‹ Œuvres complètes. tome dixièmeChapitre 86 sur 198 · TROUPES D'AMMIEN · texte numérisé non relu

TROUPES D'AMMIEN

Le dieu des Galiléens est parmi nous ! Serrons-nous contre lui ! C'est lui le plus fort !

(Furieux tumulte de bataille . Le général Jovien pénètre dans les rangs ennemis . Lever de soleil. Les Perses s'enfuient de tous côtés.)

(La tente de l’empereur avec l’entrée fermée au fond. Plein jour.)

L'empereur Julien est étendu sans connaissance sur sa couche. Les blessures à son flanc droite à sa main et à son bras, sont ligaturées . Près de lui se tiennent Oribase et Makrina, ainsi qu'Eutherios. Plus en arrière Basile de Césarée et le maître de philosophie Priskos. Au pied du lit , le mystique Maximos est debout.

MAKRINA

Il saigne encore. Il faut que je lie la blessure plus serrée.

ORIBASE

Merci à toi, douce femme ; tes mains attentives nous ont bien servi.

ŒUVRES DE DRESDE

EUTHERIOS

Vit-il vraiment encore?

ORIBASE

Certes, il vit.

EUTHERIOS

Mais il ne respire pas.

ORIBASE

Si, il respire.

(Le capitaine Ammten entre doucement avec Vêpêe et le bouclier de Vempereur) qu'il dépose , et il reste debout près du rideau .)

Ah, bon capitaine, où en sont les choses, au dehors?

AMMIEN

Meilleures qu’ici. Est-il déjà,..?

PRISKOS

Non, non..., pas encore. Mais est-il certain que nous avons repoussé les Perses?

AMMIEN

Oui, complètement. C'est le général Jovien qui les a mis en fuite. Trois délégués de haut rang viennent d'arriver au camp, envoyés par le roi Sapor pour demander un armistice.

PRISKOS

Oh, crois-tu que Nevita l'accorde?

AMMIEN

Nevita a passé le commandement à Jovien. Tout le monde se range autour de Jovien. Tous voient en lui le seul sauveur...

ORIBASE

Parle bas ; il remue.

l’empereur julien, acte V AMMIEN

Il remue? Il reprend connaissance, peut-être? Oh, s’il devait vivre pour voir cela !

EUTHERIOS Quoi donc, Ammien?

AMMIEN

Soldats et chefs se concertent pour le choix d’un nouvel empereur.

PRISKOS

Que dis-tu?

EUTHERIOS

Oh, quelle scandaleuse impatience !

AMMIEN

La situation dangereuse de Tannée l’excuse en partie ; et pourtant...

MAKRINA

Il se réveille;... il ouvre les yeux...

JULIEN, reste un instant immobile et regarde avec douceur ceux qui l’entourent.

ORIBASE

Seigneur, me reconnais-tu?

JULIEN

Oui, parfaitement, mon Oribase.

ORIBASE

Reste bien tranquille.

Rester tranquille? Que me rappelles-tu là? Il faut que je me lève !

ORIBASE

Impossible, seigneur ; je t’en supplie...

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Il faut que je me lève, te dis-je. Comment puis- je rester tranquille maintenant? Il faut que je batte Sapor complètement.

EUTHERIOS

Sapor est battu, seigneur. Il a envoyé au camp des délégués pour demander un armistice.

JULIEN

Vraiment? Cela me fait grand plaisir. ... Je l’ai donc tout de même vaincu, lui.

Mais pas d’armistice. Je veux l’abattre complètement... Ah, où est mon bouclier? Est-ce que j’aurais perdu mon bouclier?

AMM I EN

Non, mon empereur,... voici ton bouclier et ton épée.

JULIEN

Cela me fait vraiment grand plaisir. Mon bon bouclier. Je ne voudrais pas le savoir entre les mains des barbares. Mets-le-moi au bras...

MAKRINA

Oh, seigneur, il est trop lourd pour toi maintenant !

JULIEN

Ah,... toi? Tu as raison, pieuse Makrina ; il est un peu trop lourd... Placez-le devant moi, que je puisse le voir. Comment? C’est toi, Ammien? As-tu pris la garde auprès de moi? Où est Anatolos?

AMMIEN

Seigneur, il est bienheureux maintenant.

JULIEN

Tombé? Le fidèle Anatolos tombé pour moi !... Bienheureux, dis-tu? Hm !...

l’empereur julien, acte V

Un ami de moins. Hélas, mon Maximos !... Je ne recevrai pas les envoyés du roi de Perse aujourd’hui. Ils n’ont pas d’autre idée que de gagner du temps. Mais je n’accepte aucun arrangement. Je veux poursuivre la victoire avec la plus grande énergie. L’armée se tournera de nouveau contre Ctésiphon.

ORIBASE

Impossible maintenant, seigneur ; pense à tes blessures.

JULIEN

Mes blessures seront bientôt guéries. N’est-ce pas, Oribase,... ne me promets-tu pas...?

Avant tout, il faut rester tranquille, seigneur !

JULIEN

Quel fâcheux accident ! Et cela juste en ce moment, où tant d’affaires importantes m’assaillent. Je ne peux pas laisser ces affaires-là entre les mains de Nevita. Pour cela, je n’ai confiance ni en lui, ni dans les autres ; tout cela, il faut que moi-même je... Je me sens vraiment un peu las. Comme c’est ennuyeux !... Dis-moi, Ammien, quel est le nom de cet endroit fatal?

AMMIEN

Quel endroit, mon gracieux empereur?

JULIEN

L’endroit où le javelot persan m’a touché.

AMMIEN

Le village, près de là, s’appelle Phrygie...

MAXIMOS

Ah!

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Il s'appelle...? Comment le champ s'appelle-t-il?

AMMIEN

Seigneur, il s'appelle, d'après le village, là-bas, le champ phrygien.

Ah, Maximos,... Maximos !

MAXIMOS

Trahi !

(Il se couvre le visage et s’affaisse au pied du lit.)

ORIBASE

Mon empereur, qu'est-ce qui te cause cette angoisse? JULIEN

Rien,..* rien...

Phrygie? Ah, vraiment?... Nevita et les autres doivent donc prendre tout de même les affaires en mains. Va, et dis-leur...

AMMIEN

Seigneur, ils ont déjà, en ton nom...

JULIEN

Ils l'ont fait? Allons, allons, ça va bien...

La volonté du monde était embusquée derrière moi, Maximos !

MAKRINA

Ta blessure s’ouvre, seigneur !

JULIEN

Oh, Oribase, pourquoi voulais- tu me le cacher?

ORIBASE

Qu’est-ce que j'ai voulu te cacher, mon empereur?

l’empereur julien, acte V

JULIEN

Il faut que je m’en aille. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt?

ORIBASE

Oh, mon empereur !

BASILE

Julien... Julien !

(Il se jette en pleurant au pied du lit.)

JULIEN

Basile,... ami, frère,... nous avons vécu de beaux jours ensemble, nous deux .

Il ne faut pas pleurer parce que je vous quitte si jeune. Ce n’est pas toujours un signe de la défaveur des puissances qui président aux destinées, lorsqu’elles enlèvent un homme à la fleur de l’âge. Et qu’est-ce que c’est, que de mourir? Est-ce autre chose que de payer sa dette à l’empire toujours changeant de la poussière? Pas de lamentations ! N’aimons-nous pas tous la sagesse? Et la sagesse ne nous apprend-elle pas que la plus haute félicité est liée à la vie de l’âme et non à celle du corps? En cela, les Galiléens ont raison, bien que... ; mais nous ne voulons pas parler de cela. Si les puissances de la vie et de la mort m’avaient accordé d’achever un certain ouvrage, je crois bien que je serais parvenu à...

ORIBASE

Oh, mon empereur, est-ce que ça ne te fatigue pas de parler si longtemps?

Non, non, non. Je me sens tout à fait léger et à l’aise.

BASILE

Julien, frère aimé,... n’as-tu rien à rétracter?

ŒUVRES DE DRESDE

JULIEN

Je ne sais pas, en vérité, ce que ça pourrait être.

BASILE

Ne regrettes-tu rien, Julien?

JULIEN

Je n'ai rien à regretter. Le pouvoir, que les circonstances ont mis entre mes mains, et qui est une émanation du divin, j'ai conscience de m’en être servi au mieux de mes moyens. Je n'ai jamais voulu faire tort à personne. Cette campagne avait de bons et valables motifs; et si diverses personnes estiment que je n'ai pas réalisé toutes les espérances, elles doivent équitablement songer qu'il existe hors de nous une puissance mystérieuse, et qu'elle a une influence essentielle sur l’issue des entreprises humaines.

MAKRINA, bas à Oribase.

Oh, écoute... écoute comme il respire avec peine.

La voix lui manquera bientôt.

JULIEN

Sur le choix d'un successeur je ne me risque pas à donner un conseil... Eutherios, tu partageras ce que je possède entre ceux qui me touchaient de plus près. Je ne laisse pas grand 'chose ; car j'ai toujours estimé qu’un véritable ami de la sagesse .

Qu'est-ce que c'est? Le soleil se couche-t-il déjà?

ORIBASE

Certes non, mon empereur; il fait encore plein jour.

l’empereur julien, acte V

JULIEN

Étrange. Il me semble que tout s’est assombri à ma vue... Oui, la sagesse... la sagesse. Attache-toi fermement à la sagesse, bon Priskos. Mais sois toujours armé contre quelque chose d’insondable en dehors, qui...

Maximos est-il parti?

MAXIMOS

Non, mon frère.

JULIEN

Ma gorge est brûlante. Ne pourriez-vous me rafraîchir? MAKRINA

Un peu d'eau, seigneur.

( Elle porte une coupe à ses lèvres.) ORIBASE, bas à Makrina.

Sa blessure saigne en dedans.

JULIEN

Ne pleurez pas. Il ne faut pas quJaucun Grec pleure

pour moi ; je monte aux étoiles .

Beaux temples... Statues... mais si loin.

MAKRINA

De quoi parle-t-il?

ORIBASE

Je ne sais pas ; je ne crois pas qu’il ait toute sa conscience.

JULIEN, les yeux fermés .

Alexandre fit son entrée... dans Babylone... Je veux

aussi . Beaux jeunes gens couronnés de feuillage...

danseuses . mais si loin.

Belle terre... belle vie terrestre...

(U ouvre les yeux tout grands.)

O soleil, soleil,... pourquoi m’as-tu trahi?

(H s'affaisse.)

ORIBASE, après un silence.

C'était la mort.

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