Regrette., on dit encore plaindre sa peine
de la joye passée. Le naturel de l'homme est bien d'estre franc, et de le vouloir estre; mais aussi sa nature est telle, que naturellement il tient le ply que la nourriture luy donne.
Disons doncques ainsi, qu'à l'homme toutes choses luy sont naturelles , à quoy il se nourrit et accoustume ; mais seulement luy est naïf, k quoy * sa nature simple et non altérée l'appelle. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c'est la coustume, comme des plus braves courtaulx*, qui au commencement mordent le frein, et puis après s'en jouent-, et la où naguieres ils ruoient contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois , et tous fiers se gorgiasent sous labarde^. Ils disent qu'ils ont esté tousjours subjects, que leurs pères ont ainsi vescu ^ ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le
1. Mais ce qui est conforme à la générosité native, à la pure essence de Thomme, c'est seulement l'état vers lequel...
2. CourlauU , c'est un cheval , dit Nicot , a qui a crin et oreilles couppees.» Courtaud, adj. et subst., suivant le Dictionnaire de l'Académie française , dernière édition , désigne un cheval auquel on a coupé les oreiUes et la queue.
3. Se pavanent sous l'armure.... Gorgias, au propre, suivant Nicot , ce pièce d'habillement estoffee richement , dont les femmes, allans esgorgetees ( la gorge nue ), bandoient le bas de leur poitrine. >^ De là gorgias, gorgiase, proprement habillé , élégant, joli ; se gorgiaser, se trouver joli , faire le beau (Nicot ne donne pas ce verbe employé aussi par Montaigne). Bardes (^ de l'italien barda, même sens que le mot français ), harnois d'un cheval , suivant Nicot, et de plus, lames de fer qui couvraient son poitrail et ses flancs.
mors, et se le font accroire par exemples; et fondent eux mesmes sur la longueur, la possession de ceux qui les tyrannisent : mais pour vray les ans ne donnent jamais droict de mal faire, ains aggrandissent l'injure. Tousjours en demeure il quelques uns mieux nais que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent tenir de le crouler*; qui ne s'apprivoisent jamais de la subjection, et qui tousjours , comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de veoir la fumée de sa case, ne se sçavent garder d'adviser^ k leurs naturels privilèges, et de se souvenir des prédécesseurs et de leur premier estre. Ce sont volontiers ceux là qui , ayans l'entendement net et l'esprit clairvoyant , ne se contentent pas , comme le gros populas^, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s'ils n'advisent et derrière et devant, et ne rameinent encores les choses passées, pour juger de celles du temps advenir, et pour mesurer les présentes : ce sont ceux qui, ayans la teste d'eux mesmes bien faite* l'ont
1. Cnmler, crosler , secouer : ce verbe n'a plus que le sens neutre : autrefois il s'employait aussi à l'actif; voy., M sujet de ce mot, M. Génin, ouvrage cité, p. 337 et suiv.
1 Ne peuvent s'empêcher de songer....
3. Le bas peuple.. Ce terme assez expressif qui ne se trouve pas dans Nicot, ni dans les écrivains du temps, semble avoir été forgé par La Boëtie. S'il eût été parti- CQiier au pays de cet auteur, on s'étonnerait à bon droit de ne pas le rencontrer dans Montaigne.
4. Cette expression heureuse qui a vécu jusqu'à nous , plasieurs fois employée par Montaigne, Es8.,\,2ti, et dont
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encores polie par Testude elle sçavoir. Ceux la, quand la liberté serait entièrement perdue , et toute hors du monde , l'imaginans et la seutans en leur esprit, et encores la savourans, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu'on l'accoustre.
Le grand Turc s'est bien advisé de cela , que les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose, aux hommes, le sens de se recognoistre et de haïr la tyrannie. J'entens qu'il n'a en ses terres guieres plus de sçavans qu'il n'en demande. Or communeement le bon zèle et affection de ceux qui ont gardé, maugré * le temps, la dévotion k la franchise , pour si grand nombre qu'il y en ait, en demeure sans effecl, pour ne s'entrecognoistre point. La liberté leur est toute ostee, sous le tyran, de faire et de parler, et quasi de penser*. Ils demeurent tous singuliers en leurs fantasies': et pourtant Momus
la création lui a même été attribuée , est , comme on le voit , fort antérieure aux Essais.
1. Déjà l'on écrivait parfois ma(^r^ ; maulgré et maugré étaient plus fréquents : Ronsard , dans ses vers à Marie :
Maugré les ans je suis du tout à elle. Le môme poëte, s'adressant à Mesdames, fiUes de Henri II :
Mais le sçavoir de la muse Plus que la richesse est fort , Et maugfé les ans refuse De donner place à la mort.