‹ Œuvres complètes. tome dixièmeChapitre 74 sur 198 · HORMISDAS · texte numérisé non relu

HORMISDAS

Le roi Sapor s’intitule le lion des nations.

L’AUGURE NUMA, occupé à l'autel.

Retourne ; retourne, empereur Julien !

MAXIMOS

Courage, et en avant, élu de la victoire !

l’empereur JULIEN, ACTE IV

JULIEN

Retourner après cela? Comme ici le lion de Zaita, de même le lion des nations tombera sous nos traits. N’ai-je pas, d’ailleurs, des témoignages antérieurs sur lesquels je peux m’appuyer pour interpréter cet incident à notre avantage? Ai-je besoin de rappeler à des hommes si instruits que, lors de la victoire de l’empereur Maximien sur le roi de Perse Narsès, il arriva de même qu’un lion,... et, de plus, un énorme sanglier... furent abattus devant les rangs des Romains?

(A Ammien.)

Et maintenant, l’autre...? Il me semble que tu as parlé de deux signes.

JULIEN

L’autre est plus douteux, seigneur. Ton cheval de bataille Babylonios a été conduit tout sellé, comme tu l’avais ordonné, pour t’attendre à la descente, de l’autre côté de cette montagne. Mais voilà qu’une escouade de disciplinaires galiléens est passée. Comme ces soldats étaient lourdement chargés, et manquaient de bonne volonté, il fut nécessaire d’employer le fouet contre eux. Ils n’en tendirent pas moins leurs bras, comme enchantés, et entonnèrent un hymne en l’honneur de leur divinité. A ce bruit soudain, Babylonios eut peur, se cabra, tomba en arrière, et comme il se débattait par terre, son caparaçon orné d’or fut tout souillé de boue.

NUMA, à l'autel.

Empereur Julien,... retourne, retourne !

JULIEN

Les Galiléens ont fait cela par méchanceté,... mais par là, malgré eux, ils ont fourni un présage que je salue avec grande joie.

ŒUVRES DE DRESDE

Oui, de même que Babylonios est tombé, de même Babylone tombera, dépouillée de la splendeur de ses ornements.

Quelle science dans l'explication !

KYTRON

Par les dieux, c'est bien cela !

LES AUTRES MAITRES DE PHILOSOPHIE

C'est ainsi, et pas autrement !

JULIEN, à N évita.

L’armée continuera sa marche en avant. Cependant, ce soir, pour plus de sûreté encore, je ferai des sacrifices, et je verrai quelles confirmations donneront les présages.

Mais quant à vous, charlatans étrusques que j’ai fait venir ici à si grands frais, sachez que je ne vous tolérerai plus dans le camp, où vous contribuez seulement à décourager les soldats. Je dis que vous n’entendez rien à la besogne difficile que vous avez assumée. Quelle audace ! Quel excès d’impudence ! Qu’ils s’en aillent ! Je ne veux plus les voir.

( Quelques gardes chassent les augures vers la gauche .J

JULIEN

Babylonios est tombé. Le lion s’est abattu devant mes soldats. Mais nous ne savons pas pour cela sur quelle aide invisible nous pouvons compter. Les dieux, dont l’essence n’a pas été suffisamment étudiée, loin de là, semblent parfois,... si j’ose dire... sommeiller, ou, en définitive, n’intervenir que peu dans les affaires humaines. Nous nous trouvons malheureusement, mes chers amis, à une époque de ce genre. Oui, nous avons même vu certains

l’empereur julien, acte iv 349

dieux négliger de soutenir des efforts bienveillants, qui tendaient à l’intérêt de leur propre gloire.

Mais nous n’osons nous prononcer à ce sujet. On pourrait croire que les immortels, qui gouvernent et maintiennent le monde, déposent à certains moments leur puissance entre des mains humaines,... par quoi les dieux, certes, ne sont nullement amoindris ; car c’est tout de même à eux que l’on doit qu’une personne si particulièrement favorisée... si elle se trouve... a pu apparaître sur la terre.

PRISKOS

O incomparable empereur, tes propres actions n’en portent-elles pas témoignage?

JULIEN

Je ne sais pas, ô Priskos, si j’ose attribuer à mes actions une si haute valeur. Que les Galiléens prétendent que le Juif Jésus de Nazareth a été ainsi choisi, je n’en dirai rien ; car ces gens se trompent,... ce que je démontrerai amplement dans mon ouvrage contre eux. Mais je citerai Prométhée, dans les temps anciens, ce héros admirable qui a procuré aux hommes des biens plus grands encore que les immortels n’étaient disposés à leur donner,... ce pour quoi, d’ailleurs, il a dû souffrir beaucoup, — douleurs physiques et dédains, — jusqu’à ce qu’enfin il ait été admis dans la société des dieux,... à laquelle, en réalité, il avait toujours appartenu.

Et n’en peut-on dire autant d’Heraklès et d’Achille, et enfin d’Alexandre de Macédoine, aux actions de qui l’on a comparé tantôt ce que j’ai accompli en Gaule, tantôt, et surtout, ce que je me propose dans cette campagne?

ŒUVRES DE DRESDE

NEVITA

Mon empereur,... l’arrière-garde est maintenant juste au-dessous de nous ;... il serait peut-être temps...

Tout de suite, Nevita. Pourtant, je vais d’abord vous raconter un rêve étrange que j’ai eu cette nuit.

J’ai rêvé que je voyais devant moi un enfant que persécutait un homme riche, possesseur de nombreux troupeaux, mais contempteur des dieux.

Ce méchant homme se débarrassa de tous les parents de l’enfant. Mais Zeus eut pitié de l'enfant lui-même, et le protégea.

Je vis ensuite cet enfant grandir sous la tutelle de Minerve et d’Apollon, et devenir jeune homme.

Et je rêvai que ce jeune homme s’endormait sur une pierre en plein air.

Alors Hermès descendit dans le champ sous la forme d’un jeune homme, et dit : Viens, je vais te montrer le chemin qui conduit à la demeure du dieu suprême !... Et il mena le jeune homme au pied d’une montagne très abrupte. Là, il l’abandonna.

Le jeune homme, alors, fondit en larmes et se lamenta et invoqua Zeus à grands cris. Alors Minerve, et le Roi- Soleil qui règne sur la terre, descendirent près de lui, le soulevèrent au sommet de la montagne, et lui montrèrent tout l’héritage de sa famille.

Or, cet héritage était le cercle de la terre d’un Océan à l’autre, et par delà l’Océan.

Us annoncèrent au jeune homme que tout cela lui appartiendrait. Mais ils lui firent trois recommandations : de

l’empereur JULIEN, ACTE IV

ne pas dormir comme avaient fait ses parents ; de ne pas céder aux avis des hypocrites ; et enfin de n’honorer comme dieux que ceux qui ressemblent aux dieux. Souviens-toi, lui dirent-ils en le quittant, que tu as une âme immortelle, et que cette âme est d'essence divine. Et si tu suis nos avis, tu verras notre père et deviendras un dieu comme nous.

PRISKOS

Quels signes et présages compteraient après cela ?

KYTRON

Je ne crois pas que ce soit trop dire, si je présume que les déesses du Destin y réfléchiront à deux fois, au cas où leurs délibérations ne concorderaient pas avec les tiennes.

JULIEN

Nous n'osons pas nous fonder avec certitude sur une telle exception. Mais je continue, certes, à trouver ce rêve frappant, bien que mon frère Maximos, par son silence... contre toute raisonnable attente... ne paraît goûter ni ce rêve, ni la forme que je lui ai donnée... Il faut, en attendant, nous résigner à cela !

(Il sort un rouleau de papier .)

Tiens, Jovien ; ce matin, de bonne heure, dans mon lit, j’ai rédigé ce que j'avais rêvé. Prends ceci, et fais-en de nombreuses copies, dont il sera donné lecture devant les diverses sections de l'armée. J’estime important, dans une campagne aussi audacieuse, que les soldats, au milieu des dangers et des fatigues, remettent leur sort avec confiance dans les mains du chef, et le considèrent comme infaillible en tout ce qui détermine l’issue de la guerre.

ŒUVRES DE DRESDE

Je te prie, mon empereur, de me dispenser de cette mission.

JULIEN

Que veux-tu dire par là?

JOVIEN

Que je ne dois pas prêter la main à ce qui est contre la vérité... Oh, écoute-moi, mon noble empereur et seigneur. Y a-t-il un seul de tes soldats qui doute qu'il est en sécurité entre tes mains? N'as-tu pas, sur les frontières de la Gaule, malgré la supériorité des ennemis, et des difficultés de toute sorte, remporté des victoires plus grandes que celles dont aucun chef d'armée puisse se vanter de nos jours

JULIEN

Hé,... voyez donc, la belle nouvelle !

JOVIEN

Tous savent que la chance t'a suivi jusqu'ici merveilleusement. Par ton savoir tu es au-dessus de tous les autres mortels, et dans le bel art de l'éloquence tu remportes le prix parmi les premiers.

JULIEN

Et après...? Malgré cela...?

JOVIEN

Malgré cela, mon empereur, tu n'es qu’un homme. Et en communiquant ce rêve à l'armée, tu répandras l'opinion que tu es un dieu,... et c'est en quoi je ne dois pas t'assister.

JULIEN

Que dites- vous, mes amis, de ce discours?

l’empereur JULIEN, ACTE IV

KYTRON

Il est, certes, audacieux, autant qu’il témoigne d’ignorance.

JULIEN

Il semble, ô Jovien si ami de la vérité, que tu oublies cet empereur Antonin, surnommé le pieux, qui a été adoré comme un dieu immortel dans un temple particulier sur le forum romain. Et non seulement lui, mais aussi sa femme Faustine, et d’autres empereurs avant et après lui.

JOVIEN

Je le sais, seigneur;... mais il n’était pas donné à nos ancêtres de marcher à la lumière de la vérité.

JULIEN, le regarde longuement.

Ah, Jovien !...

Dis-moi,... hier soir, lorsque j’ai pris les présages pour la nuit, tu es entré et tu m’as apporté un message juste au moment où je lavais le sang de mes mains avec l’eau lustrale.

JOVIEN

Oui, mon empereur.

JULIEN

Pressé comme j’étais, il m’arriva de répandre quelques gouttes d’eau sur ton manteau. Alors tu reculas vivement d’un pas et tu te secouas, comme si l’eau avait souillé le manteau.

Mon empereur,... tu t’en es donc aperçu?

JULIEN

Ton désir était-il que cela m’échappât?

ŒUVRES DE DRESDE

JOVIEN

Oui, seigneur ; car c'était une affaire entre moi et le seul vrai Dieu.

JULIEN

Galiléen !

JOVIEN

Seigneur, c'est toi-même qui m'as envoyé à Jérusalem, et j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé là. J'ai beaucoup médité depuis lors; j'ai lu les écrits des chrétiens, j'ai causé avec un grand nombre d'entre eux,... et aujourd'hui j’ai reconnu qu'en cette doctrine réside la vérité divine.

JULIEN

Est-ce possible! Est-ce vraiment possible? Ainsi, donc, se répand cette folie contagieuse! Mon entourage immédiat,... mes propres généraux m'abandonnent...

Place -moi au premier rang contre tes ennemis, seigneur,... et tu verras que je donnerai avec joie à l'empereur ce qui est à l'empereur...

JULIEN

Quoi...?

JOVIEN

Ma vie et mon sang.

JULIEN

La vie et le sang ne suffisent pas. Celui qui règne doit pouvoir régner sur les volontés, sur l'esprit des hommes. C’est en cela que ce Jésus de Nazareth m'est hostile et s’oppose à ma puissance.

Ne t’imagine pas que je te châtierai, Jovien. Ceux dont tu fais partie aspirent au châtiment comme à un bonheur. Et l'on vous appelle martyrs, ensuite. Ou bien, quoi?

l’empereur julien, acte iv 355

N’a-t-on pas exalté de la sorte ceux que j’ai dû punir pour leur résistance?

Tu iras à l’avant-garde, Je ne veux plus te voir,.. Oh, cette trahison envers moi, que vous masquez avec vos façons de parler d’un double devoir et d’un double empire ! Il faut que cela change. Il y a d'autres rois que le roi de Perse qui sentiront mon pied sur leur nuque.

A l’avant-garde, Jovien !

JOVIEN

Je ferai mon devoir, seigneur !

(Il sort par la droite.)

Nous ne voulons pas que cette matinée, qui s’est écoulée sous des auspices si favorables, soit assombrie pour nous. Ceci, et le reste, nous le prendrons avec sérénité. Mon rêve sera quand même communiqué à l’armée. Toi, Kytron, et toi, mon Priskos, et vous autres, mes amis, vous veillerez à ce que cela ait lieu convenablement.

LES MAITRES DE PHILOSOPHIE

Avec joie, avec un plaisir extrême, seigneur !

(Ils reioivent le rouleau de papier et sortent par la droite.)

JULIEN

Je te prie, Hormisdas, de ne pas douter de ma puissance, bien qu’il puisse sembler que des volontés hostiles dominent ici. Va ; et toi aussi, Nevita, et tous les autres, chacun à sa besogne je viendrai ensuite, lorsque l’armée sera réunie dans les plaines.

(Tous 7 sauf V empereur et Maximos sortent par la droite.)

356 ŒUVRES DE DRESDE

MAXIMOS, au bout d’un moment , se lève de la pierre où il était assis et se dirige vers l’empereur.

Mon frère malade !

JULIEN

Moins malade que blessé. Le cerf touché par le trait d'un chasseur, recherche le fourré, où les bêtes ne peuvent pas le voir. Cela m'était insupportable de me montrer davantage dans les rues d'Antioche maintenant il me semble que je ne peux pas me montrer devant l'armée.

MAXIMOS

Nul ne te voit, ami ; car ils tâtonnent en aveugles. Mais tu finiras par être un médecin pour leurs yeux, et alors ils te verront dans ta splendeur.

JULIEN, regarde au fond de la vallée .

Quelle profondeur au-dessous de nous ! Ils sont tout petits dans leur marche sinueuse entre les fourrés et les buissons d'épines, au long du fleuve empierré.

Lorsque nous sommes arrivés devant ce défilé, les chefs sont entrés comme un seul homme dans la gorge étroite. C'était raccourcir le chemin d'une heure, éviter un peu de peine... dans cette marche à la mort.

Et la foule des soldats les suivait très volontiers. Aucune idée de prendre un détour par en haut ; pas le moindre désir de l'air libre des sommets, qui élargit la poitrine et où l'on respire largement. Ils marchent, ils marchent, ils marchent, et ils ne voient pas que le ciel, au-dessus d'eux, est étroit... et ils ne savent pas qu'il existe des hauteurs où il est plus grand... Ne semble-t-il pas, Maximos, que les hommes vivent pour avoir à mourir. Il y a de l'esprit du Galiléen là dedans . S’il est vrai, comme on le dit

l'empereur JULIEN, ACTE IV

que son père a créé le monde, le fils méprise l’œuvre du père. Et c’est précisément pour cette téméraire folie qu’on le loue si haut !

Quel homme était Socrate, comparé à lui ! Socrate n’aimait-il pas la jouissance et le bonheur et la beauté? Pourtant, il renonçait... Mais quel abîme sans fond entre cela... d’un côté ne pas désirer,... et de l’autre côté désirer et renoncer.

Oh, je voudrais rapporter aux hommes le trésor de cette sagesse perdue. Comme jadis Dionysos, je viens vers eux joyeux et jeune, le front ceint de feuillage, des grappes de raisin plein mes bras. Mais ils refusent mon cadeau, je suis dédaigné, haï, raillé par mes amis et mes ennemis.1

MAXIMOS

Pourquoi? Je vais te dire pourquoi.

Au voisinage d'une certaine ville où j’ai vécu autrefois, il y avait un vignoble dont les raisins étaient célèbres au loin j et lorsque les citoyens de la ville désiraient avoir sur leur table des fruits bien sucrés, ils envoyaient leurs gens chercher des raisins à ce vignoble.

Bien des années plus tard, je revins dans cette même ville ; mais alors on ne connaissait plus les grappes autrefois si appréciées. J’allai trouver l’homme de cette vigne, et lui demandai : dis-moi, l’ami, tes ceps sont-ils morts, puisque personne ne connaît tes raisins? Non, répondit l’homme de la vigne, mais tu sais que les jeunes ceps donnent de bons raisins et du vin médiocre ; de vieux ceps, au contraire, donnent de mauvaises grappes, mais de bon vin. C’est ainsi, ô étranger, ajouta-t-il, que je réjouis encore les cœurs de mes concitoyens avec ce riche vignoble.

358 ŒUVRES DE DRESDE

mais sous une autre forme,... comme vin et non comme raisins.

JULIEN, songeur.

Oui, oui, oui !

MAXIMOS

C'est à cela que tu n'as pas fait attention. Le cep du monde a vieilli, et pourtant tu crois pouvoir, comme autrefois, offrir les raisins naturels à ceux qui ont soif de nouveau vin.

JULIEN

Hélas, mon Maximos, qui a soif? Nomme-moi un seul homme, en dehors de notre fraternité, qui soit entraîné par un besoin spirituel?... Ah, quel malheur d'être né dans un pareil siècle de fer.

MAXIMOS

Ne blâme pas l'époque. Si elle avait été plus grande, tu aurais été plus petit. L'âme du monde est comme un homme riche qui a des fils innombrables. S'il partage également sa fortune entre tous ses fils, ils seront tous à l'aise, mais aucun d'eux ne sera riche. Si, au contraire, il les déshérite tous, sauf un seul, et s'il donne tout à celui-là, celui-là se trouve seul riche dans un milieu de pauvres.

JULIEN

Aucune comparaison ne convient moins que celle-là... Suis- je dans cette situation? Est-ce que, précisément, est-ce que cela ne se trouve pas divisé entre de nombreuses mains, ce que le maître du monde devrait posséder avec plus d’abondance que tous les autres ; oui, j'oserai le dire... ce qu'il devrait être seul à posséder ! Oh, combien la puissance est divisée ! Libanios n'a-t-il pas la puissance de la parole à un tel degré qu'on a pu l'appeler le roi des orateurs?

l’empereur JULIEN, ACTE IV

N’as-tu pas, mon Maximos, la puissance de la sagesse énigmatique? Ce furieux Apollinaris d’Antioche n’a-t-il pas la puissance du chant et de l’extase à tel point que je pourrais la lui envier ! Et le Cappadocien Grégoire ! N’a-t-il pas la puissance indomptable de la volonté, si forte en lui que beaucoup de gens lui donnent l’épithète de grand, qui est peu convenable pour un sujet. Même,... ce qui est plus singulier,... la même épithète est donnée à l’ami de Grégoire, Basile, l’homme à l’humeur douce et aux yeux de fille. Et pourtant, il ne se met pas en évidence ; c’est ici qu’il vit, ce Basile, précisément dans cette contrée lointaine, sous le costume d’ermite, sans autre société que celle de ses disciples, et avec sa sœur Makrina et'd’autres femmes que l’on appelle pieuses et saintes. Mais quelle action ils exercent, lui et sa sœur, par les lettres qui, parfois, émanent d’eux. Tout, même le renoncement et la retraite, devient puissance contre mon pouvoir. Et le pire de tous est encore le Juif crucifié.

MAXIMOS

Eh bien, romps avec cette autorité éparse ! Mais ne crois pas que tu puisses écraser les rebelles, si tu tombes sur eux comme un chef de guerre envoyé par un maître qu’ils ne connaissent pas. C’est en ton propre nom que tu dois venir, Julien ! Jésus de Nazareth est-il venu comme le délégué d’un autre? N’a-t-il pas dit qu’il était celui qui l’envoyait? En vérité, c’est en toi que s’accomplit l’époque, et tu ne le vois pas. Tous les signes et présages ne te désignent-ils pas d’un doigt sûr? Te rappellerai-je le rêve de ta mère...?

JULIEN

Elle rêva qu’elle enfantait Achille.

ŒUVRES DE DRESDE

MAXIMOS

Te rappellerai-je que tu as été porté par la chance, comme sur des ailes vigoureuses, à travers une vie mouvementée et périlleuse? Qui es-tu, seigneur? Es-tu Alexandre revenu, imparfait autrefois, aujourd'hui complet et armé pour achever l'œuvre?

JULIEN

Maximos !

MAXIMOS

Il est un être qui toujours, à certains intervalles, revient dans la vie de la race humaine. Il est comme un cavalier qui, dans l'arène, doit dompter un cheval sauvage. Chaque fois, le cheval le démonte. Un moment, et le cavalier de nouveau est en selle, de plus en plus sûr, et plus exercé ; mais il lui a fallu tomber, sous ses différentes formes, chaque fois, jusqu'à ce jour. Il lui a fallu tomber comme l'homme issu de Dieu dans le jardin de l'Éden ; il lui a fallu tomber comme fondateur de l’empire du monde;... il faut qu'il tombe comme prince de l'empire de Dieu. Qui sait combien de fois il a circulé parmi nous sans que personne l'ait connu?

Sais-tu, Julien, si tu n’as pas été en celui-là, qu'aujourd'hui tu poursuis?

JULIEN, les yeux fixes.

O énigme insondable... !

MAXIMOS

Te rappellerai-je cette vieille prédiction qui, aujourd'hui, court de nouveau? Il a été annoncé que l'empire du Galiléen se maintiendra autant d'années que l'année compte de jours. Dans deux ans il y aura trois cent soixante-cinq ans que cet homme est né à Bethléem.

l’empereur JULIEN, ACTE IV

JULIEN

Crois-tu à cette prédiction?

MAXIMOS

Je crois à ce qui vient.

JULIEN

Toujours des énigmes !

Je crois à la libre nécessité.

JULIEN

Encore plus énigmatique.

MAXIMOS

Écoute, Julien,... lorsque Chaos se roulait dans l’effroyable abîme vide, et que Jehova était seul,... le jour où, d’après les anciennes Écritures juives, il a, d’un geste de sa main, séparé la lumière et les ténèbres, la mer et la terre,... ce jour-là le grand dieu créateur fut à l’apogée de sa puissance.

Mais avec les hommes, surgirent des volontés sur la terre. Et hommes, animaux, arbres et plantes créèrent leurs pareils selon des lois éternelles ; et selon des lois éternelles circulent toutes les étoiles dans l’espace céleste.

Jehova éprouva-t-il des regrets? Les antiques légendes de tous les peuples parlent d’un créateur qui regrette.

Il a introduit dans sa création la loi de conservation. Regrets tardifs ! Le créé veut se maintenir... et il se maintient.

Mais les deux empires de l’exclusivisme font la guerre entre eux. Où est-il, où est-il, le roi de la paix, le bilatéral, celui qui les conciliera?

OEUVRES DE DRESDE

JULIEN, à part .

Deux ans? Tous les dieux inertes. Aucune puissance capricieuse cachée, qui voudrait contrecarrer mes desseins .

Deux ans? En deux ans je peux me soumettre le monde.

MAXIMOS

Tu parlais, mon Julien ;... que disais-tu?

JULIEN

Je suis jeune et vigoureux, je me porte bien. Maximos,... c'est ma volonté de vivre longtemps.

(Il sort par la droite. Maximos le suit.)

(Région boisée, ondulée, avec un cours d'eau entre les arbres. Sur la hauteur, un petite maison rustique. Le soleil décline.)

Basile de César èe et sa sœur Makrina , tous deux en costumes d’ermites, se tiennent au bord de la route , et tendent des fruits et de Veau aux soldats épuisés.

Des détachements de l’armée passent de gauche à droite au pied des collines .

MAKRINA

Oh, Basile, regarde,... tous plus pâles, et plus maigres les uns que les autres.

BASILE

Et un si grand nombre de frères chrétiens parmi eux ! Malheur à l'empereur Julien ! Ceci est une invention plus cruelle que tous les tourments du banc de torture. Contre qui est-ce qu'il conduit ses armées? Moins contre le roi de Perse que contre le Christ.

MAKRINA

Le crois-tu capable d'idées si épouvantables?

l’empereur JULIEN, ACTE IV

BASILE

Oui, Makrina, de mieux en mieux je me rends compte que c’est nous que le coup doit frapper. Toutes les défaites qu’il a subies à Antioche, toute la résistance qu’il a rencontrée, toutes les humiliations et les déceptions qu’il a dû subir dans son action impie, c’est tout cela qu’il espère couvrir d’oubli par une campagne victorieuse. Et il réussira. Une grande victoire effacera tout cela. Les hommes ne sont pas autrement ; ils voient le droit dans le succès, et la plupart s’inclinent devant la force.

MAKRINA, indiquant la gauche.

De nouvelles foules ! Innombrables, sans arrêt...

(Un détachement de soldats passe; un jeune homme, dans le rang , tombe d’épuisement sur la route.)

UN SOUS-OFFICIER, le frappe avec son bâton.

Allons, debout, paresseux !

MAKRINA, accourant.

Oh, ne le frappe pas !

LE SOLDAT

Laisse-les frapper ; je souffre si volontiers.

AMMIEN, entre .

Encore un arrêt !... Ah, c’est lui. Est-ce que vraiment il n’en peut plus?

Page 1