MANDERS ET BRAND
dans ses notes, il ne parle guère d'Osvald, mais la façon dont il parle de Mme Alving montre qu’elle n’est pas du tout son porteparole. Il a plutôt pris vis-à-vis d’elle une position de curiosité objective. Il est manifestement en sympathie avec elle, et même, en quelque mesure, avec Osvald ; cela n’implique nullement qu’il les approuve. On peut même dire que rarement, dans une œuvre « à idées », l’auteur est personnellement aussi absent.
Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu’il soit indifférent. S’il laisse agir Mme Alving et Osvald selon la logique de leurs natures, beaucoup plus qu’il ne les dirige, il semble, par contre, prendre plaisir à charger le pasteur Manders. Et pourtant il lui fait poser cette question : « Quel droit avons-nous au bonheur, nous autres hommes? » (p. ioo). Elle aurait pu être posée par Brand, qui disait : « Seigneur, fais-moi riche en douleur 1 ! » Et Ibsen, en 1864, aurait pris cette idée à son compte, lui qui ne mettait rien au-dessus du dévouement total de l'homme à sa mission. Mais lorsqu’en 1881 il met cette réplique dans la bouche d’un Manders, il semble tourner en dérision son Brand... et lui-même. Il s’est évidemment senti, à ce moment, beaucoup plus enclin aux idées d’Osvald, avec sa « joie de vivre », qu’à la volonté de sacrifice.
Ceci est corroboré par la désaffection progressive d’Ibsen à l’égard de son Brand. C’est à Berchtesgaden, pendant qu’il méditait Les Revenants , que se place une anecdote contée par John Paulsen. Une dame est présentée à Ibsen, ses premiers mots sont pour le féliciter de Brand , et Ibsen la regarde d’un air froid et indifférent. C’est seulement après un silence qu’il répond : « C’est quelque chose que j’ai écrit dans ma jeunesse, »... et il la quitte 2 . Il est clair que la pensée des Revenants l’éloignait de Brand.
Halvdan Koht a signalé 3 qu’Ibsen avait rencontré la ques-
1 « Brand épique ». Tome VII, p. 209.
- Samliv med Ibsen, 1913, p. 194.
3 Henrik Ibsen , eit diktar-liv , II, pp. 193-196.
tion : « Quel droit avez-vous d’être heureux? » dans le livre de Stuart Mill que Georg Brandès avait traduit. Il avait envoyé sa traduction à Ibsen, qui s'était grandement étonné de voir que Brandès « s’était donné la peine de traduire un ouvrage qui, par sa philosophie de philistin, semble rappeler Cicéron ou Sénèque » h On sait que Stuart Mill défend l’idée que « les actions sont bonnes en proportion du bonheur qu’elles donnent, et mauvaises si elles tendent à produire le contraire du bonheur » \ Le bonheur est la fin suprême, le but unique de la morale. L’argumentation de Stuart Mill consiste presque tout le long du petit volume à répondre aux objections connues contre sa thèse, et précisément la question de Manders fait partie de l’énoncé d’une objection, celle
d’adversaires qui disent que le bonheur sous aucune forme ne peut être le but rationnel de la vie humaine : premièrement, parce que ce but est inaccessible; et ils ajoutent : « Quel droit avez-vous d’être heureux 1 * 3 ?... »
Et Stuart Mill s’efforce de montrer que l’on peut atteindre un bonheur passable, « une existence assise sur ce principe, qu’il ne faut pas demander à la vie plus qu’elle ne peut donner ». Il compte sur l’éducation et de meilleurs arrangements sociaux pour qu’une vie heureuse devienne le fait d’un plus grand nombre de gens. Mais il ne discute pas la question sur le droit au bonheur. Elle a été seulement « ajoutée » par les objecteurs auxquels il répond, il serait évidemment contre le renoncement qu’elle implique, autant qu’Ibsen en 1881, mais il n’en tient pas compte. Elle était de nature à retenir davantage l’attention d’Ibsen, en sorte qu’il est amusant d’imaginer qu’il l’a empruntée à un auteur qui lui a paru si médiocre.
Seulement Ibsen, qu’il l’ait prise à Stuart Mill ou y ait été
1 J. Stuart Mill, VUtilitarisme, trad. française de P. L Le Monnier, p. 23.
- Lettre du 30 avril 1873, Brève , 1, p. 276.
3 J. Stuart Mill, op. cit ., p. 13.