‹ Œuvres complètes: suivies d'un choix der poésies de ses disciplesChapitre 80 sur 106 · AVEC SON EPITAPHE · texte numérisé non relu

AVEC SON EPITAPHE

C'est à meshuy ! J*ay beau corner 1 Or ça, il s'en fault retourner, Maulgré ses dentz, en sa maison Si ne vis-je pieça saison Où j'eusse si hardy couràige Que j'ay ! Par la morbieu ! j'enraige Que je n*ay à qui me combatre...

Y a-il homme qui à quatre, Dy-je, y a-il quatre qui vueillent Combatre à moy? Se tost recueillent Mon gantelet ; vêla pour gaige !

Par le sang bieu! je ne crains paige.

S'il n'a point plus de quatorze ans.

J'ay autresfoys tenu les rencz, Dieu Mercy! et ^aigné le prix Contre cinq Angloys que je pris,

Povres prisonniers desnuez,

Si tost que je les euz ruez.

Ce fust au siège d^Alençon.

Les troys se misrent à rançon,

Et le quatriesme s'enfuyt.

Incdtitinent que l'autre ouyt

Ce bruit, il me print à la gorge,

Se je n'eusse crié : Sainct George !

Combien que je suys bon Franeoys,

Sang bieu ! il m^eust tué aneoys

Que. personne m'eust secouru.

Et quand je me senty féru

D'une bouteille, qu'il cassa

Sur ma teste : « Venez ca, ca !

Dis-jelors. Que chascun s'appaise!

Je ne quiers point faire de noise,

Ventre bieu l et buvons ensemble,

Posé soit ores que je tremble,

Sang bieu ! je ne vous crains pas maille. «

Cy dit ung qu'idem, par derrière les gens :

Çoquericoq.

Qu'esse cy? J'ay oûy poullaille Chanter chez quelque bonne vieille; Il convient que je la resveille.

Poullaille font icy leurs nidz !

C'est du demourant d'Ancenys, Par ma foy ! ou du Champ-Toursé...

Helasl que je me vis coursé De la mort d'ung de mes nepveux 1 .l'euz d'ung canon par les cheveux, Qui me vint cheoir tout droit en barbe;

Mais je m'escriay : « Saincte Barbe!

Vueille-moy ayder à ce coup,

Et je fayderay l'autre coup! »

Adonc le canon m'esbranla,

Et vint ceste fortune-là

Quand nous eusmes le fort conqui».

Le Baronnet et le Marquis,

Craon, Cures, l'Aigle et Bressoire,

Accoururent pour veoir l'histoire ;

La Rochefouquault, l'Amiral,

Aussi Beuil etson attirail,

Pontièvre, tous les capitaines,

Y deschaussèrent leurs mitaines

De fer, de paour de m'affoler.

Et si me vindrent acoler

A terre, où J*estoye meshaigné,

De paour de dire : « Il n'a daigné ! m

Combien que je fusse malade.

Je mis la main à la salade,

Car el m'estouffoit le visaige.

« Ha ! dist le Marquis, ton oultraîge

Te fera une foys mourir ! «

Car il m'avoit bien veu courir,

Oultre l'ost, devant le chasteau.

Hélas ! j'y perdy mon manteau,

Car je cuidoye â'ùne poterne

Que ce fust l'huys d'une taverne.

Et moy tantost de pietonner,

Car, quand on oyt clarons sonner,

Il n'est courage qui ne croisse.

Tout aussitost : « Où esse ? Où esse? »

Et, à brief parler, je m'y fourre,

Ne plus ne moins qu'en une bourre.

Si ce n'eust esté la brairie

Du costé devers la prairie,

De nos gens, qui crioient trestous.

Disant : <c Pierre^ que faictes-vous?

N'assaillez pas la basse court

Tout seul ! » je Teusse prins tout court,

Certes; mais c'eust esté outraîge.

Et se ce n'eust esté ung paige

Qui nous vint trencher le chemin,

Mon frère d'armes Guillemin

Etmoy, Dieu lui pardoint, pourtant!

Car, cjuoy ? il nous en pend autant

A Toeil, eussions, sans nulle faille,

Frappé au travers la bataille

Des Bretons ; mais nous apaisâmes

Nos couraiges et recuUames...

Que dy-je ? non pas reculer,

Chose doHt on ne doibt parler...

Ung rien, jusque au Lyon d'Angiers.

Je ne craignoye que les dangiers,

Moy; je n avoye paour d'aultre chose.

Et quand la bataille fut close,

D'artillerie grosse et gresle

Vous eussez ouy, pesle-mesle :

Tip, îap, sip, sap, à la barrière,

Aux esles, devant et derrière,

J*en eus d'ung parmy la cuirace.

Les dames qu'estoient en la place

Si ne craignoyent que le couillart.

Certes, j'estoye ung bon paillart;

J'en avoye ung si portatit.

Se je n'eusse esté si hastif

De mettre le feu en la pouldre,

J'eusse destruit et mis en fouldre

Tout quanqu'avoit de damoisellcs.

Il porte deux pierres jumelles,

Mon couillart : jamais n'en a meini«

Et dames de joindra les mains,

Quand ilz virent donner l'assault.

Les ùngs se servoyent du courtault

Si dru, si net, si sec que terre.

Et puis, quoy ? parmy ce tonnerre,

Eussez ouy sonner trompilles,

Pour faire dancer jeunes filles

Au son du courtault, haultement.

Quand j'y pense, par mon serment !

C'est vaine guerre qu'avec femmes;

J'avoye toujours pitié des dames.

Veu qu'ung courtault tresperce ungM^Bî(/r,

Hz auroyent le ventre bien dur.

S'il ne passoit oultre... Pensez

Qu'on leur eust faict du mal assez,

Se l'en n'eust eu noble couraige;

Mesmes ces pehons de villaige,

J'entens pehons de plat pays,

Ne se fussent point esbanis

De leur mal faire ; mais nous somm ^ ^

Tousjours, entre nous gentilz homrr»-

Au guet dessus la villenaille.

J'estoye pardeça la bataille,

Tousjours la lance ou la bouteille

Sur la cuisse : c'estoit merveille.

Merveille de me regarder.

Il vint ung Breton estrader,

Qui faisoit rage d'une lance;

Mais il avoit, de jeune enfance,

Les reins rompus; c'estoit dommaîge

Il vint tout seul, par son oultraige,

Estrader par mont et par val 5

Pour bien pourbondir ung cheval Il faisoit feu et voire flambe.

Mais je lui trenchay une jambe, D'ung revers, jusques à la hanche; Et fis ce coup-là ung dimenche, Que dy-je ? ung lundy matin.

Il ne s'armoit que de satin, Tant craignoit à grever ses reins. Voulentiers frappoit aux chanfrains D'ung cheval, quand venoit en jouste, Ou droit à la queue, sans doubte.

Point il ne frappoit son roussin, Pource qu'il avoit le farcin, Que d^ung baston court et noailleux, Dessus sa teste et ses cheveulx, De paour de le faire clocher.

Aussi, de paour de tresbucher, Il alloit son beau pas, /ne, trac^ Et ung grant panon de bissac Voulentiers portoit sur sa teste.

D'ung tel homme fault faire feste Autant que d'ung million d'or.

Gens d'armes ! c'est ung grant trésor ; S'il vault riens il ne fault pas dir^, J'ay fait raige avecques La H ire :

Je l'ay servy trestout mon aage.

Je fus gros vallet, et puis page, Archier, et puis je pris la lance, •Et la vous portoye sur la panse, Tousjours troussé comme une poche.

Et puis, monseigneur de la Roche, Que Dieu pardoint, me print pour paîge.

J'estoye gent et beau de visaige, Je chantoye et brouilloye des flustes,

l56 POÉSIES

Et si tiroye entre deux butes.

A brief parler, j'estoye ainsi

Mignon comme cest enfant-cy;

Je n'avoys pas gramment plus d'aage...

Or ça, ça, par où assauldray-je

Ce cocq que j'ay ouy chanter ?

A peu besongner bien vanter;

11 fault assaillir cest hostel.

A donc apperçoit le Franc Archer un espover.tail de

chenevière,faict en façon d'iin^ gendarme,

croix blanche devant et croix noire

derrière, en sa main tenant

une arbaleste,

\^k part.)

Ha! le Sacrement de l'autel!

Je suis affoibly! Qu'esse-cy?

(A respoventail.)

Ha! Monseigneur, pour Dieu, mercy !

Hault le trait, qu*aye la vie franche !

Je voy bien, îi vostre croix blanche.

Que nous sommes tout d'un party.

(A part.)

D'ond, tous les diables ! est-il sorty.

Tout seul et ainsi effroyè?

(A respoventail.)

Comment ! Estes- vous desvoyé?

Mettez jus, je gage l'amende.

Et, pour Dieu, mon amy, desbende Au hault ou au loing ton baston î

ATTRIBUÉES k VILLON. I57

Adonc il aivise sa croix noire.

Par le sang bieu! c'est ung Breton, Et je dy que je suis Françoys !...

Il est fait de toy, ceste fois, Perrenet; c'est ung parti contraire !

(A respoventail.)

Hen, Dieu! et oîi voulez-vous traire?

Vous ne sçavez pas que vous faictes.

Dea! je suis Breton, si vous lestes.

Vive sainct Denis ou sainct Yve!

Ne m'en chault qui, mais que je vive!

Par ma foi ! Monseigneur mon maistre , Se vous voulez sçavoir mon estre, Ma mère fut née d'Anjou, Et mon père je ne sçay d'où, Sinon que j ouy révéler Qu'il fut natif de Lantriquer.

Comment sçauray-je vostre nom î Monseigneur Roïlant, ou Yvon, Mort seray quand il vous plaira !

(A part.)

Et comment ! il ne cessera Meshuy de me persécuter, Et si ne me veult escouter 1

(A Pespoventail.)

En l'honneur de la Passion De Dieu, que j'aye confession, Car je me sens jà fort malade !

Or, tenez, velà ma salade, Qui n'est froissée ne couppée;

l58 POÉSIE»

Je la vous rens, et mon espée,

Et faictes prier Dieu pour moy.

Je vous laisse, sur vostre foy,

Ung vœu que je doibs à sainct Jacques.

Pour le faire, prendrez mon Jacques,

Et ma ceinture et mon cornet.

(A part.)

Tu meurs bien maulgré toy, Pernet, Voire maulgré toi et à force!

(Au public.')

Puis qu'endurer fault et à forcô^ Priez pour Tame, s'il vous plaist, Du Franc Archier de Baignolèt, Et m'escripvez, à ung paraphe, Sur moy ce petit epitaphe :

Cy gist Pernet le Franc Archier ^ Qui cy mourut sans desmarcher, Car de fuyr n^eut onc espace^ Lequel Dieu y par sa saincîe grâce y Mette es cieulx, avecques les âmes Des francs archiers et des gens d'arhîés^ Arrière des arbalestriers.

Je les hay tous : ce sont meurdriers !

Je les congnois bien de pieça.

Et mourut Van qu'il trespassa.

Velà tout ; les mots sont très beaux.

Or, vous me lairrez mes houseaulx, Car, se j alloye en paradis A cheval, comme fist jadis Sainct Martin, et aussi sainct George,

AtTRiBUÉÊâ A ViLLOW. i^-g

J'en seroye bien plus prest... Or je Vous laisse gantelet et dague :

Car, au surplus, je n'ay plus bague De quoy je me puisse defifendre.

(A l'espouventail.)

Attendez! me voulez- Vous prendre En desaroy ? Je me confesse A Dieu, tandis qu*il n'y a presse, A la Vierge et à tous saînctz.

(A paît.)

Or meurs-je les membres tous saiils

Et tout en bon point, ce me semble.

Je n'ay mal, sinon que je tremble

De paour et de malle froidure.

Et de mes cinq sens de nature...

Cinq cens! Où prins, qui ne les emblo?

Je n en veiz onc cinq cens ensemble^

Par ma foy ! n*en or, n'en monnoye.

Pour néant m*en confesseroye :

Oncques ensemble n'en veit deux*

Et de mes sept péchez morteux

Il fault bien que m'en supportez :

Sur moy je les ay trop portez;

Je les metz jus, avec mon Jacques.

J'eusse attendu jusques à Pasques,*

Mais vecy ung advancement.

Et du premier commendement

De la Loy, qui dit qu'on doibt croire

(Non pas l'estoc quand on va boire,

Cela s entend) en ung seul Dieu,

Jamais ne me trouvay en lieu

Où j'y creusse mieulx qu'à ceste heurCj^

Mais qu'à ce besoing me sequeure.

i6o POÉSIES

(A respoventail.)

Ne desbendez? Je ne me fuysl

(A part.)

Hélas ! je suis mort où je suis.

Je suis aussi simple, aussi coy Comme une pucelle ; car, quoy Dit le second commendementr Qu'on ne jure Dieu vainement.

Non ay-je en vain, mais très ferme, Ainsi que fait ung bon genderme, Car il n'est rien craint, s'il ne jure.

Le tiers nous enjoingt et procure, Et advertist et admoneste, Que l'en doit bien garder la feste.

Autant en hy ver qu en esté :

J'ay tous jours voulentiers festé, De ce ne menti ray-je point; Et le quatriesme nous enjoint Qu'on doit honnorer père et mère :

J ay tousjours honoré mon père, En moy congnoissant gentilhomme De son costé, combien qu'en somme Sois villain et de villenaille.

(A l'espoventail.)

Et, pour Dieu, mon amy, que j aille Jusques amen; miséricorde! Relevez ung peu vostre corde ; Ferez que le traict ne me blesse.

(A part.)

Item, morbieu! je me confesse Du cinquiesme, scquentcment ;

ATTRIBUÉES A VILLON. l6t

Deffend-il pas expressément

Que nul si ne soit point meurtrier?

(A l'espoventail.)

Las I Monseigneur Tarbalestrier, Gardez bien ce commendement; Quant est à moy, par mon serment, Meurdre ne fis onc qu'en poulaille.

(A paît.)

L'aultre commendement nous baille Qu'on n'emble rien; ce ne fis oncque, Car en lieu n'en place quelconque Je n'euz loysir de rien embler.

J'ay assez à qui ressembler En ce point ; je n'ay point mefFait, Car, se l'en m'eust pris sur le fait, Dieu scet comme il me fust mescheu !

Cy laisse tomber à terre l'espoveniaily ulluy qui

le tient.

(A respoventail.)

Las! monseigneur! vous estes cheu!.,.

Jésus! et qui vous a bouté.

Dictes? Ce n'ay-je pas esté, Vrayement, ou diable ne m'emporte, Au cas, dictes? Je m'en rapporte A tous ceulx qui sont cy, beau sire, Affin que ne vueillez pas dire Que c'est demain ou pour demain.

Au fort, baillez-moy vostre main, Je vous ayderay à lever.

Mais ne me vueillez pas grever :

J'ai pitié de vostre fortune.

François Villon, il

I6a POÉSIES

Cyapperçoyt le Franc Archier^ de Pespoventail^ H^^ ce n'est pas ung homme.

Par le corps bieu! j'en ay poUr ilriï^\ Il n*a pié ne main; il ne hobe; Par le corps bleu ! c'est urie robe . ^ Plaine, de 4uoy? charbieu! dé paîllé S.

Qu'esse-cy? morbieu! on se raille, Ce cuiday-jé, des gens de guerre^..

Que la fièvre qùàrtaine serre Celluy qui vous a mis icy !

Je le teray le plus marry, Par la vertu bieu ! qu'il fut oncques.

Se mocque-on de moy quelcotiques?

Et ce n'est, j'advoUe sainct Pierre!

Qu'espoventail de chenevière^ Que le vent a cy abatu ! . . .

La mort bieu ! vous serez batu, Tout au travers, de ceste espée...

Quand la robbe seroit couppée, Ce seroit ung très grand dônirtiaige.

Je vous emporterây pour gaigCj Toutesfoys, après tout hutin.

Au fort, ce sera mon butin, Que je rapporte de la guerre.

On s'est bien raillé de toi, Pierre j La charbieu saincte et beniste !

Vous eussiez eu l'assault bien viste^ Se j'eusse sceu vostre prouesse :

Vous eussiez tost eu la renverse, Voir, quelque paour que j'en eusse.

Or pleust à Jésus que je fusse, A tout cecy» en ma maison 1

ATTRIBUÉES A VILLON. l6j

Qu'il poise! Mengié a foison De paille : elle chiet par derrière.

C'est paine pour là chamberière, De la porter hors de ce lieu.

(Au public.)

Seigneurs, je vous commande à Dieu; Et se 1 on vous vient demander Qu'est devenu le Franc Archier, Dictés qu'il n'est pas mort encor, Et 4^11 emporte dague et cor, Et reviendra par cy de brief.

Adieu ; je m'en vois au relief.

Fin dû monologub du franc archixr DE Baignollet.

XXllU

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