Les Siciliens l'appellent en effet Saragusa on Saragosa
3i DE LA SERVITUDE
qu'au commencement l'on serl contraint, et vaincu par la force: mais ceux qui viennent après, n'ayans jamais veu la liberté , et ne sçachans que c'est, servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avoient fait par contrainte. C'est cela, que les hommes naissent sous le joug ^ et puis, nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se contentans de vivre comme ils sont nais , et ne pensans point avoir d'autre droict ny autre bien que ce qu'ils ont trouvé, ils prennent pour leur nature Testât de leur naissance. Et toutesfoisil n'est point d'héritier si prodigue et nonchalant, qui quelquesfois ne passe les yeux dans ses registres pour entendre s'il jouit de tous les droicts de sa succession, ou si Ion a rien entreprinssur luy ou son prédécesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun endroict si grande vertu qu'en cecy , de nous enseigner k servir : et (comme Ion dit que Mithridale, qui se feit ordinaire * à boire le poison) pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin de la servitude. Lon ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne pan, pour nous tirer la où elle veut, et nous faire dire ou bien ou mal nais : mais si faut il confesser qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coustume , pour ce que le natu-
i. S'habitua... Ordinaire, accoustumé , dit Nicot. V. Âppien, Guerres de Mithridale, édit. de H. Esticnne, infolio, 1592, p. 248 ; Pline, Hisl. nat., XXIV, 2.
VOLONTAIRE. 3o
rel, pour bon qu'il soit, se perd, s'il n*est entretenu , et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, maugré la nature. Les semences de bien , que la nature met en BOUS, sont si menues et glissantes qu'elles n'endorent pas le moindre heurt * de la nourriture contraire. Elles ne s'entretiennent pas plus ayseement, qu'elles s'abastardisent, se fondent, et viennent en rien , ne plus ne moins que les fruicliers ^ qui ont bien tous quelque naturel a part, lequel ils gardent bien, si on les laisse venir; mais ils le laissent aussitost, pour porter d'autres fruicts estrangers, et non les leurs, selon în'on les ente. Les herbes ont chascune leur propriété, leur naturel et singularité 5 mais toutesfeis le gel ' , le temps, le terroir * ou la main du jardinier ou adjoustent ou diminuent beaucoup de lenrvertu. Laplante qu'on a veueen un endroicl, on est ailleurs empesché de la recognoistre. Qui verroit les Venetiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d'entre eux ne voudroit pas estre roy , et tout ainsi nais et nourris, qu'ils ne cognoissent point d'autre ambition sinon k qui mieux advisera k soigneusement entretenir leur liberté , ainsi apprins et faits des le berceau , qu'ils ne prendroien t poîn t