, est impossible dans une république ; et que, de deux choses l'une, ou la pro-
PRONONCÉ A l'assemblée NATIONALE 271
>riété emportera la République, ou la République emportera a propriété. (On rit. — Vive agitation.)
Je regrette, citoyens, que ce que je vous dis vous fasse tant ;ire, parce que ce que je dis ici vous tuera. (Oh! oh I — Nouv^eaux rires.)
Au reste, les économistes l'ont depuis longtemps reconnu : l'abolition de Tinterét de Targent, par suite la suppression des loyers, fermages et redevances payés pour l'emploi des capitaux, est le terme nécessaire, fatal, du mouvement économique. Le taux normal de l'intérêt étant zéro, le taux de la rente est aussi zéro : cela est d'une certitude mathématique. La tradition sociale, la pensée du législateur, la tendance de V opinion, le proclament.
A l'origine des sociétés, l'intérêt ou le prix du prêt était de 100 et plus pour 100 du capital; à Rome, Cicéron, Brutus, Sénèque, tiraient 60 et 80 pour 100 de leurs capitaux. L'intérêt a ensuite baissé à 15, à 12, à 8 : chez nous il est fixé» de par la loi, à 5; il pourrait l'être, je l'ai démontré tout à l'heure, de par la banque, à 4, à 3, à 2, à 1, à zéro. Cela est dans la nécessité du progrès, et c'est afin d'accélérer ce progrès qu'a été faite la révolution de Février.
Et tous ces projets de crédit foncier, de papier hypothécaire, dont nous sommes assaillis, où tendent-ils ? Quel en est l'objet, le but final î C'est, et l'on n'en fait point mystère, c'e^t de suppléer le numéraire, de lui faire concurrence, de le forcer à réduire son loyer. Dans cet effort de l'opinion vers un nouveau système de crédit, je ne puis voir, et je défie de voir autre chose qu'une conspiration contre l'usure, contre la rente, contre la propriété.
La révolution de Février, je le répète, n'a pas d'autre signification. (Chuchottements.) Abolir progressivement, et dans le plus court délai possible, tous ces droits du seigneur qui pressurent le travail, arrêtent la circulation et ferment le débouché; par suite, et comme conséquence nécessaire, exciter une consommation insatiable, ouvrir un débouché sans fond, fonder sur une base indestructible la garantie du travail -: voilà, sans m'occuper des formes nouvelles d'une société ainsi établie, comment je conçois la possibilité de résoudre immédiatement, pratiquement, la question sociale. DigtizedbyCoog
Voilà ce que j'appelle, improprement peut-être, abolir la propriété.
Car, remarquons-le bien, ici point de dépossession, point d'expropriation, point de banqueroutes, pas de loi agraire, pas de communauté, pas d'intervention de l'État, pas d'atteinte à l'hérédité ni à la famille (Explosion de rires) : annihilation du revenu net, par la concurrence de la banque nationale, c'est-à-dire la liberté, rien que la liberté. (Interruption.)
LE CITOYEN PRÉSIDENT. J'invite l'assemblée au silence. On répondra. Continuez, monsieur Proudhon.
LE CITOYEN PROUDHON. Je raisonne, messieurs, dans un ordre d'idées autre que le vôtre, sans doute; mais enfin, suivez-moi avec un peu de silence et voyez si, dans l'ordre d'idées ou je me suis placé, je raisonne juste.
'Plusieurs membres. Parlez! continuez !
LE CITOYEN PROUDHON. Je sais qu'on se récrie, dans certaines écoles , contre cette interprétation. On nie que la suppression de la rente, cette expression du domaine, soit adéquate à la suppression de la propriété, alors surtout que la possession individuelle est maintenue.
C'est là une querelle de mots que j'abandonne aux philologues. Je me contente de ce qui vaut mieux qu'une définition, je me borne à préciser le fait. Certaines gens crient, et j'en connais plusieurs dans cette enceinte : Vive le roi ! à bas ses droits ! Je dis, moi : A bas le roi I à bas ses droits ! et je pense raisonner plus juste.
Pour en finir avec cette logomachie, et afin de ne laisser aucune prise à la calomnie tt à l'équivoque, je répète que, par abolition de la propriété, je n'entends et je n'ai jamais entendu autre chose que l'abolition progressive , aussi ménagée qu'on qu'on voudra, et par voie de libre concurrence, des revenus des capitaux, mais sans expropriation et sans la moindre tendance communiste.
La propriété, pav cette abolition de ses droits, se trouvera convertie en une sorte de possession, inconnue dans les traités de jurisprudence (Sourires), et qu'aucune loi n'a pu encore définir, par la raison toute simple que cette possession, devant résulter du mouvement économique qui, après avoir fait le '^"nital productif, le rend stérile par la concurrence et la
PRONONCÉ A l'assemblée NATIONALE ^73
mutualité; cette possession, dis-je, n'avait pu exister nulle part.
Selon moi donc, la liquidation de l'ancienne société a été ouverte le 24 février, par une révolution qui a chassé Louis- Philippe (Oh ! oh ! ) et abrogé l'ancienne division du peuple en deux castes, classe travailleuse et classe bourgeoise.
Cette liquidation sera orageuse ou amiable, suivant les passions, la bonne ou la mauvaise foi des partis.
Elle sera plus ou moins longue, selon les tempéraments qu'on jugera convenable d'y apporter, ou les résistances qui précipiteraient une catastrophe.
Cette liquidation, je l'ai, pour ma part, et depuis longtemps calculée, dénoncée maintes fois. C'est elle que j'avais en vue lorsque je disais au comité des finances: Accordez-moi le droit au travail t et je vous abandonne la propriété^ déclaration qui, pour le dire en passant, ne m'a point été arrachée ni surprise. Je Tai faite en toute liberté d'esprit, et après mûre réflexion. Les seules idées qui se réalisent sont celles qui se formulent.
Citoyens représentants, vous venez d'entendre ma profession de foi. Elle était nécessaire pour vous faire comprendre le sens de ma proposition, et le rapport qui vous a été lu la rendait encore plus indispensable. On m'a accusé de dissimuler mes intentions, de n'oser dise ici ce que j'imprime depuis dix ans dans des brochures et des journaux. Vous m'êtes témoins aujourd'hui si je dissimule, si j'ai peur de dire à la face de la France ce que je crois, ce que je veux.
Oui, je veux l'abolition de la propriété, dans le sens que je viens de dire; et c'est pour cela que, dans un article dénoncé à cette tribune, j'ai écrit cette phrase : La rente est un privilège gratuit qu'il appartient à la société de révoquer.
Mais, comme je l'ai fait observer, la révocation de ce privilège peut être subite et violente, telle, en un mut, que, dans l'exaltation de la colère, l'appelle un homme d'esprit, comme aussi elle peut être successive et pacifique.