‹ Œuvres complètes. tome dixièmeChapitre 13 sur 198 · QUELQUES-UNS DE LA TROUPE · texte numérisé non relu

QUELQUES-UNS DE LA TROUPE

La puissance de l'empereur est sans limite.

JULIEN

C'est bien ce que je pense. Mais vouloir se soustraire à ce qui est sans limite, ô amis, n'est-ce pas démence?

LES ÉTUDIANTS

Oui, oui ; le Cappadocien est fou !

JULIEN

Et qu'est-ce que la démence? Que pensaient nos ancêtres de cet état? Qu'enseignaient les prêtres égyptiens? Et que disent le mystique Maximos et les autres philosophes des pays d'Orient? Ils disent que l'énigme céleste se révèle dans l'insensé. Notre Grégoire ... au moment où il se dresse contre l'empereur... est donc en particulière union avec le ciel... Versez du vin pour le Cappadocien ; chantez des chansons à la louange de notre Grégoire;... une statue d'honneur pour Grégoire de Nazianze !

LES ÉTUDIANTS, rires et cris de joie.

Loué soit le Cappadocien ! Loué soit le juge du Cappadocien !

(Le maître de philosophie Libanios , entouré de disciples , entre sur la place.)

ŒUVRES DE DRESDE

LIBANIOS

Hé, voyez,... je crois que mon frère Julien proclame 1a. sagesse sur la place publique !

JULIEN

Dis la folie, mon très cher ; la sagesse est partie.

LIBANIOS

La sagesse est partie?

JULIEN

Ou sur le point de partir ; car tu te diriges vers le Pirée, toi aussi, n’est-ce pas?

LIBANIOS

Moi, mon frère ; qu’est-ce que j’irais faire au Pirée?

JULIEN

Notre Libanios est donc le seul maître qui ne sait pas qu’un vaisseau vient d’arriver d’Éphèse?

LIBANIOS

Hé, ami, que m’importe ce vaisseau !

JULIEN

Il est chargé jusqu’au bord d’aspirants à la science...

LIBANIOS, méprisant.

Bah, il vient d’Ëphèse !

L’or n’a-t-il pas même valeur, d’où qu’il vienne?

LIBANIOS

L’or? Ha-ha ! Ceux qui sont dorés, Maximos les garde pour lui, et ne les laisse pas échapper. Quelle sorte d’étudiants est-ce, d’habitude, qui arrivent ici d’Éphèse? Des fils d’épiciers, des aînés d’artisans. De l’or, dis-tu, mon Julien? Je dis : manque d’or. Mais ce manque d’or, je veux m’en servir et en frapper une vraie médaille d’or pesant

l’apostasie de césar, ACTE II 63

pour vous, jeunes gens. Un précepte utile dans la vie n’est-il pas, en effet,... lorsqu’il est présenté sous une forme ingénieuse et séduisante,... comparable à une médaille d’or de bon poids?...

Écoutez donc, si cela vous plaît. On a dit ici que certains hommes se sont dépêchés de descendre en grande hâte au Pirée. Qui sont-ils, ces gens pressés? Je ne songe pas à citer des noms, loin de là ; eux-mêmes s’appellent amants de la sagesse et maîtres de sagesse. Transportez-vous par la pensée au Pirée. Que s’y passe-t-il en ce moment, pendant que je suis ici devant votre groupe qui m’écoute avec bienveillance? Je vais vous dire ce qui s’y passe. Ces hommes, qui prétendent aimer et proclamer la sagesse, accourent en foule au pont de débarquement ; ils se poussent, ils se chamaillent, ils se mordent, oublient toute convenance et perdent toute dignité. Et pourquoi? Pour être les premiers à bord,... afin d’enlever les jeunes gens les mieux vêtus, les mener chez eux, les y recevoir, dans l’espérance d’en tirer profit par la suite de toutes sortes de manières... Quelle honte, quel réveil dans le vide, comme après une ivresse, lorsqu’au bout de peu de temps il apparaît... haha-ha!... que ces jeunes gens ont à peine apporté ce qu’il fallait pour payer leur banquet de bienvenue !... Apprenez par là, jeunes gens, comme il sied mal à un amant de la sagesse, et combien peu il vaut la peine d’aspirer aux biens qui n’ont pas de rapport avec la vérité.

Oh, mon Libanios, lorsque je t’écoute en fermant les yeux, je suis plongé dans un doux rêve, et il me semble que Diogène est ressuscité parmi nous.

ŒUVRES DE DRESDE

LIBANIOS

Ta langue est d'une générosité princière, mon très cher !

JULIEN

Pas le moins du monde. Et pourtant, j'étais sur le point d'interrompre ton discours ; car cette fois, il y aura au moins un de tes confrères qui ne sera certainement pas déçu.

LIBANIOS

Mon ami plaisante.

JULIEN

Ton ami t'affirme que les deux fils du gouverneur Milon sont à bord.

LIBANIOS, le saisit par la manche .

Que dis-tu?

JULIEN

Le successeur de Diogène qui se chargera de leur éducation ne sera pas forcé, par pauvreté, de boire dans le creux de sa main.

Les fils du gouverneur Milon ! Ce noble Milon, qui a envoyé à l'empereur sept chevaux persans avec des harnais cousus de perles...

JULIEN

Beaucoup de gens ont trouvé que le cadeau était mince, venant de Milon.

LIBANIOS

C'est très vrai. Milon aurait dû envoyer un poème ; ou bien il aurait dû envoyer un discours bien composé, ou une lettre. Milon est un homme richement doué ; toute la famille du gouverneur Milon est richement douée.

JULIEN

Surtout les deux jeunes gens.

l’apostasie de césar, ACTE II

LIBANIOS

Je le crois volontiers. Veuillent les dieux, en faveur du père bienfaisant et généreux, que ses fils tombent dans de bonnes mains ! Tu avais donc tout de même raison, ô Julien ; le vaisseau apportait vraiment de l’or d’Éphèse. Car les dons de l’esprit ne sont-ils pas l’or véritable? Mais je ne suis pas tranquille ; en vérité, le bien de ces jeunes gens est une affaire d’importance ; tout dépend, pour une grande part, de celui qui les aura d’abord. Mes jeunes amis, si vous êtes de mon avis, nous tendrons à ces deux étrangers une main pour les guider, nous les aiderons à trouver le meilleur choix de maîtres, et un logement, et...

SALLUSTE

J’en suis!

LES ÉTUDIANTS

Au Pirée ! Au Pirée !

SALLUSTE

Nous allons nous battre comme des sangliers pour les fils de Milon !

(Ils sortent tous à droite avec Libanios ; seuls le prince Julien et Grégoire de Nazianze restent dans la colonnade .)

JULIEN, les suit des yeux.

Regarde : ils s'ébattent comme un troupeau de faunes. Ils se lèchent les lèvres à l'idée du banquet dont ils se régaleront cette nuit. (Il se tourne vers Grégoire.) S'ils adressaient à Dieu un soupir en ce moment, ce serait pour lui demander de vider leur estomac de leur déjeuner.

GRÉGOIRE

Julien...

JULIEN

Tu peux me regarder ; je n'ai pas bu.

ŒUVRES DE DRESDE

GRÉGOIRE

Je le sais. Tu es frugal de toute manière. Et pourtant tu prends part à cette vie.

JULIEN

Pourquoi pas? Sais-tu, ou sais-je quand le tonnerre tombera? Pourquoi ne pas vivre un clair jour ensoleillé? Oublies-tu que j'ai traîné mon enfance et les premières années de ma jeunesse dans un esclavage doré? C'était devenu pour moi une habitude, je peux même dire une sorte de besoin, d'éprouver un certain effroi. Et maintenant? Ce silence de mort du côté de l'empereur;... ce mutisme qui épie ! J'ai quitté Pergame sans l'assentiment de l'empereur ; l'empereur n'a rien dit à cela. Je suis allé de ma propre autorité à Nicomédie ; j'y ai vécu, et j’ai suivi les leçons de Nikokles et des autres ; l'empereur a laissé faire. Je suis venu à Athènes, j'ai recherché Libanios, que l'empereur m'avait défendu de voir;.,, l'empereur s'est tu jusqu'à ce jour. Comment faut-il interpréter cela?

GRÉGOIRE

Il faut que tu l'interprètes avec charité, Julien !

JULIEN

Oh, tu ne sais pas... ! Je hais cette puissance extérieure à moi, effrayante quand elle agit,... plus effrayante encore au repos.

GRÉGOIRE

Sois franc, ami, et dis-moi si c'est cela seulement qui t'a mené sur tous ces chemins étranges.

JULIEN

Qu'entends-tu par chemins étranges?

l’apostasie de césar, ACTE II

Est-ce vrai, ce bruit,... que tu passes tes nuits à t’enquérir des mystères païens d’Éleusis?

JULIEN

Ah, bah ! Je peux t’assurer qu’il y a peu de profit à tirer de ces rêveurs, amateurs d’énigmes. Ne parlons plus de cela.

GRÉGOIRE

C’est donc vrai ! Oh, Julien, comment as-tu pu rechercher cette infâme compagnie !

JULIEN

Il me faut vivre, Grégoire,... et cette école de sagesse, ici, ce n’est pas la vie. Ce Libanios ! Jamais je ne lui pardonnerai de l’avoir tant aimé. Avec quel tremblement de joie et quelle humilité je me suis présenté à mon arrivée devant cet homme, je me suis incliné devant lui, l’ai embrassé, et l’ai appelé mon grand frère.

GRÉGOIRE

Oui, tous les chrétiens étaient d’avis que tu allais trop loin.

JULIEN

Je venais ici l’âme en fête. Je voyais en esprit une bataille grandiose entre nous deux,... la vérité du monde en lutte contre la vérité de Dieu... Qu’en a-t-il été? Libanios n’a jamais voulu sérieusement cette bataille. Il n’a voulu aucune bataille ; il ne veut que son propre avantage. Je te le dis, Grégoire,... Libanios n’est pas un grand homme.

GRÉGOIRE

Toute la Grèce éclairée, pourtant, crie qu’il l’est.

JULIEN

Il n’est quand même pas un grand homme, je te dis. Une

ŒUVRES DE DRESDE

seule fois j’ai vu Libanios grand, c’était cette nuit, à Constantinople. Il était grand, alors, parce qu’il avait subi une grande injustice, et parce qu’une noble colère le possédait. Mais ici ! Oh ! de quoi n’ai-je pas été le témoin ! Libanios a un grand savoir, mais il n’est pas un grand homme. Libanios est avide ; il est vaniteux ; il est rongé de jalousie. Crois-tu qu’il a pu supporter le renom que,... grâce évidemment, pour une grande part, à l’indulgence de mes amis,... j’ai été assez heureux pour m’acquérir? Si tu vas trouver Libanios, il saura t’expliquer l’essence et le caractère de toutes les vertus. Il les a sous la main, comme il a ses livres dans sa bibliothèque. Mais cultive-t-il ces vertus? Sa vie ressemble-t-elle à sa doctrine? Lui, un successeur de Socrate et de Platon,... ha-ha ! N’a-t-il pas flatté l’empereur avant d’être chassé? Ne m’a-t-il pas flatté au cours de notre rencontre à Constantinople, cette rencontre qu'il a, depuis, malencontreusement essayé de présenter sous un jour ridicule ! Et que suis-je pour lui maintenant? Maintenant, il écrit à Gallos, à César Gallos, à l’héritier de l’empereur, et le félicite de ses progrès contre les Perses, bien que ces progrès aient, jusqu’ici, été assez médiocres, et bien que César Gallos ne soit remarquable ni par son savoir, ni par une remarquable éloquence... Et les Grecs continuent à appeler ce Libanios le roi des philosophes ! Ah, je ne nierai pas que cela m’irrite. Je croyais, à vrai dire, que les Grecs devaient pouvoir faire un meilleur choix, s’ils fixaient davantage les yeux sur les adeptes de la sagesse et de l’éloquence qui, en ces dernières années...

BASILE, arrive par la droite.

Des lettres ! Des lettres de Cappadoce !

l’apostasie de césar, ACTE II

Pour moi aussi?

GRÉGOIRE

BASILE

Tiens ; c'est de ta mère.

GRÉGOIRE

Ma pieuse mère !

(Il ouvre le papier et lit.) JULIEN, à Basile.

Est-ce ta sœur qui écrit?

BASILE, qui est entré avec sa lettre ouverte.

Oui, c'est Makrina. Elle donne des nouvelles pénibles et étranges.

JULIEN

Lesquelles, lesquelles?

BASILE

D’abord au sujet de ton puissant frère Gallos. Il exerce une domination rigoureuse à Antioche.

JULIEN

Oui, Gallos est dur... Makrina écrit « domination rigoureuse »?

BASILE, le regarde.

Makrina écrit « sanglante ».

JULIEN

Ah, c'est ce que je pensais! Pourquoi l'empereur lui a-t-il fait épouser cette veuve infâme, cette Constantina !

GRÉGOIRE, lisant.

Oh quelle indignité inouïe !

JULIEN

Qu'y a-t-il, ami?

GRÉGOIRE, à Basile.

Makrina ne mentionne-t-elle rien de ce qui se passe à Antioche?

ŒUVRES DE DRESDE

BASILE

Rien en particulier. Qu’est-ce que c’est? Tu es pâle...

GRÉGOIRE

Tu connaissais bien le noble Klemazios, d’Alexandrie?

BASILE

Oui, oui ; que lui est-il arrivé?

GRÉGOIRE

Il est assassiné, Basile !

Que dis-tu ! Assassiné?

GRÉGOIRE

J’appelle cela un assassinat on l’a exécuté sans jugement.

JULIEN

Qui? Qui l’a exécuté?

GRÉGOIRE

Oui, qui? Comment puis-je dire, qui? Ma mère raconte l’histoire ainsi : la belle-mère de Klemazios brûlait d’un amour coupable pour le mari de sa fille ; mais comme elle ne parvenait à rien avec lui, elle se procura par une petite porte accès au château...

julien

Quel château?

GRÉGOIRE

Ma mère écrit seulement le château.

JULIEN

Eh bien? Après...?

GRÉGOIRE

On sait seulement qu’elle a offert à une noble et puissante dame un très précieux bijou pour obtenir un arrêt de mort...

l’apostasie de césar, ACTE II

Ah, mais elle ne l’a pas eu !

GRÉGOIRE

Elle l’a eu, Julien !

JULIEN

Oh, Jésus !

BASILE

Effroyable! Et Klemazios...?

GRÉGOIRE

L’arrêt de mort fut envoyé au gouverneur Honoratos. Cet homme faible n’a pas osé s’opposer à un ordre venu de si haut. Klemazios fut emprisonné, et exécuté le lendemain matin de bonne heure, sans avoir pu, m’écrit ma mère, ouvrir la bouche pour sa défense.

JULIEN, pâle , à voix basse ,

Brûle ces lettres dangereuses ; elles peuvent causer notre malheur à tous.

BASILE

Un excès aussi éclatant au milieu d'une grande ville ! Où sommes-nous ; où sommes-nous?

JULIEN

Oui, tu peux le demander, où sommes-nous ! Un assassin chrétien, une courtisane chrétienne, un...

GRÉGOIRE

Les lamentations n'apportent pas de remède. Que comptes-tu faire?

Moi? Je n’irai plus à Ëleusis; je romprai toute relation avec les païens, et remercierai le Seigneur mon Dieu de ce qu’il m’a ôté la tentation du pouvoir.

ŒUVRES DE DRESDE

GRÉGOIRE

Bien ; mais quoi encore?

JULIEN

Je ne te comprends pas...

GRÉGOIRE

Eh bien, écoute. Il ne faut pas croire que Ton s'en tient à l'assassinat de Klemazios. Cet acte inouï d’infamie s'est abattu comme une peste sur Antioche. Tout le mal réveillé sort de ses trous et grouille. Ma mère écrit qu'on dirait l'ouverture de quelque abîme putride. Les femmes dénoncent leur mari, les fils dénoncent leurs pères, les prêtres dénoncent leurs propres fidèles...

JULIEN

Cela se propagera plus loin. L'abomination nous souillera tous... Oh, Grégoire, si je pouvais fuir jusqu’au bout du monde... !

GRÉGOIRE

Ta place est au nombril du monde, prince Julien !

JULIEN

Que me demandes-tu ?

Tu es le frère de ce César sanglant. Va le trouver,... il se dit chrétien. Jette-lui sa conduite à la face ; terrassele d'effroi et de remords...

JULIEN, reculant.

Insensé, à quoi penses-tu?

GRÉGOIRE

Aimes-tu ton frère? Veux-tu le sauver?

JULIEN

J'aimais Gallos plus que personne.

l’apostasie de césar, ACTE II

GRÉGOIRE

Tu l’aimais...?

JULIEN

Tant qu’il n’a été que mon frère. Mais maintenant... ; n’est-il pas César? Grégoire,... Basile,... oh, très chers amis, je tremble pour ma vie, j’ai peine à respirer à cause de César Gallos. Et je devrais penser à comparaître devant ses yeux, moi, de qui l’existence est un danger pour lui !

GRÉGOIRE

Pourquoi es-tu venu à Athènes? Tu as fait annoncer partout à grande pompe : le prince Julien quitte Constantinople pour combattre la fausse sagesse,... pour défendre la vérité chrétienne contre le mensonge du paganisme. Qu'astu accompli à cet égard?

Oh, ce n’était pas non plus ici que la bataille devait avoir lieu.

GRÉGOIRE

Non, ce n’était pas ici ;... pas avec une façon de parler contre une autre façon de parler, pas avec livre contre livre, pas avec les assauts de parole, jeux de la salle des conférences ! Non, Julien, c’est dehors, dans la vie, qu’il faut que tu te présentes, avec la vie dans tes mains...

JULIEN

Je le vois ; je le vois !

GRÉGOIRE

Oui, comme Libanios le voit ! Tu te moquais de lui. Il connaissait l’essence et le caractère de toutes les vertus ; mais la doctrine n’était pour lui qu’une doctrine. Combien de ce qui est à toi appartient à Dieu? Combien l’empereur a-t-il le droit de demander?

74 ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Tu disais toi-même que c’était un blasphème...

GRÉGOIRE

Envers qui? Envers Dieu ou l’empereur?

JULIEN, résolu.

Eh bien, soit ; nous serons ensemble?

GRÉGOIRE, se refusant.

J’ai mon petit cercle ; j’ai à veiller sur ma famille. Mon pouvoir ni mes facultés ne s’étendent au delà.

JULIEN veut répondre; soudain il écoute vers la droite , et crie :

A la bacchanale !

BASILE

Julien !

JULIEN

A la bacchanale, amis !

( Grégoire de Nazianze le regarde un instant; puis il sort par la colonnade à gauche. Une foule d'étudiants de la haute école , avec les nouveaux venus parmi eux} envahissent la place à grand bruit et en criant.)

BASILE, plus près .

Julien, veux-tu m’écouter?

JULIEN

Regarde, regarde ! Ils ont conduit au bain leurs nouveaux amis,... leur ont oint les cheveux. Regarde, comme ils brandissent leurs bâtons ; comme ils crient et frappent les dalles. Qu’en dis-tu, Périclès? Il me semble deviner ton ombre irritée...

BASILE

Viens, viens !

JULIEN

Ah, regarde celui qu’ils poussent tout nu, parmi eux. Voilà les danseuses qui arrivent. Ah, vois-tu...

l’apostasie de césar, ACTE II

Fi, fi ;. . . détourne les yeux !

(La nuit est venue. Toute la troupe campe sur la place près de la fontaine. On apporte du vin et des fruits. Des filles fardées dansent à la lueur des torches.)

JULIEN, après un court silence.

Dis-moi, Basile, pourquoi le péché païen était-il si beau?

BASILE

Tu te trompes, ami ; on a composé de beaux poèmes, écrit de beaux contes sur le péché païen ; mais il n’était pas beau.

JULIEN

Oh, que dis-tu là? Alcibiade n’était-il pas beau lorsque, dans la chaleur du vin, il s’élançait, la nuit, par les rues d’Athènes comme un jeune dieu? N'était-il pas beau dans sa superbe, lorsqu’il narguait Hermès et frappait le marteau des portes des citoyens,... lorsqu’il appelait leurs femmes et leurs filles, qui tremblaient à l’intérieur et se taisaient en soupirant, haletantes, car 'elles ne désiraient rien tant que...

BASILE

Oh, je t’en prie et supplie, écoute-moi.

JULIEN

Socrate n’était-il pas beau à son banquet? Et Platon, et tous leurs joyeux frères attablés. Et pourtant, ils commettaient des péchés que ces salauds de chrétiens que voilà jureraient par Dieu n’avoir jamais commis, si on les en accusait. Et pense encore à Œdipe, à Médée, à Léda...

BASILE

Poésie, poésie ;... tu mêles la poésie et la vérité.

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Les caractères et les volontés imaginés ne sont-ils pas de même nature que ceux des êtres réels? Et regarde alors nos saintes Écritures, tant les anciennes que les nouvelles. Le péché était-il beau à Sodome et à Gomorrhe? Le feu de Jéhova n’a-t-il pas vengé ce qui ne faisait pas reculer Socrate?... Oh, lorsque je vis cette vie de désordre et de bombance, je me demande souvent si la vérité ne serait pas l’ennemie de la beauté.

BASILE

Et c’est dans un pareil moment que tu peux soupirer après la beauté? As-tu si facilement oublié les nouvelles que tu as entendues tout à l’heure...?

JULIEN, se bouche les oreilles .

Pas un mot de plus sur ces horreurs ! Ces affaires d’Antioche, nous voulons les rejeter loin de nous .

Dis-moi, qu’écrit encore Makrina? Il y avait autre chose ; il me semble que tu disais. . . ; comment appelais- tu les autres nouvelles?

BASILE

Étranges.

JULIEN

Oui, oui ;... qu’était-ce?

BASILE

Elle écrit au sujet de Maximos d’Éphèse...

JULIEN, animé.

Le mystique?

BASILE

Oui, cet homme énigmatique. Il a surgi de nouveau ; cette fois, à Éphèse. Tout le pays aux alentours est en rumeur. Le nom de Maximos est sur toutes les lèvres. Ou

l’apostasie de césar, ACTE II

bien c’est un charlatan, ou bien il a conclu quelque sinistre pacte avec certains esprits. Même des chrétiens subissent l'attraction singulière de ses prodiges blasphématoires.

JULIEN

Dis-en plus, plus, je t'en prie !

BASILE

Il n’y a pas plus sur lui. Makrina écrit seulement qu'elle voit dans le retour de Maximos une preuve que la colère du Seigneur est sur nous. Elle croit qu’il faut prévoir de grandes calamités à cause de nos péchés.

JULIEN

Oui, oui, oui !... Écoute, Basile, elle doit être certainement une femme rare, ta sœur.

BASILE

Elle Test, en vérité.

JULIEN

Lorsque tu me racontes ce qu'elle dit dans ses lettres, il me semble percevoir quelque chose de plein, de parfait, à quoi j’aurais longtemps aspiré. Dis-moi, songe-t-elle encore à quitter le monde et à vivre dans un pays désert ?

BASILE

Elle y songe toujours fermement.

JULIEN

Vraiment? Elle, qui semble avoir été comblée de tous les dons? Elle, qui est, paraît-il, à la fois jeune et belle ; qui a de la fortune en perspective, et qui possède, — au moins pour une femme — un savoir très exceptionnel ! Sais-tu bien, Basile, que je brûle de la voir?... Que veut-elle dans la solitude?

ŒUVRES DE DRESDE

BASILE

Je te r ai déjà dit : son fiancé est mort. Elle le considère comme son mari qui l'attend, à qui elle doit toutes ses pensées, et à qui elle a le devoir de se présenter pure.

JULIEN

Étrange, de voir combien de gens sont attirés vers la solitude, à notre époque. ...Lorsque tu écriras à Makrina, tu peux lui dire que, moi aussi...

BASILE

Elle le sait, Julien, mais elle ne le croit pas.

julien

Pourquoi pas? Qu'écrit-elle?

Je te prie, ami, épargne-moi...

JULIEN

Si tu m'aimes, ne me cache pas un mot de ce qu'elle écrit !

BASILE, lui tend la lettre.

Tu le veux ;... lis, ça commence là.

JULIEN, lit.

« Chaque fois que tu m'écris au sujet de ce jeune cousin de l'empereur, qui est ton ami, mon cœur se remplit d'une grande joie rayonnante... » Oh, Basile, sers-moi d'yeux; continue pour moi.

BASILE, lit .

« Ton récit de la confiante certitude avec laquelle il est venu à Athènes a été pour moi comme un tableau du temps de l'Ancien Testament. Oui, je crois qu'il est David ressuscité, qui vaincra les champions des païens. Que l'esprit de Dieu soit avec lui dans le combat, et tous les jours. »

l’apostasie de césar, ACTE II

JULIEN, lui saisit le bras.

Assez, cela suffit ! Elle aussi? Qu’est-ce donc que vous tous, comme d’une seule voix, vous exigez de moi? Ai-je pris avec vous aucun engagement de combattre les lions du pouvoir...?

BASILE

D’où vient que tous les croyants regardent vers toi dans une attente anxieuse?

JULIEN, arpente la colonnade , s'arrête , et tend la main vers la lettre .

Donne; laisse-moi voir. (Il lit.) « Que l’esprit de Dieu soit avec lui dans le combat, et tous les jours. ...»

O Basile, si je pouvais... ! Mais je me sens comme Dédale entre le ciel et la terre. Hauteur vertigineuse et abîme effrayant... Quel sens donner à ces voix qui, de l’est et de l’ouest, me crient que je dois sauver la chrétienté? Où estelle, cette chrétienté qui doit être sauvée? Est-elle chez l’empereur ou chez César? Je pense que leurs actes crient : non, non! Est-elle chez les puissants et les nobles,... chez ces moitiés d’hommes lubriques de la cour, qui croisent les mains sur leur ventre repu, et piaillent : le fils de Dieu a-t-il été fait de rien? Ou bien est-elle chez les gens cultivés, chez ceux, comme toi et moi, qui ont bu la beauté et la science aux sources païennes? La plupart de nos frères ne penchent-ils pas vers l’hérésie arienne, que l’empereur luimême tient en si grande faveur? Et quant à toute la tourbe déguenillée de l’empire,... tous ceux qui font rage contre les temples, qui massacrent les païens et les fils des païens ! Est-ce que c’est pour le Christ? Ha-ha ! ils se battent entre eux, ensuite, pour se disputer les dépouilles des morts. ... Tu peux demander à Makrina si le christianisme doit être cherché dans la solitude,... sur la colonne où le saint stylite

ŒUVRES DE DRESDE

se tient sur une jambe. Ou bien est-elle dans les villes? Peut-être chez ces boulangers de Constantinople, qui récemment se battaient à coups de poings pour élucider la question de savoir si la trinité se compose de trois personnes ou de trois hypostases !... Qui d'entre tous ceux-là le Christ approuverait-il, s'il descendait de nouveau sur la terre?... Sors-moi la lanterne de Diogène, Basile ! Éclaire ces ténèbres. ... Où est la chrétienté?

Cherche la réponse où elle doit être trouvée à toutes les époques de faiblesse.

JULIEN

Ne bouche pas le puits de ta science ! Désaltère-moi, si tu peux. Où dois-je chercher et trouver?

BASILE

Dans les écrits des saints.

JULIEN

La même réponse désespérante. Des livres,... toujours des livres ! Quand je suis venu vers Libanios, il m’a dit : des livres, des livres! Si je viens vers vous,... des livres, des livres, des livres ! Des pierres pour du pain ! Je n’ai rien à faire de vos livres;... c’est de vie que j'ai soif, de communion, face à face avec l'esprit. Est-ce un livre qui fit voir Saul? N’est-ce pas un flot de lumière qui l’a frappé, une vision, une voix... !

BASILE

Oublies-tu la vision et la voix que cet Agathon de Makellon...?

JULIEN

Message énigmatique ; appel d'oracle que je ne sais interpréter. Était-ce moi l'élu? L’héritier de l’empire,

l'apostasie de césar, ACTE II

disait-on. Et quel empire...? Mille doutes planent sur tout cela. Je ne sais qu’une chose : A Athènes n’est pas la fosse aux lions. Mais où, où? Oh, je tâtonne comme Saul dans la nuit. Si le Christ veut se servir de moi, il faut qu’il parle clairement. Le doigt dans la plaie...

BASILE

Et cependant il est écrit...

JULIEN, écartant d'un geste de la main.

Je sais tout ce qui est écrit. Ce qui est par écrit n’est pas de la vérité en chair et en os. N’éprouves-tu pas un dégoût, une nausée, comme à bord d’un vaisseau par temps calme, à être ainsi ballotté entre la vie, l’Écriture, la sagesse et la beauté païennes? Il faut qu’il vienne une nouvelle révélation. Ou une révélation de quelque chose de nouveau. Il le faut, dis- je ;... le temps est venu... Oui, une révélation ! Oh, Basile, pourrais-tu prier pour qu’elle me touche ! Le martyre, s’il le faut... ! Le martyre..., ah, je me pâme à sa douceur... ! la couronne d’épines sur mon front... ! (Il se prend la tête des deux mains , saisit la couronne de roses , qu’il arrache , réfléchit longuement, et dit à voix basse) : Celle-là. Je l’avais oubliée. (Il jette la couronne.) Je n’ai appris qu’une chose à Athènes.

BASILE

Laquelle, Julien?

JULIEN

L’antique beauté n’est plus belle et la nouvelle vérité n’est plus vraie.

(Le maître de philosophie Libanios entre rapidement par la colonnade

à droite.)

LIBANIOS, encore à distance .

Nous le tenons ; nous le tenons !

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Qui? Je pensais que tu les avais tous les deux.

LIBANIOS

Quels deux?

JULIEN

Les fils de Milon.

LIBANIOS

Ah, oui, je ls ai aussi. Mais nous le tenons, lui, mon Julien !

JULIEN

Qui donc, très cher frère?

LIBANIOS

Il s'est pris dans ses propres filets !

JULIEN

Aha,... un philosophe, alors?

LIBANIOS

L'ennemi de toute sagesse.

JULIEN

Qui, qui, je demande?

Tu ne le sais vraiment pas? Tu n'as pas entendu la nouvelle au sujet de Maximos?

JULIEN

Maximos? Oh, aie donc la bonté...

LIBANIOS

Voilà où devait en venir ce visionnaire agité,.. . pas à pas, jusqu'à la folie...

JULIEN

En d'autres termes : jusqu'à la plus haute sagesse. LIBANIOS

Oui, on peut le dire. Mais maintenant, il faut agir et saisir l'occasion. Toi, notre très estimé Julien, tu es l'homme.

l’apostasie de césar, ACTE II

Tu es le proche cousin de l’empereur. L'espoir de tous les. vrais philosophes repose sur toi, ici comme à Nicomédie...

JULIEN

Écoute, ô merveilleux Libanios,... comme je n’ai pas la toute-science...

LIBANIOS

Apprends donc que Maximos, récemment, a manifesté ouvertement ce qui est au fond de sa doctrine.

JULIEN

Et c’est de cela que tu le blâmes?

Il a déclaré qu’il peut commander à des esprits et à des ombres.

JULIEN, le prend par le manteau.

Libanios !

LIBANIOS

Tous les gens du vaisseau étaient pleins des plus étonnants récits, et ici (il montre une lettre) mon confrère Eusebios rend compte en détail de l’affaire.

JULIEN

A des esprits et à des ombres.*.

LIBANIOS

A Éphèse, récemment, dans une grande assemblée de partisans et d’adversaires, Maximos a pratiqué des arts interdits sur la statue d’Hekate. Cela se passait dans le temple de la déesse. Eusebios écrit qu’il y assistait luimême, et a été le témoin de tout, du commencement à la fin. La nuit, autour d’eux, était noir de corbeau. Maximos prononça d’étranges conjurations; ensuite il entonna un hymne que personne ne comprit. Alors le flambeau de marbre s’alluma dans la main de la statue...

ŒUVRES DE DRESDE

BASILE

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