‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 12 sur 82 · LES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

LES PERSONNAGES

Lisez les sept notes conservées d'Ibsen : il y est presque uniquement question de Mme Alving, et le personnage dont il est le plus parlé, après elle, est son mari. C’est elle, évidemment, qu’Ibsen a le plus profondément étudiée. Quelles seront, pour cette femme, les conséquences du fait qu’elle n’a pas, comme Nora, quitté son mari?

A William Archer, qui se trouvait à Rome en décembre 1881, au moment où Les Revenants ont paru, il a dit que « son idée avait été de montrer avec Mme Alving comment une femme qui avait subi une éducation, une formation fâcheuses, devait sûrement être poussée, par des hommes qui pensent et sentent à la façon du pasteur Manders, aux extrêmes opposés » h Et il l’a répété, presque dans les mêmes termes, quelques jours plus tard, dans une lettre dont il suggérait la publication *.

Ibsen l’a construite sans modèle. Tout au plus peut-on dire qu’il lui a prêté quelques traits du caractère de Mme Ibsen 1 * 3 .

Dans les actes d’Ibsen il n’est pas du tout question du pasteur Manders. On voit pourtant par les propos tenus à William Archer combien était nécessaire la place que tient cet imbécile à côté de Mme Alving. Les prêtres ou théologiens sont assez nombreux dans la galerie des personnages d’Ibsen, et, Brand à part, ils sont moralement médiocres : Lind et Straamand dans La Comédie de VAmour , le doyen dans Brand , Rôrlund dans Les Soutiens de la Société, tous se distinguent par la peui^du qu’en dira-t-on. Mais Manders est le pire de tous, il encourage même, par lâcheté, son protégé Engstrand à commettre un faux témoignage, à la fin de sa dernière scène. Et il est l’homme néfaste du drame. Cette disposition peu favorable à l’égard du clergé rend d’autant plus singulière l’attitude d’Ibsen avec les

1 William Archer, Ibsen as Iknew htm, dans The monlkly Review, vol. 23, 1905, p. 7.

- Lettre à Sophus Schandorph, du 6 janvier 1882, Breve, II, p. 101.

3 John Paulsen va jusqu’à dire que le caractère de Mme Ibsen * ressort surtout dans la puissante figure de Mme Alving » (Samliv med Ibsen , 1906, p 128).

T. XII. 3

prêtres qu'il rencontrait, il avait adopté l'usage fréquent en Italie de les saluer sans les connaître. A Berchtesgaden, en 1880, il était fort irrité contre un vieux monsieur qui, tous les soirs, s'emparait du Berliner Tageblatt que l'hôtelier mettait de côté pour lui, mais ayant appris un jour que ce monsieur était prêtre, le lendemain, il lui apporta lui-même le journal

En ce qui concerne la forme, Les Revenants sont une pièce classique, où la règle des trois unités est strictement observée. La concentration y est extrême. Et ceci était voulu par Ibsen, dès la première période où il a médité son drame, à Berchtesgaden. John Paulsen ayant observé un jour que Maison de Poupée était la première pièce qu’il avait composée en trois iactes, Ibsen s'anima, et répondit qu'il n'écrirait jamais plus que des pièces en trois actes. Les dépasser était absurde. Un véritable artiste devait savoir se concentrer, et l'écrivain aussi penser au public, dont l'attention faiblissait au cours de cinq longs actes 1 2 . Cela ne l'a pas empêché, peu de mois plus tard, de projeter Un Ennemi du Peuple , qui a cinq actes.

Classique et réaliste, il est d'ailleurs aussi lyrique et symboliste, dans Les Revenants comme ailleurs. Le titre même est un symbole, ainsi que l'incendie de l’asile. Et aussi la pluie perpétuelle, la tristesse du décor élégant mal éclairé, jusqu'au moment où se lève un soleil ironique.

Les Revenants sont la première pièce complètement ibsénienne par la facture. Maison de Poupée ne l'avait été entièrement que dans la scène finale. Si l'on veut trouver des œuvres dramatiques un peu analogues, c’est parmi celles des tragiques grecs qu'il faut chercher. Et justement les « Revenants » jouent dans le drame un rôle qui rappelle la Fatalité antique. Certes, Ibsen n’y a pas pensé. Il connaissait fort mal le théâtre grec. On n'a même aucune indication sur ce qu'il en savait. Jamais il n’en

1 John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, pp. 104-105.

2 John Paulsen, ibià-, p. 101.

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