‹ Œuvres complètes. tome dixièmeChapitre 75 sur 198 · LE SOUS-OFFICIER · texte numérisé non relu

LE SOUS-OFFICIER

Je ne sais qu’en dire, seigneur; il tombe à chaque instant.

MAKRINA

Oh, aie patience ! Qui est ce malheureux?... Tiens ; suce le jus de ces fruits... Qui est-il, seigneur?

ŒUVRES DE DRESDE

AMMIEN

Un Cappadocien, l’un de ces furieux qui ont souillé le temple de Venus à Antioche.

MAKRINA

Oh, un de ces martyrs... !

AMMIEN

Essaye de te lever, Agathon. J’ai pitié de cet homme. On Ta châtié plus brutalement qu’il ne pouvait le supporter. Il a perdu sa raison, depuis cela.

AGATHON, sô lève.

Je peux bien supporter cela. Et j’ai toute ma raison, seigneur. Frappez, frappez, frappez je souffre si volontiers.

AMMIEN, au sous-officier.

En avant ; il n’y a pas de temps à perdre.

LE SOUS-OFFICIER, aux soldats .

En avant ; en avant !

AGATHON

Babylonios est tombé;... bientôt le fornicateur babylonien tombera. Le lion de Zaita a été battu ;... le lion couronné du monde sera abattu !

(Les soldats sortent à droite.)

AMMIEN, à Basile et Makrina .

O gens étranges;... vous êtes dans l’erreur et pourtant faites le bien. Je vous remercie d’avoir restauré les soldats épuisés ; je souhaiterais que l’intérêt de l’empereur me permît d’oser traiter vos frères avec autant de douceur que je le voudrais.

BASILE

Dieu soit avec toi, noble païen.

( Il sort par la droite.)

l’empereur JULIEN, ACTE IV

MAKRIN'A

Qui était cet homme?

BASILE

Je ne le connais pas.

(Il indique la gauche.)

Regarde, regarde,... le voilà lui-même !

MAKRINA

L’empereur ! C’est là l’empereur?

Oui, c’est lui.

(L* empereur Julien , avec plusieurs généraux , ayant avec lui le chef de la garde Anatolos, plus un détachement de gardes y entre par la gauche .)

JULIEN, à ses compagnons.

Hé, fatigué? Est-ce que la chute d’un cheval pourrait m’arrêter? Ou bien serait-il moins convenable d’aller à pied que de monter un animal plus modeste? Fatigué ! Le père de ma race a dit qu’un empereur doit mourir debout. Je dis qu’un empereur doit, toute sa vie... et non seulement à l’heure de la mort... montrer une endurance digne

d’exemple; je dis . Ah, par la lumière du ciel, n’ai-je

pas là devant mes yeux Basile de Césarée !

BASILE, s'incline profondément. 0

Ton humble serviteur, ô très puissant seigneur !

JULIEN

Oui, je le crois bien ! Tu me sers très bien, en vérité, Basile.

(Il s'approche.)

Voilà donc la maison de campagne dont la renommée s’est tant répandue par les lettres qui en partent. De tous

ŒUVRES DE DRESDE

côtés, en tous pays, on parle plus de cette maison que Ton ne parle des salles de conférences, bien que je n’aie épargné aucune peine pour les rétablir.

N’est-ce pas,... cette femme est sûrement ta sœur Makrina?

BASILE

C’est bien cela, seigneur.

JULIEN

Tu es une belle femme, et jeune encore. Et pourtant, à ce que j’entends dire, tu as renoncé à la vie.

MAKRINA

Seigneur, j’ai renoncé à la vie afin de parvenir à la vraie vie.

JULIEN

Hélas, je connais parfaitement vos erreurs. Vous soupirez après ce qui est dans l’au-delà, et dont vous ne savez rien avec certitude ; vous mortifiez votre chair ; vous étouffez tous les plaisirs humains. Et pourtant, je vous le dis, cela peut être une vanité, toute pareille à une autre.

BASILE

Ne crois pas, seigneur, que je sois aveugle au danger qui réside dans le renoncement. Je sais bien que mon ami Grégoire a 'raison, lorsqu’il écrit qu’il se contente d’être ermite par le cœur sans l’être par le corps. Et je sais aussi que ce costume grossier est peu utile à mon âme, si je me fais un mérite de le porter.

Mais ce n’est pas ainsi que je le prends. Cette vie retirée me remplit d’un indicible bonheur ; voilà tout. Ces furieuses dissensions que le monde subit actuellement, je ne les ai pas ici sous les yeux dans leur laideur. Ici je sens mon corps

l’empereur JULIEN, ACTE IV 367

élevé dans la prière et mon âme purifiée par une vie frugale.

Oh, mon sobre Basile, je crois tout de même que tu aspires à plus que cela. Si l’on m’a dit vrai, ta sœur, ici, a réuni autour d’elle une troupe de jeunes femmes qu’elle forme sur son modèle. Et toi-même, tu t’es choisi, ainsi que ton maître galiléen, douze disciples. Que te proposes-tu d’en faire?

BASILE

Je les enverrai dans tous les pays pour réconforter nos frères dans la lutte.

JULIEN

Oui vraiment ! Munie de toutes les armes de l’éloquence, tu envoies ton armée contre moi. Et d’où tiens-tu cette éloquence, ce bel art grec? Tu la tiens des salles de conférences. Et de quel droit la possèdes- tu? Comme un espion tu t’es glissé dans notre camp, pour examiner l’endroit où l’on peut le mieux nous toucher. Et maintenant tu profites de ce savoir pour mieux nous nuire !

Sais-tu bien, Basile, que je ne suis pas d’humeur à supporter plus longtemps ces procédés malhonnêtes? Je vous arracherai cette arme des mains. Tenez-vous en à Mathieu et à Luc, et à d’autres écrivains raboteux de ce genre. Mais il ne vous sera plus désormais permis d’expliquer nos vieux poètes ni nos vieux philosophes ; car j’estime inconvenant que vous puisiez savoir et avantage à ces sources, alors que vous ne croyez aucunement à leur vérité. De même, il sera interdit à tous les élèves galiléens de venir dans nos salles de conférences ; que veulent-ils y faire, en effet? Nous dérober notre art pour s’en servir contre nous.

ŒUVRES DE DRESDE

Seigneur, j'ai déjà entendu parler de cet étrange projet. Et je dois approuver Grégoire, lorsqu'il écrit que tu n’as pas un droit exclusif au savoir grec, ni à l’art oratoire grec. Je dois l'approuver lorsqu'il dit que tu emploies bien l’alphabet, quoiqu’il ait été inventé chez les Égyptiens, et que tu te vêts de pourpre, quoique les gens de Tyr aient été les premiers à l'employer.

Oui, seigneur,... plus que cela. Tu te soumets des pays et te rends maître de nations dont tu ne comprends pas la langue et ne connais pas les coutumes. Et tu as le droit de le faire. Mais le même droit que tu as dans le monde visible, celui que tu appelles le Galiléen l’a dans le monde invisible...

JULIEN

Cela suffit ! Je ne veux plus entendre cela. Vous parlez comme s'il existait deux maîtres du monde, et par cette objection vous essayez de me boucher toutes les voies. Que vous êtes ridicules ! Vous opposez un mort à un vivant ! Mais vous apprendrez bientôt ce qu'il en est. L'ouvrage contre vous auquel je travaille depuis longtemps, ne croyez pas que je l’ai mis de côté à cause des travaux de la guerre. Croyez-vous peut-être que je passe mes nuits à dormir? Ah, vous êtes loin de compte ! Pour « l'ennemi de la barbe », je n'ai recueilli que moquerie,... même de la part de ceux qui auraient eu grand avantage à s'approprier certaines vérités. Mais cela ne me découragera nullement. Conviendrait-il à un homme qui tient un bâton de reculer devant une troupe de chiens qui aboient?... Pourquoi as-tu souri, femme? Qu'est-ce qui t'a fait rire?

l’empereur JULIEN, ACTE IV 369

MAKRINA

Pourquoi, ô seigneur, te mets-tu si fort en colère contre celui-là que tu dis mort?

JULIEN

Ah, je comprends ! Tu veux dire par là qu'il est vivant. MAKRINA

Je veux dire par là que toi, ô puissant seigneur, tu sens dans ton cœur qu'il est certainement vivant.

JULIEN

Moi? Comment cela! Je sentirais...?

MAKRINA

Qu'est-ce que c'est que tu hais et poursuis? Ce n'est pas lui, mais ta croyance en lui. Et ne vit-il pas dans ta haine et ta persécution, aussi bien qu'il vit dans notre amour?

JULIEN

Je connais vos façons de dire détournées. Vous dites une chose, et cela en signifie une autre. C'est cela que vous appelez l'art de la parole ! O, esprits médiocres ! Quelle folie ! Je sentirais que le Juif crucifié est vivant? Oh, quelle époque avilie qui peut se contenter de cela! Mais les hommes d'aujourd'hui ne valent pas davantage. La folie est considérée comme sagesse. Je ne saurais dire combien de nuits de veilles j'ai passées à méditer pour trouver le vrai fondement des choses. Ah oui, où sont-ils, ceux qui me suivent? Si le nombre est grand, de ceux qui louent mes discours, peu ou pas se laissent convaincre.

Mais, en vérité, nous ne sommes pas encore au bout. Une surprise vous attend. Vous vous apercevrez que tout ce qui est épars fait effort pour se réunir et former une unité. Vous apprendrez que tout ce que vous méprisez aujour-

d’hui renferme la splendeur,... et la croix en laquelle vous mettez votre espoir, j’y taillerai une échelle pour celui que vous ne connaissez pas.

MAKRINA

Et je te dis, empereur, que tu n’es rien qu’un fouet dans la main de Dieu, ... un fouet qui doit nous frapper à cause de nos péchés. Malheur à nous, parce que cela devait venir ! Malheur à nous, parce que nous nous sommes écartés du droit chemin par nos dissensions et notre manque de charité !

Il n’y avait plus de roi en Israël. C’est pourquoi le Seigneur t’a frappé de folie, afin que tu nous châties.

Quel esprit il a enténébré, afin d’en déchaîner la fureur contre nous ! Quel arbre en fleurs il a élagué afin de se faire des verges pour nos épaules coupables !

Des présages t’ont averti, et tu n’y as pas fait attention. Des voix t’ont appelé, tu ne les as pas entendues. Des mains ont écrit pour toi sur le mur des caractères de feu, que tu as effacés sans en chercher le sens.

JULIEN

Basile,..^ j’aurais voulu connaître cette femme plus tôt.

BASILE

Viens, Makrina.

MAKRINA

Malheur à moi qui ai vu ces yeux luire ! Ange et serpent, unis ; le regret de l’apostat et la ruse du tentateur à la fois ! Oh, comment nos frères et nos sœurs ont-ils pu porter haut l’espérance de la victoire au voisinage de cet émissaire? Il y a en lui quelqu’un de plus grand. Ne le vois-tu pas, Basile,... en lui Dieu le Seigneur veut nous frapper à mort.

Tu as dit cela !

l’empereur julien, ACTE IV

MAKRINA

Non pas moi !

JULIEN

Première âme gagnée !

MAKRINA

Arrière !

BASILE

Viens,... viens !

JULIEN

Reste ici !... Anatolos, entoure-les de gardes !... Je veux que vous suiviez l’armée, . .. vous et vos disciples,... jeunes gens et femmes.

BASILE

Seigneur, tu ne peux vouloir cela.

JULIEN

Il n’est pas prudent de laisser des forteresses derrière soi. Vois, un geste de ma main, et j’arrête cette pluie de traits que vous avez versée de cette petite maison de campagne.

Non, non, seigneur,.., un tel acte de violence...

MAKRINA

Hélas, Basile,... ici ou là... tout est fini !

JULIEN

N’est-il pas écrit qu’il faut donner à l’empereur ce qui est à l’empereur? J’emploie tout le monde dans cette campagne. Vous pouvez soigner mes malades et mes blessés. Vous servirez ainsi le Galiléen en même temps ; et si vous tenez cela encore pour un devoir, je vous engage à mettre le temps à profit. Il ne lui en reste guère.

( Quelques soldats ont entouré Basile et Makrina ; d'autres j à travers le fourré , montent rapidement vers la maison %)

ŒUVRES DE DRESDE

MAKRINA

Soleil qui s'éteint sur la maison ; espoir qui s'éteint et lumière du monde qui s'éteint ! Oh, Basile, dire que nous étions destinés à voir la nuit.

BASILE

La lumière est.

JULIEN

La lumière vient. Le dos au couchant rougi, Galiléens ! Le regard vers le levant, vers le levant où rêve Helios. En vérité, je vous le dis, vous verrez le Roi-Soleil.

(Il sort à droite; tous le suivent.)

(De L'autre côté de l'Euphrate et du Tigre. Vaste plaine avec les tentes du camp impérial. De petits taillis à gauche et au fond cachent les méandres du Tigre. Des mâts de navires se dressent au-dessus des taillis en une longue rangée à perte de vue. Soir nuageux.)

(Soldats et militaires de toute sorte sont en train d'installer le camp dans la plaine. On apporte des vaisseaux des provisions diverses . Feu de garde au loin. Le chef d'armée N évita , le général Jovien et plusieurs chefs arrivent de la flotte .

NEVITA

Voyez maintenant, si l'empereur n’a pas bien choisi. Nous voici arrivés sans combat sur le territoire ennemi ; nul ne nous a disputé le passage des fleuves ; pas le moindre cavalier persan n’est en vue.

JOVIEN

Non, seigneur, l’ennemi ne nous a certainement pas attendus de ce côté.

l’empereur JULIEN, ACTE IV

NEVITA

Tu dis cela comme si tu étais encore fermement convaincu que le choix de cette route était imprudent.

JOVIEN

Oui, seigneur, c’est toujours mon opinion que nous aurions dû prendre un chemin plus au nord. Nous aurions pu y appuyer notre aile gauche sur les Arméniens, qui nous sont favorables, et nous aurions puisé tout l’entretien nécessaire dans un pays très riche. Mais ici? Gênés dans notre avance par les lourds vaisseaux de transport. Autour

de nous, une plaine morne, presque un désert . Ah,

l’empereur vient. Je m’en vais ; je ne suis pas en faveur pour le moment.

(Il sort à droite. Au même instant, l'empereur Julien arrive des vaisseaux avec quelques compagnons. Le médecin Oribase} les maîtres de philosophie Priskos et Kytron , et d’ autres , s’avancent entre les tentes à droite , et vont au-devant de V empereur.)

JULIEN

Ainsi nous voyons l’empire s’augmenter. Chaque pas que je fais vers l’Orient recule la frontière de l’empire.

(Il frappe la terre du pied.)

Ce sol est à moi ! Je suis dans l'empire, pas en dehors... Eh bien, Priskos...?

PRISKOS

Incomparable empereur, ton ordre est exécuté. Ton rêve merveilleux, nous l’avons fait lire devant toutes les sections de l’armée.

JULIEN

Bien, bien. Et quel effet mon rêve a-t-il paru produire sur les soldats?

ŒUVRES DE DRESDE

KYTRON

Plusieurs t'ont loué d'une voix joyeuse et t'ont nommé le divin ; d'autres, au contraire...

Ces autres étaient des Galiléens, ô Kytron !

KYTRON

Oui, oui, la plupart des autres étaient des Galiléens, et ceux-là se frappaient la poitrine et poussaient des cris et des gémissements.

JULIEN

Je ne veux pas en rester là. Les bustes de moi que j'ai fait faire pour les déposer dans les villes que je soumettrai seront placés un peu partout dans le camp, sur toutes les tables où les trésoriers distribuent la solde. On allumera des lampes à côté des bustes, une cassolette d'encens brûlera devant, et chaque soldat, en allant toucher sa solde, devra jeter sur le feu quelques grains.

ORIBASE

Mon gracieux empereur, pardonne-moi, mais... est-ce bien raisonnable, ça?

JULIEN

Pourquoi pas raisonnable? Mon Oribase m'étonne.

PRISKOS

Hélas, seigneur, il y a de quoi s'étonner ! Il ne serait pas raisonnable de...?

KYTRON

Un Julien ne pourrait-il pas oser ce qu'ont osé des hommes moins divins?

JULIEN

Je trouve en effet que ce qui serait, en ce cas, le plus osé, serait de dissimuler les décisions des puissances mysté-

l'empereur julien, ACTE IV

rieuses. Si Ton en est venu à ce point que les dieux remettent leur pouvoir entre des mains terrestres,... ce que nous devons conclure de signes nombreux,... ce serait, en vérité, une ingratitude extrême de cacher un tel fait. En des circonstances aussi périlleuses que celles-ci, il n’est pas du tout indifférent que les soldats rendent un culte à celui qu’il ne faut pas, alors qu’ils devraient en invoquer un autre, tout différent.

Je te le dis, Oribase, et je vous le dis à tous,... si toutefois il s’en trouve ici un second pour fixer ainsi des limites à la puissance impériale,... c’est précisément cela qui serait la véritable impiété, et c’est pourquoi je suis obligé de la combattre.

Platon n’a-t-il pas déjà proclamé cette vérité qu’un dieu seul peut gouverner les hommes? Que voulait-il dire par cette affirmation? Répondez-moi,... que voulait-il dire? Loin de moi l’idée de prétendre que Platon,... ce philosophe, d’ailleurs, sans pareil,... aurait parla désigné, comme dans une prédiction, aucun homme déterminé, pas même le plus grand. Mais je pense que nous avons tous été témoins des désordres qui découlent d’une sorte de division et de partage de la suprême puissance entre plusieurs mains.

Cela suffit. J’ai déjà ordonné que les bustes impériaux soient placés en vue dans le camp.

Ah, que cherches-tu en si grande hâte, Eutherios?

(Le chambellan Eutherios , accompagné par un homme en vêtements retroussés , arrive des vaisseaux .)

EUTHERIOS

Noble empereur, cet Antiochien est envoyé par le gouverneur Alexandros, et t’apporte une lettre qu’il dit importante.

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Ah, voyons ! De la lumière !

( On apporte une torche ; l’empereur ouvre la lettre et lit.)

JULIEN

Est-il possible ! Éclaire mieux ! Oui, c'est là et ici... ; quoi encore?... Ceci dépasse, en vérité, tout ce que j’aurais pu imaginer !

NEVITA

De mauvaises nouvelles d’Occident, seigneur?

JULIEN

Nevita, dis-moi, combien de temps mettrons-nous pour atteindre Ctésiphon?

NEVITA

Il est impossible d’y arriver en moins de trente jours.

JULIEN

Il faut y arriver plus vite ! Trente jours î Tout un mois ! Et pendant que nous traînons ici, je laisserais ces furieux...

NEVITA

Tu sais bien, seigneur, que nous devons, à cause des vaisseaux, suivre toutes les boucles du fleuve. Le courant est rapide, et, de plus, c’est peu profond et pierreux. J’estime impossible d’avancer plus vite.

JULIEN

Trente jours! Et ensuite il faudra prendre la ville,... et il faudra mettre l’armée persane en fuite,... et il faudra conclure la paix. Combien de temps prendra tout cela? Et encore, il y en avait parmi vous qui me conseillaient de faire un plus long détour. Ha-ha, on médite ma perte !

l'empereur JULIEN, ACTE IV

NEVITA

Seigneur, sois tranquille ; la marche sera poursuivie à toute force.

JULIEN

Cela devient très nécessaire. Pouvez-vous imaginer ce que raconte Alexandros? La folie des Galiléens passe toute mesure depuis mon départ. Et ce scandale augmente tous les jours. Ils comprennent que ma victoire en Perse entraînera leur extinction ; et avec cet effronté Grégoire à leur tête, les voilà maintenant comme une armée ennemie dans mon dos ; en Phrygie sont faits des préparatifs secrets dont personne ne peut se rendre compte au juste.

NEVITA

Qu’est-ce que cela signifie, seigneur? Qu’entreprennentils?

JULIEN

Qu’entreprennent-ils? Ils prient, ils prêchent, ils chantent, ils annoncent la fin du monde. Oh, s’il n’y avait rien de plus mais ils attirent nos partisans et les entraînent dans leur association de rebelles. A Césarée la communauté a choisi comme évêque le juge Eusebios,... Eusebios, qui n’est pas baptisé,... et cet homme fourvoyé a accepté un pareil poste, ce qui est, en outre, incorrect d’après leurs propres lois ecclésiastiques.

Mais ce n’est pas là le pis. Plus grave, dix fois plus grave est le retour d’Athanase à Alexandrie.

NEVITA

Athanase?

PRISKOS

Ce mystérieux évêque, qui a disparu dans le désert il y a six ans?

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Un concile Y a chassé à cause de son zèle intempestif. Les Galiléens étaient obéissants sous mon prédécesseur.

Oui, le croiriez- vous... ce fanatique exalté est revenu dans Alexandrie. Son entrée a été celle d'un roi ; la route était couverte de tapis et de rameaux verts. Et quelle a été la suite? Qu'est-ce que vous pensez? La nuit suivante, une émeute éclate parmi les Galiléens. Georgios, leur évêque légal, un homme droit et bienveillant qu'ils accusaient de tiédeur en matière de foi, est assassiné, écartelé vivant dans les rues de la ville.

NEVIXA

Mais, seigneur, comment les choses ont-elles pu aller si loin? Où donc était le gouverneur Artemios?

JULIEN

Tu peux bien demander où était Artemios. Je vais te le dire. Artemios a passé dans le camp des Galiléens ! Artemios en personne, à main armée, a fait invasion dans le Serapeion, ce temple le plus magnifique qu'il y ait au monde,... a brisé les statues,... dépouillé les autels et détruit cet immense trésor de livres, dont, en ce temps d'erreur et d’ignorance, nous aurions eu justement si grand besoin, — trésor que je pleurerais comme un ami emporté par la mort, si la colère me permettait de verser des larmes.

KYTRON

Vraiment, cela dépasse tout ce qu'on peut imaginer !

JULIEN

Et ne pouvoir pas atteindre ces misérables pour les châtier ! Être obligé d'assister à de pareils excès qui gagnent de proche en proche?... Trente jours, dis-tu ! Pour-

l'empereur JULIEN, ACTE IV

quoi s'attarde-t-on? Pourquoi dresse-t-on le camp? Pourquoi dort-on? Mes généraux ne savent-ils pas ce qui est en jeu? Il faut que nous tenions conseil. Quand je pense à ce qu’Alexandre de Macédoine a pu accomplir en trente jours...

(Le général Jovien , accompagné d'un homme en costume persan , et sans armes, entre , venant du camp.)

JOVIEN

Ne t'irrite pas, seigneur, si je parais devant tes yeux ; mais cet étranger...

JULIEN

Un guerrier persan !

LE PERSAN, se jette par terre.

Pas guerrier, ô puissant !

Il est venu sans armes, courant à cheval par la plaine, et s’est présenté aux avant-postes...

JULIEN

Tes compatriotes sont donc dans le voisinage?

LE PERSAN

Non, non !

JULIEN

Mais d’où viens-tu, alors?

LE PERSAN, écarte ses vêtements .

Regarde ces bras, maître du monde,... sanglants par les anneaux de chaîne rouillés. Touche ce dos écorché, qui n’est qu’une blessure. J’arrive du banc de torture, seigneur !

JULIEN

Ah,... tu t’es enfui de chez le roi Sapor?

ŒUVRES DE DRESDE

LE PERSAN

Oui, ô puissant, toi qui sais tout ! J'étais en grande faveur auprès du roi Sapor jusqu'au moment où, épouvanté par ton approche, je me suis risqué à lui prédire que cette guerre causerait sa ruine. Sais-tu, seigneur, comment il m'a récompensé? Il a livré ma femme à ses archers des montagnes ; il a fait vendre mes enfants comme esclaves ; il a partagé tous mes biens entre ses domestiques ; moimême, il m’a torturé pendant neuf jours. Ensuite il m'a ordonné de monter à cheval et d'aller mourir comme une bête dans la plaine.

JULIEN

Et que me veux-tu?

LE PERSAN

Ce que je te veux après avoir subi ces traitements? Je veux t'aider à détruire mon bourreau.

JULIEN

Ah, après ces supplices,... à quoi peux-tu servir?

LE PERSAN

Je peux attacher des ailes aux chevilles de tes soldats.

JULIEN

Que veux-tu dire par là? Lève-toi, et explique-toi.

LE PERSAN, se lève.

Il n'y avait personne, à Ctésiphon, qui pensât que tu choisirais cette voie...

JULIEN

Je le sais.

LE PERSAN

Aujourd'hui, ce n'est plus un secret.

l’empereur JULIEN, ACTE IV

Tu mens, homme ! Vous autres Persans, vous ne savez rien de mes projets.

LE PERSAN

Seigneur, toi, de qui le savoir provient du feu et du soleil, tu sais bien que mes compatriotes, aujourd’hui, connaissent tes projets. Tu as passé les fleuves sur tes vaisseaux; ces vaisseaux, au nombre de plus de mille, et chargés de tout ce qui est nécessaire à l’armée, devront remonter le Tigre, et l’armée s’avancera concurremment avec les vaisseaux.

JULIEN

Incroyable... !

LE PERSAN

Lorsque les vaisseaux seront arrivés aussi près que possible de Ctésiphon,... c’est-à-dire à deux jours de chemin de la ville... tu te précipiteras sur elle, tu l’entoureras, et tu obligeras le roi Sapor à se soumettre.

JULIEN, regarde autour de lui.

Qui nous a trahis?

LE PERSAN

Cette entreprise ne peut plus être exécutée. Mes compatriotes ont construit en toute hâte des barrages de pierre dans le lit du fleuve, et tes vaisseaux y échoueront.

JULIEN

Homme, sais-tu ce que cela te coûtera, si tu ne dis pas vrai ?

LE PERSAN

Mon corps est en ton pouvoir, ô puissant ! Si je ne dis pas vrai, tu es libre de me brûler vivant.

JULIEN, à N évita.

Le fleuve fermé ! Il faudra des semaines pour le rendre de nouveau navigable.

ŒUVRES DE DRESDE

NEVITA

Si on le peut, seigneur! Nous n'avons pas les instruments...

JULIEN

Et cela nous arrive maintenant,... aujourd'hui qu’il s’agit de précipiter la marche !

LE PERSAN

O maître du monde, je t’ai dit que je peux donner des ailes à ton armée.

JULIEN

Parle ! Connais-tu un chemin plus court?

LE PERSAN

Si tu me promets, après la victoire, de me restituer mes biens confisqués, et, en outre, de me donner une nouvelle épouse de haute naissance, je peux...

JULIEN

Je te promets tout ; parle... parle !

LE PERSAN

Si tu fais route à travers les plaines, tu peux être en quatre jours sous les murs de Ctésiphon.

Oublies-tu la chaîne de montagnes au delà des plaines?

LE PERSAN

Seigneur, n’as-tu jamais entendu parler de ce singulier défilé dans les montagnes?

JULIEN

Si fait, une crevasse; la « rue d’Ariman », comme on l’appelle. Est-il vrai qu’elle existe?

l’empereur JULIEN, ACTE IV

LE PERSAN

J'ai passé à cheval dans la rue d'Ariman il y a deux jours.

JULIEN

Nevita !

NEVITA

En vérité, seigneur, si c'est vrai...

JULIEN

Secours merveilleux dans le besoin... !

LE PERSAN

Mais si tu veux prendre cette voie, ô puissant, il n'y a pas de temps à perdre. L'armée persane, qui s'était retirée dans les régions du nord, est maintenant rappelée pour fermer les défilés.

Le sais-tu avec certitude?

LE PERSAN

Si tu hésites, tu l’apprendras par toi-même.

JULIEN

Combien de jours faut-il à tes compatriotes pour y atteindre?

LE PERSAN

Quatre jours, seigneur.

JULIEN

Nevita, il faut que nous ayons passé les défilés dans trois jours !

NEVITA, au Persan.

Est-il possible que nous atteignions les défilés en trois jours?

LE PERSAN

Oui, grand guerrier, c’est faisable, à condition d'y employer cette nuit.

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Il faut lever le camp ! Pas de sommeil ; pas de repos maintenant. Dans quatre jours... cinq au plus... il faut que je sois devant Ctésiphon... A quoi penses-tu? Ah, je sais !

La flotte, seigneur !

JULIEN

Oui, oui, oui, la flotte.

NEVITA

Si l'armée persane arrive au défilé un jour après nous,.... faute de pouvoir te causer d'autre dommage... elle se tournera vers l'ouest contre tes vaisseaux...

JULIEN

... et fera un immense butin avec quoi elle pourra prolonger la guerre...

NEVITA

Si nous pouvions laisser vingt mille hommes sur les vaisseaux, nous serions sûrs...

JULIEN

A quoi songes-tu ! Vingt mille? Presque le tiers de toutes nos troupes de combat. Où serait alors la force armée avec laquelle je devrais vaincre? Divisée, disséminée, partagée. Je ne peux pas me passer d'un seul homme pour cela.

Non, non, Nevita ; mais il y aurait bien un troisième moyen...

NEVITA, recule .

Mon grand empereur !

JULIEN

La flotte ne doit ni tomber aux mains des Perses, ni diminuer nos forces. Il y a un troisième choix, te dis-je ! Pourquoi hésites-tu? Pourquoi ne dis-tu pas ton avis?

l’empereur JULIEN, ACTE IV

NE VIT A, au Persan .

Sais-tu si les citoyens de Ctésiphon sont approvisionnés de blé et d'huile?

LE PERSAN

A Ctésiphon, il y a des provisions surabondantes de toute sorte.

JULIEN

Et la ville une fois prise, toute la riche région nous est ouverte.

LE PERSAN

Les citoyens t’ouvriront leurs portes, seigneur ! Je ne suis pas le seul qui haïsse le roi Sapor. Ils se soulèveront contre lui et tomberont à tes pieds, si tu arrives sur eux à himproviste, dans toute la puissance de la terreur, et avec tes forces unies.

JULIEN

Précisément ; précisément.

LE PERSAN

Brûle les vaisseaux, seigneur !

Page 1