IBSEN ET ZOLA
fois une opinion, sur Zola comme sur Dumas fils, d'après les journaux et ce qu’il entendait dire, —peut-être par Sigurd, qui avait lu du Zola Et à son voisin de table qui le félicitait, dans une fête Scandinave, à Rome, en 1881, de s’être rapproché, par ses œuvres récentes, des écrivains français modernes, de Zola..., il répliquait d’un ton tranchant : « Avec cette différence que Zola descend dans l’égout pour y prendre un bain, moi pour le curer a . »
Il est cependant incontestable que Les Revenants se rapprochent de certaines œuvres de Zola en ce que l’on y voit exposé un cas pathologique. Un journaliste de talent, qui était médecin, trouve qu’à cet égard le drame est médiocre :
Il n’y a que méprises de profane, et abus par un profane d’idées scientifiques qui surgissaient dans ce temps-là. C’est un simple assemblage par un dilettante de fragments médicaux réunis au hasard et pas du tout digérés 3 .
Fait curieux, il n’existe aucun indice de lectures ou de conversations d’Ibsen pour se renseigner sur la maladie d’Oswald. Il ne parlait d’ailleurs jamais de questions sexuelles. Il semble s’être contenté des indications rencontrées dans la lecture des journaux et s’être peu soucié d’exactitude médicale. On pourrait croire, toutefois, qu’il a connu la doctrine d’Adam Ôwre, syphiligraphe norvégien d’une autorité alors reconnue, d’après qui cette maladie ne pouvait être héritée du père. Ce serait pourquoi Ibsen aurait inventé la singulière histoire de la pipe que le chambellan fait fumer à son fils : ainsi Osvald tient bien la maladie de son père, mais non par hérédité. Cette hypothèse me paraît probable à cause de la notoriété qu’avait Adam Ôwre, et parce qu’elle explique l’histoire de la pipe, et elle n’implique aucunement qu’Ibsen se soit informé sérieusement sur le cours normal de la maladie.
1 John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, pp. 39-40. t Erik Lie, Jonas Lie. Oplevelser , p. 258.
a Bjarne Eide, Morgenbladei , 1913, n° 5.
Cependant, par une sorte d'intuition, il est parvenu à satisfaire au moins un savant, qui ne demandait peut-être qu'à se laisser convaincre. Cesare Lombroso 1 voit dans le drame bien des exagérations, mais « la science peut accepter », dit-il, un Osvald qui montre la parenté entre le génie et la névrose. La crise où il succombe, il est vrai, dure quelques minutes, alors qu’elle devrait prendre quelques années. Mais à part cela, le tableau est exact, où l'on voit dépeints de main de maître
l'amour de l’art, qui se présente de façon rêveuse, comme en des crises de somnambule ; la bonhomie égoïste qui accepte inconsciemment et sans gratitude les soins dévoués de la mère ; les courts accès, d’abord de faconde géniale, puis d'esprit chicanier, qui rompent de temps en temps l’état d’apathie ; le goût passionné de l'alcool ; le soudain et complet oubli de tout le passé ; le bafouillage et la difficulté à trouver les mots...
Bref, on a « une sorte d’excès concentré de la maladie ».
Il était naturel, en 1881, avec les tendances de la littérature d’alors, et il était surtout naturel en Norvège, où le cas Osvald devait, comme on le verra, soulever une indignation générale, que l’attention fût particulièrement attirée vers cette victime d’une maladie que l’on n’osait nommer. Et, à côté de lui, était sa demi-sœur Régine, avec qui, lors de son précédent séjour dans sa famille, deux ans auparavant, il a commis l’inceste, comme le montre le tutoiement dont ils ont l’habitude, lorsqu'ils sont seuls 2 . Mais Osvald et Régine, dans la pensée d’Ibsen, ne sont pas les personnages les plus importants du drame. Ils sont nécessaires, pour montrer l’action de la Némésis dont parle la plus ancienne des notes laissées par Ibsen (p. 209). Car la maladie n'est qu’un des modes d’action de cette Némésis. Tous deux sont des victimes désignées ; la façon dont ils succombent a sans doute un intérêt ; mais ce n'est pas là que réside le problème moral qui est la raison d'être et l’objet de la pièce.
1 Die Zukunft, 16 septembre 1893, article traduit dans Samiiden , IV, p. 305.
2 Hans Brix, Gudnnes Tungemaal , p. 240.