VOIX DANS LA FOULE
Que dit l’empereur? Qu’est-ce que c’était que ça? Qu’at-il dit?
THEMISTEOS
Oh, seigneur, ta pensée serait-elle, en vérité,...?
JULIEN
Même mon oncle le grand Constantin n’a pas osé renoncer à cette dignité. Même après avoir accordé à une
l’empereur JULIEN, ACTE I
certaine foi nouvelle des droits si extraordinaires, il a continué à être appelé pontife suprême par tous ceux qui restaient attachés aux dieux antiques du peuple grec. Que cette fonction ait été lamentablement négligée en ces derniers temps, je n’en parlerai pas ici, mais je dirai seulement qu’aucun de mes sublimes prédécesseurs, pas même celui à qui nous adressons aujourd’hui, le visage mouillé de larmes, le dernier adieu, n’a osé s’en démettre. Aurais- je l'audace de faire ce que des empereurs si sages et si justes n’ont pas estimé bon et opportun? Loin de moi cette idée !
THEMISTEOS
Oh, grand empereur, veux-tu dire par là que...?
Je veux dire par là que tous les citoyens auront liberté entière. Restez attachés au dieu des chrétiens, vous qui le trouvez désirable pour votre quiétude. Pour moi, je ne me hasarde pas à fonder mon espoir sur un dieu qui, jusqu’ici, m’a été hostile dans toutes mes entreprises. J’ai des signes et présages certains qui montrent que toute l’avance gagnée par moi aux frontières de la Gaule, je la dois à ces autres dieux qui ont favorisé Alexandre d’une manière assez analogue. C’est par leur protection que j’ai heureusement échappé à tous les dangers ; ce sont eux, notamment, qui m’ont conduit dans ma marche vers cette ville, avec un succès et une célérité si merveilleux que j’ai entendu ici dans les rues des saluts qui feraient penser que l’on me tient pour un homme divin,... ce qui est très exagéré, mes amis. Mais il est certain que je n’ose me montrer ingrat pour les témoignages d’une aussi constante faveur.
ŒUVRES DE DRESDE
VOIX DE LA FOULE, à mi-voix.
Qu’est-ce qu’il va faire?
JULIEN
Je rétablis donc les dieux vénérables de nos ancêtres dans leur ancien droit. Mais aucune offense ne sera subie par le dieu des Galiléens, non plus que par celui des Juifs. Les temples que de pieux souverains ont fait bâtir autrefois avec un si grand art seront reconstruits dans leur splendeur rajeunie, avec leurs autels et leurs statues, chacun pour ses dieux particuliers, de façon que le culte puisse y être de nouveau célébré comme il convient. Cependant je n’admettrai pas que les églises des chrétiens soient, par haine, maltraitées ; aucun dégât ne sera fait non plus aux tombeaux ni aux autres endroits que, par une étrange erreur, ils considèrent comme sacrés. Nous serons indulgents pour les aberrations des autres; j’ai, moi-même, été pris aux lacets de l’erreur mais, là-dessus, je jette un voile. Ce que j’ai pensé, depuis mes vingt et un ans, sur les choses divines, je ne veux pas m’y arrêter; je veux dire seulement que je félicite ceux qui m’imiteront,... que je souris à ceux qui suivront ma trace,... que j’essayerai de convaincre, mais sans vouloir contraindre personne.
(Il s'arrête un instant , et attend ; de faibles applaudissements se font entendre çà et là dans la foule.)
JULIEN, d'un ton plus vif .
J’avais le droit de compter sur des cris de reconnaissance, et je n’aperçois que les signes d’une curiosité étonnée. Mais j’aurais dû le prévoir une lamentable indifférence règne parmi ceux qui prétendent être restés attachés à notre ancienne foi. L’oppression et les railleries ont fait
l'empereur JULIEN, ACTE I
oublier les vénérables usages des ancêtres. Je me suis informé près des grands et des petits ; mais presque personne n’a pu me renseigner sérieusement sur la manière dont on doit s’y prendre pour sacrifier à Apollon ou à la Fortune. En cela, comme pour le reste, il faut donc que je marche en tête. Cela m’a coûté le sommeil de bien des nuits de rechercher dans les vieux livres ce qui était autrefois l’usage à cet égard ; mais je ne m’en plains pas, lorsque je songe à la grande reconnaissance que nous devons précisément à ces deux divinités ; et je n’ai pas honte non plus de faire tout moi-même . Où vas-tu, Césarios?
CÉSARIOS
A l’église, très gracieux empereur; je vais prier pour l’âme de mon défunt seigneur.
Va, va ! Chacun a sa liberté en pareille matière.
(Césarios , avec plusieurs courtisans et fonctionnaires âgés, sort à gauche.)
Mais la liberté que j’accorde au moindre citoyen, je la retiens aussi pour moi-même. ...Je vous annonce donc, Grecs et Romains, que je reviens de tout mon cœur aux doctrines et aux usages qui étaient sacrés pour nos ancêtres,... qu’ils pourront se répandre et être librement pratiqués à côté de toutes les croyances nouvelles et étrangères,... et comme je suis un enfant de cette ville, qui m’est, par suite, éminemment chère, c’est au nom des dieux protecteurs de la ville que je le proclame.
(Il fait un signe; des serviteurs tirent le rideau qui cachait la pierre voilée ; on voit un autel , et au pied de V autel, un broc de vin , une cruche d’huile , une petite pile de bois et d’autres accessoires. Grand mouvement, mais muet, dans
ŒUVRES DE DRESDE
la foule , pendant que Julien monte à V autel et prépare le sacrifice,)
THEMISTEOS
Oh, il me faut, comme Grec, fondre en larmes à la vue de tant d’humilité et de zèle pieux !
UN CITOYEN
Regarde, il casse le fagot lui-même.
UN AUTRE
Sur le genou gauche. C’est comme ça qu’il faut le casser?
LE PREMIER
C’est probable.
MAMERTINOS
Dans ce feu que tu allumes, ô grand empereur, brilleront l’étude et la science, oui, elles surgiront rajeunies, de même que l’oiseau merveilleux...
NEVITA
Ce feu trempera les armes grecques. Je ne connais pas grand’chose aux inventions galiléennes ; mais ce que j’ai bien observé, c’est que tous ceux qui y adhèrent sont pusillanimes et inutilisables pour les grandes choses.
THEMISTEOS
Dans ce feu, ô incomparable, je vois la sagesse purifiée de toute accusation et de tout reproche. Le vin que tu verses est pareil à une pourpre dont tu pares la vérité pour la placer sur un trône royal. Maintenant que tu étends tes mains...
MAMERTINOS
Maintenant que tu étends tes mains, tu parais tendre une couronne d’or pour en parer le front de la science ; et les larmes que tu verses...
l’empereur JULIEN, ACTE I
THEMISTEOS, se dégage et s'approche.
Oui, oui ; les larmes que je te vois verser sont comme des perles de prix avec lesquelles l’éloquence recevra une récompense impériale. Oh, voici donc qu’il est de nouveau permis aux Grecs de lever les yeux vers le ciel et de suivre les étoiles dans leurs orbes immenses ! Combien de temps s’est écoulé depuis que nous avons pu le faire. Ne nous a-t-il pas fallu, par crainte des délateurs, trembler et tourner nos regards vers la terre comme les animaux? Qui d’entre nous osait se risquer à regarder le lever et le coucher du soleil?
(Il se tourne vers la foule.)
Même vous, cultivateurs qui êtes accourus ici en si grand nombre aujourd’hui, vous n’osiez pas observer la position des astres célestes, d’après lesquels, pourtant, vous devez régler vos travaux...
MAMERTINOS
Et vous, marins,... vous ou vos pères, avez- vous osé prononcer les noms des constellations, d’après lesquelles vous deviez déterminer votre route ! Vous le pouvez désormais ; il n’est plus défendu à personne de...
THEMISTEOS
Aucun Grec n’est plus obligé de vivre sur terre ou sur mer sans consulter les immuables lois célestes ; aucun n’est forcé de se laisser ballotter au hasard des incidents et des circonstances ; aucun...
MAMERTINOS
Oh, quel homme que cet empereur à qui nous devons de si grands biens !
JULIEN, devant V autel , les bras étendus .
Ainsi, publiquement et en toute humilité, j'ai répandu
ŒUVRES DE DRESDE
l'huile et le vin pour vous, divinités bienfaisantes qui avez dû si longtemps être privées de cette célébration qui vous revient à si bon droit. Je t'ai adressé mes remerciements, 6 Apollon, à qui plusieurs des sages,... surtout ceux des pays d'Orient... donnent le nom de Roi-Soleil, parce que tu procures et tu renouvelles la lumière, qui est le foyer d'où toute vie émane... Je t’ai apporté mon offrande, ô Dionysos, dieu de l'extase, toi qui élèves les âmes des hommes au-dessus de la bassesse, et les emportes vers une vie, digne de l’esprit, en communauté avec des esprits supérieurs... Et, bien que je te nomme la dernière, ce n’est pourtant pas à toi que j’ai le moins pensé, ô Fortune ! Serais-je debout à cette place, sans ton appui? Certes, je sais que tu ne te laisses plus voir en personne, comme il t’arrivait au temps de l'âge d’or, que nous a raconté l’incomparable chanteur aveugle. Mais je sais, du moins, ... et en cela tous les autres philosophes sont d’accord avec moi... que c’est toi qui as une part essentielle dans le choix de l’esprit familier, bon ou méchant, qui suit chacun dans sa vie. Je n’ai aucune raison de me plaindre de toi, ô Fortune? Je me sens plutôt invité d’une façon pressante à chanter ta louange et te dire merci. Ce devoir si cher à mon cœur, je l’ai rempli aujourd’hui. Je n’y ai pas épargné la plus humble besogne. Me voici, en plein jour ; les yeux de tous les Grecs sont fixés sur moi ; je compte que les voix de tous les Grecs s’uniront à la mienne pour vous invoquer, Dieux immortels !
( Pendant le sacrifice , la plupart des spectateurs chrétiens se sont peu à peu éloignés; il n'est resté qu'un petit groupe. Lorsque l'empereur Julien s'arrête , on entend de faibles cris d'approbation , mêlés de rires discrets et de murmures étonnés.)
l'empereur JULIEN, ACTE I
JULIEN, regarde autour de lui.
Aha ! Que sont-ils devenus, tous? Est-ce qu'on se défile?
THEMISTEOS
Oui, rouges de honte d'avoir été ingrats pendant tant d'années.
MAMERTINOS
Non, c’est de joie qu'ils rougissent. Ils sont partis pour répandre la grande nouvelle dans toutes les rues.
JULIEN, quitte V autel.
La foule ignorante ne sait jamais s'accommoder à l’inaccoutumé. J'ai devant moi un dur travail ; mais aucune peine ne me rebutera. Qu'est-ce qui convient mieux à un philosophe que d'extirper les erreurs? Dans ce but je compte sur vous, mes amis éclairés ! Mais nos pensées doivent quitter ceci pour un moment. Suivez-moi ; je vais maintenant à d'autres devoirs.
( Il s'en va rapidement sans rendre aux citoyens leur salut ; les courtisans et ses autres compagnons le suivent.)
(Grande salle dans le palais impérial ; portes des deux côtés et au fond ; sur une estrade contre le mur à gauche, au premier plan, est le trône impérial.)
L'empereur Julien entouré de sa cour et de ses hauts fonctionnaires , parmi lesquels le grand trésorier Ursulos et les orateurs Mamertinos et Themisteos.
JULIEN
Les dieux nous ont assistés jusqu'ici. L'œuvre va maintenant se dérouler comme les vagues d'une grande marée. Le défi muet que je perçois d'un certain côté, où je devais le moins m'y attendre, ne me fera pas perdre mon sang-
ŒUVRES DE DRESDE
froid. C’est précisément la marque de la vraie sagesse de se montrer patient. Nous savons tous que, par des moyens convenables, on peut guérir les maux du corps;... mais peut-on détruire par le feu et l’épée les erreurs au sujet des choses divines? Et à quoi me sert-il que vos mains offrent des sacrifices, si vos âmes condamnent ce que font les mains?
C’est ainsi que nous vivrons en bonne intelligence les uns avec les autres. Ma cour sera ouverte à tous les hommes distingués, quelles que puissent être leurs opinions. Montrons au monde le spectacle rare et sublime d’une cour sans hypocrisie... sûrement la seule cour de son espèce... une cour où la flatterie sera mise au rang des plus dangereux ennemis. Nous voulons nous adresser des reproches et des blâmes les uns aux autres, lorsqu’il y aura lieu, mais sans pour cela nous aimer moins les uns les autres.
(Au général N évita qui arrive du fond .)
Tu as le regard brillant, Nevita;... quelles bonnes nouvelles apportes-tu?
NEVITA
Les meilleures et les plus agréables, vraiment. Un grand nombre d’ambassadeurs, envoyés par des princes des Indes lointaines sont venus t’apporter des présents et te demander ton amitié.
JULIEN
Oh, raconte-moi donc,... de quelles nations?
NEVITA
De la nation arménienne et d’autres par delà le Tigre. Il y a même quelques-uns de ces étrangers qui disent venir des îles Diu et Serandib.
l’empereur JULIEN, ACTE I
C'est-à-dire de la limite extrême du monde, mes amis !
THEMISTEOS
Voilà jusqu’où la renommée a porté ton nom et ta gloire !
MAMERTINOS
Jusqu’en ces contrées reculées ton épée est un effroi pour les princes et les peuples.
THEMISTEOS
Diu et Serandib ! Loin à l’est dans l’océan Indien...
MAMERTINOS
Je n’hésite pas à dire : en dehors du cercle de la terre...
JULIEN
Faites venir le coiffeur !
(Un courtisan sort à droite .)
Je vais recevoir les ambassadeurs convenablement,... mais sans pompe ni joyaux. C’est ainsi que l’admirable Marc-Aurèle les aurait reçus ; et c’est lui que je choisis pour modèle, plutôt que l’empereur qui vient de nous attrister par son décès. Plus de faste avec les objets terrestres périssables ! Les barbares eux-mêmes s’apercevront que la sagesse,.. . en la personne, il est vrai, de son plus humble serviteur... a de nouveau pris place sur le trône impérial.
(Le courtisan rentre avec le coiffeur Eunapiost qui est couvert d'un magnifique vêtement.)
JULIEN, le regarde avec surprise , va au-devant de lui et salue.
Que cherches-tu ici, seigneur?
Très gracieux empereur, tu m’as ordonné de venir...
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Tu te trompes, ami; je n’ai envoyé chercher aucun de mes ministres...
EUNAPIOS
Très gracieux empereur...