ACTE III
(A Éphèse. Salle éclairée dans la demeure du prince Julien. L’entrée par le vestibule est à droite; plus loin, une petite porte, couverte d'une portière. A gauche, une porte qui conduit dans l’in érieur de la maison. Le fond de la salle est constitué par un mur interrompu, au delà duquel on voit une petite cour intérieure, ornée de petites statues.)
Des serviteurs préparent un souper de fête , et disposent des coussins autour de la table . Le chambellan Eutherios est à Ventrée , où il oblige Grégoire de N azianze et Basile de César êe, avec toutes sortes de politesses , à entrer .
LE CHAMBELLAN EUTHERIOS
Si, si ; je vous assure, tout cela est exact.
GRÉGOIRE
Impossible ! Ne te moque pas de nous !
BASILE
Tu plaisantes, T ami ! Comment ton maître peut-il nous attendre? Personne n’a connu notre départ d’Athènes; aucun arrêt ne nous a retardés en route ; nous avons rivalisé de vitesse avec les nuages et les grues sauvages.
EUTHERIOS
Regardez ; voyez la table, là. Habituellement il vit de légumes et de pain.
l’apostasie de césar, ACTE III
GRÉGOIRE
Oui, c’est incontestable ; toutes les apparences témoignent pour toi les cratères de vin, entourés de fleurs et de feuillage ; les lampes et les fruits ; 1 encens, qui remplit la salle de son parfum ; les joueurs de flûte devant la porte...
EüTHERIOS
Ce matin, de bonne heure, il m’a fait appeler. Il avait un air de satisfaction inaccoutumé ; car il se promenait de long en large en se frottant les mains. « Prépare un repas plantureux, me dit-il, car d’ici ce soir arriveront deux amis d’Athènes... »
(Il a jeté un coup d’œil vers la porte ouverte à gauche, se tait soudain, et se retire respectueusement.)
BASILE
Est-il là? ,
(Eutkerios fait signe qve oui , puis d'un geste , ordonne aux serviteurs de s'éloigner; ils sortent par la plus grande porte de droite; lui-même les suit.)
(Le prince Julien entre par la gauche un instant après. Il est vêtu d’un long vêtement oriental; toute son allure est animée, et trahit une grande impatience.)
JULIEN, va vers eux et les salue avec vivacité.
Je vous vois ! Je vous ai ! Merci, merci de ce que vos esprits ont volé, et devancé vos corps !
GRÉGOIRE
Tulien !
Mon ami et frère !
JULIEN
J’ai jangui comme un amant, tant je désirais votre poignée de main. La vermine de la cour, qui ambitionnait certains suffrages, m’appelait un singe autrefois;... oh.
ŒUVRES DE DRESDE
que n'ai-je les quatre mains d’un singe, afin de pouvoir étreindre les quatre vôtres à la fois !
GRÉGOIRE
Mais explique-moi... ; tes serviteurs viennent au-devant de nous à la porte avec des flûtes, veulent nous conduire au bain, oindre nos cheveux, nous parer de roses...
JULIEN
Je vous ai vus cette nuit. C'était la pleine lune, vous savez, ...et l'esprit, alors, est toujours si merveilleusement actif en moi. J'étais assis à ma table, dans ma bibliothèque, et je m'étais endormi, fatigué, mes amis, si fatigué de méditer et d'écrire. La maison fut secouée comme par une tempête ; la tenture soulevée flotta au vent, et je regardai dans la nuit, au loin, sur la mer. J'entendis un chant délicieux ; et ceux de qui venait ce chant étaient deux grands oiseaux à visages de femmes. Ils volaient obliquement vers la côte, où ils descendirent doucement ; leur plumage s'erfaça comme une brume blanchâtre, et dans une pâle lueur d'aube je vous vis tous les deux.
GRÉGOIRE
Es-tu sûr de tout cela?
Avez-vous pensé à moi ; avez-vous parlé de moi cette nuit?
BASILE
Oui, oui,... à l'avant du vaisseau...
JULIEN
A quelle heure de la nuit était-ce?
GRÉGOIRE
A quelle heure de la nuit as-tu eu cette vision ?
l’apostasie de césar, ACTE III 89
JULIEN
Une heure après minuit.
GRÉGOIRE, avec un regard vers Basile.
C’est merveilleux.
JULIEN, se frotte les mains ; arpente la salle.
Voyez- vous ! Ha-ha ; voyez-vous bien?
BASILE, le suit des yeux .
Alors, c'est donc vrai . . .
JULIEN
Quoi? Qu'est-ce qui est vrai?
BASILE
Le bruit au sujet des arts occultes que tu pratiques ici.
Hé, quelles exagérations ne comportent pas de tels bruits?... Mais qu'est-ce que le bruit raconte de moi? Je me suis laissé dire qu'il court beaucoup de bruits sur mon compte. Si je peux me fier à ce que certaines personnes assurent, je devrais croire qu'il existe peu de personnes dans l’empire dont on parle autant que de moi.
GRÉGOIRE
Tu peux le croire, certes.
JULIEN
Et que dit Libanios de tout cela? Il lui a toujours été désagréable de voir la foule s'occuper d'autres que de lui. Et que disent les nombreux, inoubliables amis d'Athènes, en général? On doit savoir que je suis en disgrâce auprès de l'empereur et de toute la cour?
GRÉGOIRE
Toi? Les nouvelles des cercles de la cour me parviennent
ŒUVRES DE DRESDE
pourtant régulièrement ; mais mon frère Cesarios ne m’écrit rien de cela.
JULIEN
Je ne peux pas l’interpréter autrement, mon bon Grégoire ! De toutes parts on juge opportun d’avoir l’œil sur moi. César Gallos a récemment envoyé ici son chapelain Aezios pour examiner si je suis fermement attaché à la pure doctrine.
Eh bien.*.?
JULIEN
Je ne néglige sans motif aucune dévotion du matin à l’église. Et je compte les martyrs parmi les hommes et les femmes remarquables ; car ce n’est pas peu de chose, en vérité, que de subir de telles souffrances, et même la mort, pour ses opinions. Au total, je crois qu’ Aezios était très satisfait de moi lorsqu'il est parti.
BASILE, lui prend la main .
Julien,*., au nom de notre intime amitié,... dis franchement où tu en es.
JULIEN
Je suis le plus heureux fils de la terre, chers amis ! Et Maximos,... oui, son nom lui convient,... Maximos est le plus grand qui ait jamais vécu.
GRÉGOIRE, s’apprête à sortir.
Nous voulions seulement te voir, seigneur !
JULIEN
Cela peut-il rendre un frère si étranger à son frère? Vous reculez, effrayés, devant ce qui est énigmatique. Hé oui, cela ne me surprend pas. Ainsi je reculais, moi aussi, avant
l’apostasie de césar, ACTE III
de devenir voyant, et avant de pressentir ce qui est le noyau de la vie.
BASILE
Qu’appelles-tu le noyau de la vie?
Maximos le sait. En lui est la nouvelle révélation.
BASILE
Et tu y as participé?
JULIEN
Presque. J’en suis tout près. Cette nuit même, Maximos m’a promis...
GRÉGOIRE
Maximos est un songe-creux, ou bien il te trompe... !
JULIEN
Comment peux-tu juger des choses occultes? Cela n’est pas pour ton savoir, mon Grégoire ! Le chemin qui conduit à la grande splendeur est effrayant. Les rêveurs d’Eleusis approchaient de la bonne voie ; Maximos l’a trouvée, et moi ensuite... guidé par lui. J’ai marché au fond de sombres grottes. Un lourd lac marécageux était à ma gauche ; je crois que c’était un fleuve qui avait oublié de couler. Des voix stridentes parlaient en désordre, brusquement, et comme sans motif, dans la nuit. De temps en temps, j’apercevais une lumière bleuâtre ; des êtres terrifiants me frôlaient en passant;... j’avançais toujours, dans une épouvante mortelle ; mais je soutins l’épreuve...
Ensuite, ensuire,... ô mes très chers... avec ce corps que voilà, transformé en esprit, j’ai pénétré bien loin dans le paradis ; les anges ont chanté leurs actions de louange sur moi ; j’ai contemplé le centre de la lumière...
ŒUVRES DE DRESDE
Malheur sur cet impie Maximos ! Malheur sur ce charlatan païen voué au diable !
JULIEN
Aveuglement, aveuglement ! Maximos rend hommage à son frère précurseur ; il rend hommage à ces deux grands frères, le législateur du Sinaï et le voyant de Nazareth .
Sais-tu comment l'esprit de connaissance m'a rempli?... Ce fut par une nuit de prière et de jeûne. J'eus l'impression d’avoir été poussé loin... loin hors de l’espace et hors du temps, car l'air vibrait de soleil autour de moi, et je me trouvais seul sur un navire aux voiles détendues, au milieu de la mer Égée d'un poli éclatant. Les îles se dressaient les unes derrière les autres comme de petits nuages solidifiés, lointains et le navire était pesant et semblait dormir sur la surface violette...
Et voilà que cette surface devint de plus en plus transparente, plus légère, plus mince ; elle finit par disparaître, et mon vaisseau fut suspendu au-dessus d'un abîme vide effroyable. Pas de verdure, pas de soleil là, en bas,... rien que le fond mort, visqueux et noir de la mer dans son affreuse nudité !...
Mais au-dessus, dans la voûte infinie qui, jusqu'alors, m’avait paru vide,... là, était la vie; elle y prenait des formes invisibles et le silence y devenait harmonie... C’est alors que j'ai compris la grande connaissance libératrice.
GRÉGOIRE
Quelle connaissance veux-tu dire?
JULIEN
Ce qui est, n'est pas ; et ce qui n'est pas, est.
l'apostasie de césar, ACTE III
BASILE
Oh, tu t'égares et te perds dans ce tissu de lumières et de brouillards !
JULIEN
Moi? Ne voit-on pas des prodiges? Des présages et certaines occurrences étranges parmi les astres n'annoncent-ils pas que la volonté divine a sur moi des intentions encore obscures?
GRÉGOIRE
Ne crois pas à de tels signes ; tu ne peux savoir de qui ils sont l'œuvre.
JULIEN
Je ne devrais pas croire à des signes d'heureux augure qui déjà se sont confirmés?
(Il les attire plus près de lui et dit à voix basse :)
Je peux vous faire savoir, amis, qu'un grand bouleversement est tout proche. César Gallos et moi, d'ici peu de temps, nous partagerons la domination du monde,... lui comme empereur, et moi comme..., quel nom donner à cela? on ne peut appeler d'un nom ce qui n'est pas né ; car cela n'en a pas. Donc, rien de plus là-dessus avant que les temps soient accomplis. Mais de César je peux bien parler... Connaissez-vous la vision pour laquelle on a mis en prison et torturé le citoyen Apollinaris à Sidon?
BASILE
Non, non ; comment pouvons-nous savoir...?
JULIEN
Apollinaris a déclaré qu'il avait entendu quelqu'un frapper à sa porte, à plusieurs reprises, la nuit. Il se leva, et sortit de la maison ; et là,... dehors, il aperçut une forme... d'homme ou de femme, il ne savait. Et cette forme lui parla,
ŒUVRES DE DRESDE
et lui ordonna de fournir un vêtement de pourpre, tel que les portent les souverains nouvellement désignés. Mais quand Apollinaris, effrayé, voulut refuser une commission aussi dangereuse, la forme n'était plus là, et seule une voix cria : va, va, Apollinaris, et dépêche-toi de terminer le vêtement de pourpre.
GRÉGOIRE
Était-ce là le signe que tu disais s'être confirmé?
JULIEN, fait lentement signe que oui.
Sept jours plus tard la femme de César mourut en Bithynie. Constant ina fut toujours son mauvais ange ; c’est pourquoi il fallait qu'elle partît, en raison du changement qui s’est produit dans la volonté divine. Trois semaines après la mort de Constantina, l’envoyé de l'empereur, le tribun Skudilo, est arrivé à Antioche avec une suite nombreuse, rendit à César Gallos des honneurs impériaux, et l'invita au nom de l'empereur à venir comme hôte à la cour, à Rome. ...Le voyage de César est, en ce moment, comme un cortège triomphal à travers les provinces. A Constantinople il a présidé aux courses à l’hippodrome, et l’enthousiasme de la foule fut grand lorsque, bien qu’il soit encore seulement César par son titre, il s'est avancé à la manière des empereurs d'autrefois et a tendu la couronne à ce Korax, qui avait gagné la course. C’est merveille de voir comme Dieu relève notre famille, que le péché et la persécution avaient abaissée.
GRÉGOIRE
Étrange. A Athènes couraient d’autres bruits.
J’ai des informations sûres. Le vêtement de pourpre se
l'apostasie de césar, acte III
hâte d'arriver, Grégoire! Et j'irais douter de ce que Maximos m'a prédit comme imminent pour moi? Cette nuit tombera le dernier voile. Ici la grande énigme sera révélée. Oh, restez près de moi, mes frères,... restez près de moi pendant ces heures nocturnes d'angoisse et d'attente ! Lorsque Maximos viendra, vous serez témoin de...
BASILE
Jamais !
GRÉGOIRE
Impossible ; nous rentrons en Cappadoce.
JULIEN
Et qu'est-ce qui vous a si brusquement chassés de la Grèce?
BASILE
Ma mère est veuve, Julien !
GRÉGOIRE
Mon père est faible de santé, de caractère aussi ; un appui lui est bien nécessaire.
JULIEN
Oh, mais restez à l'auberge ; rien que jusqu'à demain... !
GRÉGOIRE
Impossible ; nos compagnons de route partent au lever du jour.
JULIEN
Au lever du jour? Le jour pourrait se lever pour vous avant minuit.
BASILE
Julien, que je ne m'en aille pas dans une trop grande inquiétude. Dis-moi,... quand Maximos t'aura expliqué toutes les énigmes,... après?
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Te rappelles-tu ce fleuve dont parle Strabon,... ce fleuve qui a ses sources dans les montagnes de Libye? Il augmente constamment au long de son cours ; mais quand il est le plus gros, il disparaît dans le désert de sable et s’enfonce et s’abîme dans le sein de la terre maternelle, d’où il est sorti.
BASILE
Tu n’aspires pourtant pas à la mort, Julien !
JULIEN
Ce que vous espérez servilement par delà la mort, c’est précisément ce que le grand mystère se propose d’assurer à tous ceux qui y participent, ici même, en cette vie terrestre. C’est la régénération que Maximos et ses disciples cherchent,... c’est l’égalité perdue avec la divinité. Pourquoi ces airs de doute, frères? Pourquoi vous tenezvous là comme devant quelque chose d’infranchissable? Je sais ce que je sais. Chacune des générations qui se succèdent a renfermé une âme où le pur Adam renaissait ; il a été puissant dans Moïse le législateur ; il eut la force de se soumettre le monde avec Alexandre de Macédoine ; il fut presque parfait en Jésus de Nazareth. Mais, vois-tu, Basile (il le prend par le bras) à eux tous il a manqué ce qui m’est promis, à moi,... la femme pure!
BASILE, se dégage .
Julien, Julien !
GRÉGOIRE
Blasphémateur,... c’est à cela que ton cœur orgueilleux t’a entraîné !
BASILE
Oh, Grégoire, il est malade et égaré.
l'apostasie de CÉSAR, ACTE III
JULIEN
Pourquoi tous ces doutes méprisants? Est-ce ma taille médiocre qui témoigne contre moi? Ha-ha ; je vous le dis, cette grossière race de chair disparaîtra. Ce qui se prépare pourra être conçu par l'esprit, mieux que par le corps. Dans le premier Adam, il y avait équilibre, comme dans les statues du dieu Apollon. Depuis lors, il n'y a plus eu équilibre. Est-ce que Moïse ne bégayait pas? N'at-il pas fallu lui soutenir les mains lorsqu'il les étendait pour commander aux flots de la mer Rouge? Le Macédonien n'avait-il pas constamment besoin de s'exciter à l'aide de certaines boissons fortes et d'autres artifices? Et Jésus de Nazareth enfin? N'avait-il pas un corps débile? N'est-il pas tombé de sommeil dans la barque, tandis que les autres se tenaient éveillés? N'a-t-il pas fléchi sous la croix, cette croix que le Juif Simon portait aisément? Les deux brigands ne fléchirent pas... Vous vous dites des croyants, et vous croyez si peu à la puissance de révélation du merveilleux. Attendez, attendez,... vous verrez;... la fiancée, sûrement, me sera offerte, et alors..., la main dans la main nous irons vers l’Orient, là-bas, où, selon certains, naît Helios,... gagner la solitude, nous cacher, comme la divinité se cache, sur les bords de l'Euphrate chercher le paradis, le trouver, et là,... ô splendeur... de là une race nouvelle en équilibre et en beauté se répandra sur la terre ; là, ô douteurs asservis aux Écritures, là sera fondé l'empire de l'Esprit !
BASILE
Oh, je me tords les mains de douleur. Es-tu le même Julien qui es parti de Constantinople, il y a trois ans !
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
J'étais aveugle alors, comme vous aujourd'hui; je ne connaissais d'autre chemin que celui qui s'arrête à la doctrine.
GRÉGOIRE
Sais-tu où s'arrête ton chemin?
JULIEN
Où chemin et but ne font qu'un... Pour la dernière fois, Grégoire, Basile,... je vous en supplie, restez avec moi. La vision que j'ai eue l'année dernière,... cela, et bien d'autres faits, indiquent un lien mystérieux entre nous. A toi, mon Basile, j'aurais tant à dire. Tu es le chef de ta famille; et qui sait si les promesses séduisantes... ; si ce n'est pas par toi et dans ta famille que...
BASILE
Jamais ! Personne, avec mon plein vouloir, ne sera amené à ta folie et à tes rêves égarés.
JULIEN
Ah, que parles-tu de volonté? J'aperçois une main qui écrit sur le mur ; bientôt je saurai déchiffrer l'inscription.
GRÉGOIRE
Viens, Basile !
JULIEN, étendant les bras .
O amis ; amis !
GRÉGOIRE
Il y a désormais une barrière entre nous.
(Il entraîne Basile ; totis deux sortent à droite .)
JULIEN, les suit des yeux un moment.
Oui, allez! Allez, allez!... Que savez- vous, hommes savants! Qu'apportez-vous de la ville de la sagesse? Toi, mon vigoureux Grégoire entêté,... et toi, Basile, plus
l’apostasie de césar, ACTE III
fille qu’homme,... vous ne connaissez que deux rues à Athènes, la rue de l’école et la rue de l’église ; la troisième rue, qui conduit à Eleusis et au delà, vous ne la connaissez pas, et moins encore... Ah!
(Le rideau à droite est tiré. Deux serviteurs en costumes orientaux apportent un haut objet enveloppé , qu'ils posent dans le coin derrière la table. Peu après le mystique Maximos entre par la même porte. C'est un homme maigre de taille moyenne , brun , au visage d'èpervier; ses cheveux et sa barbe sont fortement mêlés de grisf sauf se sourcils épais et ses moustaches , qui > nt encore leur couleur noir de poix. Il porte un bonnet pointu et une longue robe noire ; il tient un bâton blanc à la main.) (Le mystique Maximos se dirige , sans faire attention à Julien , vers V objet enveloppé , s’ arrête , et fait un signe aux serviteurs ; ils s'éloignent sans bruit.)
JULIEN, à voix basse.
Enfin !
(Maximos tire V enveloppe; on voit une lampe de bronze sur un haut trépied ; puis il prend une petite cruche d'argent et verse de l'huile dans la lampe. Celle-ci s'allume d* elle-même , et brûle avec un vif éclat rougeâtre.)
JULIEN, dans une vive attente.
Le temps est-il venu?
MAXIMOS, sans le regarder.
Ton esprit et ton corps sont-ils purs?
JULIEN
J’ai jeûné et je me suis oint.
MAXIMOS
La fête de la nuit peut donc commencer !
(Il fait un signe ; des danseuses et des joueurs de flûte se montrent dans la cour intérieure. Musique et danse pendant ce qui suit.)
JULIEN
Maximos,... qu'est-ce que c'est que ça?
MAXIMOS
Des roses dans les cheveux ! Du vin pétillant ! Regarde les beaux membres qui se jouent !
JULIEN
Et c'est au milieu de ce désordre des sens que tu veux...? MAXIMOS
Le péché n’existe que dans ton idée de ce qui est coupable.
JULIEN
Des roses dans les cheveux ! Du vin pétillant !
(Il se jette sur un des coussins de la table , vide une coupe pleine , la pose vite et demande :)
Ah, qu'est-ce qu'il y avait dans ce vin?
MAXIMOS
Une étincelle du feu que vola Prométhée.
(Il se couche de Vautre côté de la table,) JULIEN
Mes sens échangent leurs fonctions ; j'entends la lumière et je vois des sons.
MAXIMOS
Le vin est l'âme de la vigne. Le libéré, prisonnier volontaire. Logos en Pan !
LES FILLES DANSANTES, chantent dans la cour. Libère-toi, en vidant le sang de Bacchus ;...
berce-toi au mouvement dansant des rythmes !
l’apostasie de césar, ACTE III
JULIEN, boit.
Oui, oui, il y a une libération dans l'ivresse. Peux-tu expliquer cette béatitude?
MAXIMOS
L’ivresse est ton union avec l'âme de la nature.
JULIEN
Suave énigme; tentante, séduisante...! Qu'est-ce qu'il y a? Pourquoi as-tu ri?
MAXIMOS
Moi?
JULIEN
On chuchote à ma gauche ! Le coussin de soie crépite...
(pâle, il bondit presque en Vair.)
Maximos, nous ne sommes pas seuls !
MAXIMOS, crie.
Nous sommes cinq à table !
Un banquet avec les esprits !
MAXIMOS
Avec les ombres !
JULIEN
Nomme mes hôtes !
MAXIMOS
Pas maintenant. Écoute, écoute !
JULIEN
Qu’est-ce que c’est? Un orage mugit à travers la maison...
MAXIMOS, crie.
Julien! Julien! Julien!
JULIEN
Parle, parle ! Que nous arrive-t-il?
MAXIMOS
L’heure de l’annonciation sonne pour toi !
ŒUVRES DE DRESDE
Ah!
JULIEN, bondit et recule loin de la table.
(Les lampes de la table paraissent près de s* éteindre; audessus de la grande lampe de bronze s'élève un cercle de lumière bleuâtre.)
MAXIMOS, se jette tout étendu .
Regarde la lumière !
Là?
JULIEN
MAXIMOS
Oui, oui.
LES FILLES DANSANTES, à mi-voix dans la cour. La nuit, la voyante, tisse sa toile ; volupté, la rieuse, t’enferme dedans.
JULIEN, fixant la lueur .
Maximos ! Maximos !
MAXIMOS, bas.
Vois-tu quelque chose?
Oui.
JULIEN
MAXIMOS
Que vois-tu?
Je vois un visage qui
JULIEN
brille dans la lumière.
MAXIMOS
Un homme ou une femme?
JULIEN
Je ne sais pas.
Parle-lui.
MAXIMOS
l’apostasie de césar, ACTE III JULIEN
Je peux?
MAXIMOS
Parle ; parle !
JULIEN, plus près .
Pourquoi suis-je né?
UNE VOIX, dans la lumière.
Pour servir l’esprit.
MAXIMOS
JULIEN
Il répond?
Oui, oui.
Interroge encore.
JULIEN
Quelle sera mon action?
LA VOIX
Tu fonderas l’empire.
JULIEN
Quel empire?
LA voix
L’empire.
JULIEN
Et par quelle voie?
LA voix
Celle de la liberté.
JULIEN
Parle clairement ! Quelle est la voie de la liberté? LA VOIX
La voie de la nécessité.
JULIEN
Et par quel pouvoir?
LA VOIX
Par la volonté.
Qu’est-ce que je voudrai?
ŒUVRES DE DRESDE
Ce que tu dois.