ACTE II
(Un grand vestibule dans le palais de l'empereur à Antioche. Entrée ouverte au fond ; sur le mur de gauche, une porte conduit aux appartements.)
Sur un siège élevé , au premier plan à droite , est assis V empereur Julien entouré de sa cour. Jugesy rhéteurs , poètes et professeursy parmi ceux-ci Hekebolios , sont assis sur des sièges plus bas , à ses pieds . Appuyé contre le mur , près de la sortie , un homme habillé en prêtre chrétien se tient debout ; il cache sa figure dans ses mains et paraît absorbé dans la prière . Une grande réunion de citoyens de la ville remplit la salle. Des gardes sont à la porte de sortie ; d'autres , à la porte à gauche.
JULIEN, parle aux gens assemblés.
Tel est le grand succès que les dieux m'ont accordé. A peine s'il y a eu pendant mon voyage une ville dont je me sois approché sans que des Galiléens aient accouru par bandes au-devant de moi sur la route, déplorant leurs serreurs et se soumettant à la protection des puissance divines. Qu'importe la détestable conduite des moqueurs à côté de cela? Les moqueurs ne sont-ils pas à comparer avec des chiens qui, dans leur ignorance, aboient au croissant de lune? Je ne nierai pas, toutefois, que cela m’a mis en colère d'apprendre que plusieurs habitants de cette ville
l’empereur JULIEN, ACTE II
ont laissé tomber des paroles méprisantes au sujet de la règle de vie que j'ai imposée aux prêtres de Cybèle, la bonne déesse. Est-ce que le respect d'une aussi admirable déesse ne devrait pas préserver ses prêtres d’être pris comme objets de moquerie? J'interpelle ces téméraires : êtes- vous des barbares, pour ne pas savoir qui est Cybèle? Est-ce que je vais être obligé de vous rappeler qu’autrefois, lorsque la domination romaine fut si gravement menacée par le guerrier punique dont j’ai vu récemment la tombe à Libyssa,... la sibylle de Cumes a conseillé de prendre la statue de Cybèle dans le temple de Pessinonte, et de l'amener à Rome. Pour ce qui est de la manière de vivre des prêtres, quelques personnes ont insisté sur le fait qu'il leur a été défendu de manger des racines, et tout ce qui pousse près de la terre, tandis qu’il leur est permis de manger les légumes et les fruits, qui poussent assez haut. O gens très ignares,... je vous plains, si vous ne comprenez pas cela. L’esprit de l'homme peut-il se nourrir de ce qui rampe sur la terre? L'âme ne vit-elle pas de tout ce qui aspire en haut, vers le ciel et le soleil? Je ne m'étendrai pas sur ces sujets aujourd’hui. Ce qu’il y a de plus à en dire, vous l’apprendrez dans un opuscule auquel je travaille pendant mes nuits de veille, et qui, je l’espère, sera lu prochainement dans les salles de conférences et sur les places publiques.
(Il se lève.)
Et maintenant, mes amis, si personne n’a plus de requête à présenter...
UN CITOYEN, s’avançant.
Oh, gracieux empereur, que je ne parte pas sans être entendu !
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN, se y assied.
Certes non, mon ami. Qui es-tu?
LE CITOYEN
Je suis Medon, négociant en grains. O seigneur, si mon amour pour toi, sublime et divin...
JULIEN
Raconte ton affaire.
MEDON
J’ai un voisin, Alites, qui m’a fait du tort de toutes les façons imaginables depuis des années ; il fait aussi le commerce des grains, et c'est honteux comme il me retire le pain de la bouche...
JULIEN
Aha, mon bon Medon, tu as pourtant l’air bien nourri.
MEDON
Ce n’est pas pour ça, très gracieux empereur ! Oh, par les dieux vénérables, que j’apprends tous les jours à mieux aimer et honorer,... les offenses qu’il m’inflige à moi, je pourrais les négliger, mais ce que je ne peux pas tolérer...
JULIEN
Il ne méprise pas les dieux, au moins?
MEDON
Il fait ce qui est pis encore,... ou du moins, ce qui est aussi impudent; il... oh, je ne sais si la colère me permettra de l'exprimer... il te méprise toi-même, très gracieux seigneur !
JULIEN
Vraiment? De quels mots s’est-il servi?
MEDON
Il ne s’est pas servi de mots ; il s’est servi de pis que cela.
l'empereur julien, ACTE II
JULIEN
Et qu’est-ce qui est pis?
MEDON
Un manteau couleur de pourpre...
JULIEN
... qu’il porte? Oho, c’est de l’audace.
MEDON
Oui, ô grand Mercure aux pieds ailés, quand je pense à ce que ce manteau lui aurait valu, au temps de ton prédécesseur ! Et ce vêtement d’orgueil, je l’ai chaque jour sous les yeux...
JULIEN
Ce vêtement acheté avec de l’argent qui pourrait être à toi...
MEDON
Oh, gracieux empereur,... punis cet homme téméraire; fais-le chasser de la ville ; l’amour que je porte à notre grand et admirable souverain ne me permet pas d’être témoin d’une telle et si effrontée usurpation.
JULIEN
Dis-moi, bon Medon, quelle sorte de vêtements porte encore Alites, avec le manteau de pourpre?
MEDON
Je ne me rappelle pas, seigneur ; le costume ordinaire, je crois ; je n’ai fait attention qu’au manteau de pourpre.
JULIEN
Ainsi, manteau de pourpre et sandales non tannées.
MEDON
Oui, seigneur ; c’est aussi ridicule qu’effronté.
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Il faut que nous corrigions ça, Medon.
MEDON, heureux .
Ah , gracieux seigneur !
JULIEN
Demain matin de bonne heure, tu viendras ici, au palais...
MEDON, encore plus heureux .
Je viendrai de très bonne heure, gracieux empereur !
JULIEN
Tu feras prévenir mon chambellan...
MEDON
Oui, oui, mon très gracieux empereur !
JULIEN
Tu recevras de lui une paire de chaussures de pourpre lamées d’or...
MEDON
Oh, oh, mon généreux seigneur et empereur...
JULIEN
Ces chaussures, tu les porteras à Alites, tu les lui mettras, et tu lui diras qu’il doit absolument les porter toutes les fois qu’il aura envie de se montrer dans la rue en manteau de pourpre en plein jour...
MEDON
Oh!
JULIEN
... et quand tu l'auras fait, tu pourras lui dire de ma part qu’il est un imbécile, s’il croit que le manteau de pourpre lui confère un honneur, sans qu’il possède la puissance de
l’empereur julien, acte II 257
la pourpre... Va; et reviens demain chercher les chaussures.
( Medon s'en va V oreille basse au milieu des rires des citoyens; les courtisans , les rhéteurs , les poètes et les autres battent des mains et témoignent leur approbation à grands cris.)
UN AUTRE CITOYEN, sort de la foule.
Louée soit la justice de l’empereur ! Oh, comme cet accapareur de blés jaloux a bien mérité d’être ainsi puni ! Oh, écoute-moi, et que ta grâce...
JULIEN
Aha; il me semble reconnaître ton visage. N’es-tu pas un de ceux qui criaient devant ma voiture lorsque je suis entré dans la ville?
LE CITOYEN
J’étais un de ceux qui criaient le plus fort, incomparable empereur ! Je suis le publicain Malkos. Ah, protège-moi. J’ai une contestation avec un homme méchant et avare...
JULIEN
Et c’est pour cela que tu viens me trouver? N’y a-t-il pas des juges...?
MALKOS
L’affaire est un peu compliquée, puissant empereur. Il s’agit d’une terre que j’ai donnée à bail à ce méchant homme, et que j’avais acquise il y a sept ans, lorsqu’une partie des biens de l’église des Apôtres a été vendue...
JULIEN
Ah, voyons ; bien d’église, alors?
MALKOS
Correctement acquis ; mais cet individu, maintenant, refuse de m’en payer le loyer, et ne veut pas non plus m’en
ŒUVRES DE DRESDE
rendre la propriété, sous prétexte que ce terrain aurait appartenu autrefois au temple d’Apollon, et, comme il dit, aurait été indûment soustrait au temple, il y a de nombreuses années.
JULIEN
Écoute, et dis-moi, Malkos,... tu es sûrement un adepte du Galiléen?