‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 10 sur 82 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l’œuvre

Un souvenir de lecture ancienne paraît avoir en partie suggéré à Ibsen la fable qu’il a imaginée pour son drame. A Grimstad, où il lisait beaucoup, en un temps où il fallait peu de mois pour connaître la production littéraire norvégienne tout entière, il avait à sa disposition la collection de la revue trimestrielle Bien 1 (L’Abeille), dont le tome XXI (1837) con tient un petit roman de Mauritz Hansen, intitulé La Fille. On y voit se dévoiler un secret de la famille Hedebrandt. Le lieutenant-colonel Hedebrandt a fait un enfant à une bonne, Else, et, avant la naissance, a marié la jeune femme à un concierge qui a une jambe de bois, et lui-même a fait un mariage conforme à sa situation. Else devient folle et meurt, et sa fille Henriette grandit dans la maison Hedebrandt, et a horreur de « l’insupportable invalide » 1 2 . Par la tendance et la portée, l’histoire contée par Mauritz Hansen n’a aucun rapport avec Les Revenants , mais l’analogie de l’affabulation est telle qu’il est difficile de croire qu’Ibsen ne s’est pas rappelé ce roman.

Il y a peut-être pensé à Munich, en observant une bonne qui était restée chez lui pendant un an. Mme Ibsen a raconté qu’elle l’intéressait comme phénomène, parce qu’elle appartenait, en quelque sorte, à deux mondes différents : elle était

1 Hans Eitrem, dans Maal og Minne , 1910, p. 47 -

2 Ce résumé du roman est fait d’après Halvdan Koht, Hur.dreaarsutgave, IX, p. 20.

bavaroise, et parlait dialecte avec les gens de sa condition, mais avec ses patrons elle parlait un haut allemand très correct, — mêlé de mots et d’expressions français, car elle avait été quelque temps à Paris 1 ; c’est de là sans doute que provient l’idée de parsemer les répliques de Régine de mots français, qui sont imprimés en italiques dans la traduction qui suit. Ainsi le personnage de Régine est le résultat combiné de l’observation directe et d’un souvenir littéraire.

Un autre élément du drame se trouve dans un roman plus récent du Danois Holger Drachmann, Deux coups de feu (1877), qu’Ibsen avait lu et discuté à Munich 2 . Peut-on tuer, ou aider à se tuer une personne atteinte d’un mal incurable, pour lui épargner des souffrances? C’est un problème posé à la fin des Revenants, mais en somme secondaire, tandis qu’il est le véritable sujet du roman. Si Drachmann a, peut-être, contribué à l’invention de la dernière scène de la pièce, son influence n’a intéressé que la fable, non le fond du drame.

On peut noter encore qu’Engstrand est boiteux comme le Skarlie du roman de Bjôrnson Magnhild , et, moralement, ne vaut pas mieux que lui, et même est pire, avec quelques ressemblances. Il est assez probable qu’Ibsen s’est souvenu du bizarre mari de Magnhild, mais, bien entendu, il l’a transformé complètement.

On peut imaginer aussi que l’idée de l’asile pour marins projeté par Engstrand peut provenir du cabaret tenu autrefois par les parents de Magdalene Thoresen et fréquenté par les marins de Fredericia, qui ont sûrement fait leur cour à la jeune Magdalene Krag, d'autant plus qu'elle n’avait pas très bonne réputation. Et l’on peut rappeler que le motif de l’amour entre frère et sœur a été fort répandu chez les plus grands écrivains de tous les pays pendant la première moitié du dix-neuvième siècle.

1 Halvdan Koht, ibid., p. 22.

- John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, p. 133.

LES LECTURES D’iBSEN

Tout cela n'a rien d’essentiel pour l’invention des Revenants.

En réalité, Les Revenants sont une suite logique de Maison de Poupée , et une contre-partie. Mme Alving, par opposition à Nora, est la femme qui n’a pas abandonné son mari indigne. Quelle sera la conséquence pour elle et pour ses enfants?

Mme Alving n’a qu’un fils. Le père du docteur Rank devient le chambellan Alving, et Osvald est syphilitique. C’est là, naturellement, le fait qui devait frapper surtout les contemporains, parce que cela semblait dépasser la littérature Scandinave d’alors dans ses tendances vers le naturalisme, car on sortait à peine des « années 70 », période de pudibonderie, surtout en Norvège. Ibsen adoptait donc les tendances nouvelles de ses plus hardis confrères, et même allait plus loin qu’eux. Quelles influences avait-il subies? »

Ibsen a eu longtemps la réputation de ne rien lire en dehors des journaux, et John Paulsen, qui a longtemps fréquenté chez lui très familièrement, a beaucoup contribué à établir cette erreur. Il s’étonne souvent, dans ses nombreux volumes de souvenirs, de voir que « Ibsen lisait extrêmement peu » h Cela tient simplement à ce qu’il ne pénétrait presque jamais dans le bureau où Ibsen travaillait. Mais les souvenirs même de Paulsen montrent que le dramaturge était passablement au courant des littératures norvégienne et danoise. Des écrivains lui envoyaient leurs livres, et Hegel lui adressait tout ceux qu’il publiait, et qu’il pensait pouvoir l’intéresser 1 2 3 4 , et il les lisait. On voit, par exemple, qu’il connaissait bien Drachmann, mais appréciait peu Schandorph 3 . Il avait admiré le Niels Lyhne de J. P. Jakobsen, paru en décembre 1880, l’avait lu plusieurs fois, et, un soir, dans l’intimité, en a lu des passages à haute voix. « Ça, c’est du style ! » disait-il h II connaissait les œuvres du nouveau ro-

1 John Paulsen, Mine erinâringet, p. 196.

2 Brève , II, p. 113.

3 John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, p. 133.

4 Ibid., Nye erindringer , p 110.

mander norvégien Kjelland, dont il goûtait fort les nouvelles, mais beaucoup moins les romans l * . Et, bien entendu, il lisait presque tout ce que publiaient Bjornson, Jonas Lie et Georg Brandès. Certes, il se souciait peu de tout lire, mais comme la littérature norvégienne, et même la danoise, étaient alors loin d'être aussi touffues qu'elles le sont devenues, il avait matière amplement suffisante pour connaître « les grands courants ». Sans doute avait-il lu aussi Races dégénérées î , roman autobiographique de Herman Bang qui fut poursuivi et finalement interdit, et où le personnage principal est un homme de talent atteint, comme Osvald, d’une impuissance congénitale, mais dont l'origine physiologique est purement nerveuse. Bref, Ibsen était parfaitement conscient de suivre une tendance réaliste ou presque naturaliste qu’il observait dans les littératures danoise et norvégienne. Et il savait fort bien, surtout par sa connaissance à la fois littéraire et personnelle de J. P. Jacobsen, que cette tendance s’alliait au darwinisme, aux idées de Herbert Spencer ainsi qu'à l’évasion des croyances religieuses. Tout cela lui convenait fort bien, et lui-même, dans ses ébauches de Maison de Poupée , avait fait tenir par le D r Rank une sorte de conférence darwiniste. La tendance nouvelle était la sienne, celle où inclinait son esprit depuis toujours, et celle qu’il avait de plus en plus consciemment adoptée dans ses œuvres depuis plus de dix ans.

Il savait aussi, mais non par la connaissance directe des œuvres, que cette tendance était répandue, et même plus accentuée à l’étranger, particulièrement en France, qu'elle s'y était précisée plus tôt que dans les pays Scandinaves, et que Zola en était le principal représentant. Mais il n’avait rien lu de Zola, et ignorait la littérature française récente, même la dramatique. Alexandre Dumas fils n’était pour lui qu’un nom qu'il avait rencontré dans les journaux 3 . Il s’était fait toute-

1 John Paulsen, Nyc erindringer, p. 122.

3 Haablose slœgter, paru en 1880.

3 John Paulsen, Mine erindringer , p. 181.

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