LE SENS DES « REVENANTS
parle. En tout cas ce n'est pas là qu’Ibsen a pris l'idée des « Revenants ». Ils représentent le passé, qui est mort, et pourtant pèse sur nous, qui paralyse aussi bien Catilina que Mme Inger, lorsqu’ils veulent se dévouer à l'œuvre qui devait être leur mission. Ce passé mort, il faut le tuer définitivement. / « Ce qui est mort, dans les ténèbres doit descendre 1 2 3 ». L'idée reparaît chez Ibsen tantôt sous la forme du « cadavre dans la cale » *, tantôt sous la forme même des « revenants » :
Des fantômes de temps et d'hommes disparus
surgissent dans la troupe de nos jeunes gens \
Mme Alving ne fait que préciser un peu plus ce que sont les « revenants » et ce qu’est leur action : ils sont « toutes sortes d’idées mortes et de croyances périmées, etc. Ils sont sans j vigueur, et pourtant ils s’attachent à nous et nous ne pouvons nous en débarrasser » 4 5 . Il faut avouer d’ailleurs que ce sens, donné au commencement du second acte, est assez différent de celui qu’avait suggéré le premier emploi du mot, à la fin du premier acte.
Pendant qu Ibsen écrivait Les Revenants , Bjôrnson, reprenant une grande nouvelle qui l’avait occupé quelques années plus tôt, achevait Poussière. Les titres désignent deux images différentes pour des idées très voisines. Une mère entend critiquer par un ami les niaiseries qu’une gouvernante très religieuse enseigne à ses enfants. La mère n’y attache guère d’importance : « Ce sera notre affaire de corriger cela plus tard, ditelle. — Plus tard, madame? Quand toute cette poussière se sera déposée sur leurs âmes à ? » Et toute la nouvelle est écrite pour montrer les effets néfastes que peut produire cette pous-
1 « Brand épique ». Tome VII, p. 186.
2 « Lettre en vers ». Tome XI, p. ai.
3 « Bien loin », ibid., p. 19.
4 P. 140 du présent volume.
5 Bjôrnstjeme Bjôrnson, Samlede Digter-Vœrker, V, p. 11.
sière. On voit l'analogie. La religion, — tout au moins la religion à la mode de Manders, — est au nombre des funestes « revenants ». Mais Poussière est la première œuvre littéraire polémique écrite par Bjôrnson au sortir de sa grande crise religieuse, et c’est uniquement la religion qu’il vise, tandis que | Mme Alving englobe sous le nom de revenants des traditions | et usages multiples, sans désigner la religion en particulier. 'La différence est grande. Il paraît cependant que, lorsque Les Revenants furent publiés, Bjôrnson se vit obligé de supprimer plusieurs passages de sa nouvelle, parce qu’ils étaient trop proches de certains passages du drame d’Ibsen *.
Par opposition à Manders et à la vie conçue comme l’entière .soumission aux « revenants », tels que Mme Alving les a définis, Osvald expose un idéal de vie libre et heureuse, tel qu’il l'a vu, dit-il, dans les milieux d’artistes, à Paris. Ibsen avait ainsi déjà présenté un tableau idéal et lointain. Dans Empereur et Galilêen , c'était la Grèce païenne qui était le pays merveilleux, >L dans Les Soutiens de la Société , c'était l’Amérique, maintenant I c'est Paris, et précisément le Paris qui suscitait toujours la , réprobation indignée des gens comme Manders. Les pays prônés par Julien, Mlle Hessel et Osvald ont ceci de commun qu'ils
sont censés être par excellence des pays de liberté. Mais la vie parisienne est surtout vantée par Osvald parce qu’on y cultive la « joie de vivre », — livsglœde , — en suédois levnadsglcedje . Les discussions soulevées par Les Revenants ont porté principalement en Suède, sur cette joie de vivre, et ont été si vives et si prolongées que le terme suédois a fini par être abandonné, et norvagisé en livsglœdje 2 .
Ibsen, évidemment, n'est pas personnellement responsable des opinions d’Osvald et de Mme Alving. Dans ses lettres et
1 Lettre de Bjôrnson à Brandes, dans Georg og Edvard Brandes, Breoveksling med Bjôrnson,..., I, fste del , p. 152.
2 V. l’article de Harald Elofson dans Eàda , XXX, p. 48.